Le 27 avril 2026, dans un article très intéressant pour AOC, la journaliste Émilie Laystary ausculte comment « la gastronomie française est le fruit d’une volonté politique » et de sa récupération par l’extrême droite « à des fins identitaires et xénophobes », promouvant le « terroirisme » contre le multiculturalisme et une France d’autrefois, authentique, en butte à la modernité d’une planète qui n’est plus qu’un hypermarché multinational. Il s’agit bien là d’une « bataille culturelle » pour préserver la cuisine française dans son intégrité originelle.

Depuis le XVIIIe siècle, s’est construit très progressivement un nationalisme culinaire sous l’égide de personnalités dont le chef cuisinier Antonin Carême (1783-1823), le critique gastronomique Grimod de La Reynière (1758-1837) et l’auteur de La physiologie du goût Brillat-Savarin (1755-1826), qui promeuvent un patriotisme culinaire (tout en intégrant aussi les produits coloniaux : cacao, sucre, café…). Ce nationalisme culinaire est récupéré un siècle plus tard par Nicolas Sarkozy, qui déclare au Salon de l’agriculture de 2008 que la France possède « la meilleure gastronomie du monde ».
Il me semble que, outre la démonstration d’Émilie Laystary qui tisse un lien entre le passé et le présent, il pourrait être intéressant de signaler une étape fondamentale en lien avec ce patriotisme culinaire d’extrême droite qui valorise les terroirs, celle de l’évocation de deux personnages clés : l’essayiste Marthe Daudet, qui signe régulièrement des chroniques dans L’Action française sous le pseudonyme de Pampille et le chroniqueur gastronomique du Monde, livrant pendant plusieurs décennies sa contribution hebdomadaire sous le nom de son illustre prédécesseur, La Reynière. Antérieurement suppôt du régime de Vichy, collaborationniste, il se vante en riant « d’avoir obtenu la Francisque avant Mitterrand ».
Marthe Allard Daudet (1878-1960), épouse du directeur de L’Action française, le polémiste Léon Daudet, est membre du Comité des Dames et collaboratrice régulière du journal. Dès 1908, Pampille écrit des chroniques de « la vie ordinaire », sur la mode, le savoir-vivre, la cuisine, pimentées de notes nationalistes et dénonce, par exemple, dans le numéro du 20 novembre 1908 « les mauvaises clientes » qui « appartenaient immanquablement au camp des juives ou des métèques. Elle a publié ses chroniques culinaires en 1913 sous le titre Les bons plats de France. Cuisine régionale, rééditée en 1928, et de nouveau en 2008, aux éditions du CNRS, dans une version commentée par l’historienne étatsunienne de l’université de Columbia, Priscilla Ferguson[1].
La présentation sur le site des éditions du CNRS est … savoureuse : « Proust lui-même n’hésitait pas à célébrer, à travers ce voyage culinaire dans l’Hexagone, la vertu des provinces et des terroirs. Mais ce document, dont voici l’édition critique, n’en reste pas moins un formidable livre de cuisine qui permet de retrouver les recettes gourmandes de nos grands-mères, les plats généreux des cantines de jadis, les tablées chaleureuses d’antan. On lira Pampille pour goûter au monde d’hier. Et, à l’heure du « slow food », on mijotera, aujourd’hui, en sa compagnie, l’aigo boulido provençal, la garbure béarnaise, le ragoût tourangeau de fèves, la tourte berrichonne, les crêpes lorraines, le kougelhopf alsacien, ou encore la matelote, cette bouillabaisse ch’ti que l’on sert fumante, dans un plat creux en lourde porcelaine blanche, avec sa pyramide de croûtons frits, ses quartiers d’œufs durs, et ses poissons de toutes sortes… ». Aucune allusion dans ces propos à l’histoire et à la politique de L’Action française dans ses chroniques, pimentées parfois de remarques xénophobes et antisémites. On pourrait cependant qualifier de conservatisme nationaliste culinaire cet hymne aux plats régionaux de la cuisine française traditionnelle.
On constate l’importance politique de ces moments de rencontres qui s’appuient sur la consommation de plats considérés comme traditionnels et promouvant, en sus des discours, un nationalisme culinaire réactionnaire.
La tradition exprimée par Pampille avant et après la Grande Guerre a perduré avec le chroniqueur gastronomique au Monde de 1952 à 1993, adepte d’une cuisine « à l’ancienne », celle « des terroirs », La Reynière. De son vrai nom Robert Julien Courtine (1910-1998), membre actif de l’Action française depuis 1928, il a régulièrement participé pendant le régime de Vichy, sous le pseudonyme de Jean-Louis Vannier, à la presse de la collaboration – Le Pilori, La Gerbe, Les Cahiers de la France Nouvelle, Je vous hais …– dans des articles violemment antisémites et antimaçonniques.
Accompagnant le maréchal Pétain et sa suite dans leur exil à Sigmaringen en août 1944, Courtine est chargé de la rubrique culturelle de Radio-Patrie. Arrêté en Italie en janvier 1946, il est jugé en France et condamné à dix ans de travaux forcés, commués ensuite en cinq ans de prison. Embauché pratiquement à sa sortie de prison par Hubert Beuve-Méry, il devient le rédacteur d’une chronique gastronomique hebdomadaire très suivie par les lecteurs, tout en n’appartenant pas au comité de rédaction. Les lois d’épuration interdisaient aux anciens collaborateurs d’écrire dans la presse de la Libération… sauf pour les rubriques « Tourisme » et « Gastronomie », qui ne nécessitaient pas de carte de presse parce que considérées comme secondaires et sans conséquences politiques, ce qui n’est pas vraiment le cas pour les chroniques de La Reynière comme, dans un autre contexte, celles de Pampille.
Le 18 avril 1998, la direction du Monde a confié à Jean Planchais, ancien résistant, journaliste dénonciateur de la torture pendant la guerre d’Algérie, figure historique et morale et soutien inconditionnel du directeur Hubert Beuve-Méry, l’écriture d’une brève nécrologie de Robert Courtine intitulée « Deux noms, deux vies ». La journaliste Raphaëlle Bacqué, le précise dans une enquête rétrospective sur les moments clés de l’histoire du journal : « Le 18 avril 1998, le passé collaborationniste de Robert Courtine, qui a tenu la chronique gastronomique du Monde quarante ans durant, est prudemment évoqué dans la nécrologie que lui consacre le journal du soir. Cet article de trois feuillets à peine fait l’effet d’une bombe. […] Robert Courtine, mieux connu des lecteurs du Monde sous son nom de plume de La Reynière, s’est éteint doucement, à 87 ans, veuf et sans enfants, dans une maison de retraite de la région parisienne. La rédaction du quotidien n’a délégué aucun représentant à ses obsèques. Elle n’a fait envoyer ni fleurs ni couronnes. Comme si Le Monde voulait effacer celui qui avait pourtant été, quarante ans durant, l’une de ses plus fameuses signatures[2]. » Poids de l’histoire et conflit de valeurs.
On constate aujourd’hui dans les apéros « saucissons-pinard » promus, entre autres, par le site « Riposte laïque » ou dans les banquets organisés par un groupe d’extrême droite, Le Canon français – avec banderole sur « le banquet normand » et financé par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin – l’importance politique de ces moments de rencontres qui s’appuient sur la consommation de plats considérés comme traditionnels et promouvant, en sus des discours, un nationalisme culinaire réactionnaire.
[1] Priscilla Parkhurst Ferguson « Les chroniques de la vie ordinaire dans L’Action française », in Le Maurrassisme et la culture (dir. Olivier Dard, Michel Leymarie, Neil William), Presses du septentrion, 2010, p. 73-82.
[2] L’essentiel des informations de ce paragraphe sur Robert Courtine dit La Reynière vient de l’enquête de Raphaëlle Bacqué publiée dans Le Monde du 29 juillet 2014, dans une série en douze épisodes intitulée « le jour où… », les dates qui ont marqué l’actualité, mais aussi scandé l’histoire du Monde de 1945 à 2003.

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