En 2010, un homme de quatre-vingt-treize ans, résistant, rescapé de Buchenwald, corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme, publiait un opuscule de trente-deux pages intitulé Indignez-vous !. Stéphane Hessel y disait, en substance, une seule chose : que la pire des postures, face à ce qui se défait sous nos yeux, est l'indifférence. Que l'indignation n'est pas un tempérament, c'est un devoir. Et que la génération qui allait lui succéder aurait à réinventer les formes de résistance adaptées à son époque, parce que les anciennes ne suffiraient plus.

Quinze ans plus tard, nous y sommes.

En 1946, George Orwell, dans un texte bref intitulé La politique et la langue anglaise, démontrait comment la dégradation du vocabulaire public précède toujours la dégradation des sociétés. Lorsque les mots perdent leur tranchant, lorsque les formules toutes faites remplacent les descriptions exactes, lorsqu'on parle de « pacification » pour dire bombardement et de « transferts de populations » pour dire déportation, ce n'est pas la langue qui s'appauvrit, c'est la capacité même de penser ce qui arrive. Orwell concluait que l'honnêteté de la langue est une condition préalable à l'honnêteté de la pensée — et que l'une et l'autre sont la condition préalable à la liberté politique.

Quatre-vingts ans plus tard, les mécanismes qu'il décrivait ont été théorisés sous d'autres noms. La fenêtre d'Overton désigne l'éventail des idées qu'une société considère comme acceptables dans son débat public à un moment donné. Cet éventail se déplace — et chaque déplacement rend le suivant moins visible. Ce qui était impensable il y a vingt ans devient discutable, puis acceptable, puis évident, sans qu'aucun seuil n'ait été officiellement franchi. La guerre d'Irak de 2003, justifiée par des mensonges fabriqués en direct et jamais véritablement sanctionnés, a marqué pour l'Europe un de ces basculements. Depuis, tout ce qui aurait déclenché un scandale avant 2003 peut être dit sans qu'aucun plateau ne s'effondre.

Ainsi, sur les plateaux de télévision de grande écoute du service public comme des chaînes d'information privées, des animateurs sympathiques, drôles parfois, de bonne compagnie souvent, racontent chaque soir un monde parallèle. Un monde dans lequel les drames sont commentés avec la distance bienveillante qu'on accorderait à une météo capricieuse. Un monde où l'on a pu entendre, sans que le plateau s'effondre, des invités dont les familles avaient fui la terreur des régimes religieux expliquer qu'un autre peuple millénaire serait ravi de recevoir des bombes. Ces mots ont été prononcés. Ils ont été diffusés. Ils n'ont pas été rétractés.

Ce n'est pas du journalisme qui se trompe. C'est une fenêtre qu'on déplace, méthodiquement, pour rendre pensable ce qui aurait dû rester impensable. Ne rien dire est une forme de lâcheté. Raconter un monde parallèle pour conserver une audience est une autre forme de faute, plus grave encore, parce qu'elle prépare les spectateurs à ne pas reconnaître ce qui leur arrivera — et, lorsque cela leur arrivera, à ne plus disposer des mots pour le nommer.

Nos grands-parents ont connu des régimes qui dictaient ouvertement ce qu'il fallait penser. Nos parents ont cru, à juste titre, que cette époque était derrière eux. Nous, nous redécouvrons qu'il existe des formes plus douces et plus efficaces de gouvernement du consentement. Ce ne sont plus des décrets officiels qui abolissent la liberté d'informer : ce sont des algorithmes qui trient, des actionnaires qui orientent, des plateformes qui démonétisent, des animateurs qui sourient, des rédactions qui se taisent. L'ensemble produit un résultat qu'aucun régime autoritaire classique n'obtiendrait aussi efficacement : des populations qui ne savent plus ce qu'elles ne savent pas.

L'Italienne qui se souvient de ce que son pays a été. L'Espagnol dont les grands-parents ont vécu Franco. L'Allemande qui regarde son économie s'affaisser sous des décisions prises ailleurs. Le Français qui voit le spectre de son débat public se refermer, saison après saison, sur un éventail d'opinions de plus en plus étroit. Tous savent quelque chose que les générations confiantes du siècle dernier avaient oublié : que les sociétés libres ne le restent que par un travail continu, et qu'il existe toujours une fenêtre — étroite, temporaire — pour construire ce qui manquera lorsqu'il sera trop tard.

En mai 1943, dans un appartement du 48 rue du Four à Paris, huit mouvements de résistance, deux syndicats et six partis politiques que tout opposait en temps ordinaire acceptaient de se réunir au sein d'un Conseil National de la Résistance présidé par Jean Moulin. Communistes et démocrates-chrétiens, gaullistes et socialistes, syndicalistes et radicaux — ces hommes et ces femmes ne se ressemblaient pas, ne s'aimaient pas toujours, n'étaient d'accord sur presque rien de ce que serait la France d'après. Ils se sont accordés sur un préalable : qu'il fallait, d'abord, rétablir les conditions qui rendraient possibles leurs désaccords futurs. Deux ans plus tard, dans la clandestinité, ils rédigeaient le programme qui refonderait le pays — la sécurité sociale, le statut de la presse, le droit du travail, la nationalisation des ressources stratégiques. Ils ne se sont pas contentés de refuser ce qui les écrasait. Ils ont construit, pendant qu'ils refusaient, ce qui viendrait après.

Ce qui reste du geste de Moulin, ce qui traverse les époques et les degrés de gravité, c'est la leçon : avant que l'on ne puisse plus se débattre avec des mots, résistons intellectuellement en souvenir d'un courage immortalisé.


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