Vendredi 30 janvier, le Department of Justice (DoJ) américain a publié une nouvelle salve de documents du «dossier Epstein», conformément à l’Epstein Files Transparency Act. Quelque trois millions de pages, dont plus de 2000 vidéos et plus de 180 000 images, ont été rendues publiques.

L’affaire fait évidemment grand bruit, en particulier aux Etats-Unis. Plusieurs personnalités influentes apparaissent dans les échanges dévoilés. On y retrouve des noms connus — Bill Gates, le Prince Andrew, Elon Musk, Jack Lang ou encore Donald Trump — déjà associés à la nébuleuse avant ces révélations.

Des personnalités helvétiques sont également mentionnées: Ariane de Rothschild (échanges massifs d’e-mails) et Xenia Tchoumitcheva, première dauphine de Miss Suisse en 2006 (citée 81 fois). Les grandes banques de Zurich et de Genève apparaissent aussi, en lien avec des montages financiers. Il n’est guère surprenant que la Suisse ait servi de hub financier au milliardaire.


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Plus inattendues sont les nombreuses mentions du canton de Vaud, en particulier de l’Institut de hautes études de Glion, essentiellement associées à des informations de voyage. Pour quelles raisons exactement? Il est difficile de le déterminer avec certitude. Pour attirer des jeunes femmes dans son entourage, cependant, Epstein leur promettait souvent une formation professionnelle ou des perspectives de carrière dans l’hôtellerie et le luxury management, en s’appuyant sur la réputation d’établissements prestigieux tels que l’Institut de Glion, reconnu à l’international dans ces filières. Selon ces allégations, ces promesses d’ascension sociale et d’intégration dans les réseaux du secteur du luxe ciblaient en particulier de jeunes Européennes — souvent originaires d’Europe de l’Est — désireuses d’accéder à des cursus sélectifs et coûteux.

La presse a largement insisté sur ces noms, mais ils ne constituent pas l’aspect le plus déterminant de l’affaire. D’autant que certaines figures de premier plan, comme la famille Rockefeller ou Benjamin Netanyahu, ne sont jamais mentionnées, ce qui interroge certains observateurs.

Agent du Mossad?

En revanche, l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak apparaît fréquemment. Il a séjourné à plusieurs reprises dans l’appartement d’Epstein, à New York, entre 2013 et 2017, et a échangé de nombreux courriels avec lui, y compris sur des sujets liés au Mossad et au développement de la cyberdéfense israélienne. Ces éléments alimentent l’hypothèse de liens entre Epstein et les services de renseignement israéliens.

Un mémo du Federal Bureau of Investigation daté de 2020, ultérieurement déclassifié et intégré aux documents publiés, rapporte les déclarations d’une source humaine confidentielle (CHS) selon lesquelles Jeffrey Epstein aurait été un «agent coopté» du Mossad. La même source affirme qu’il entretenait une relation étroite avec Ehud Barak et qu’il aurait été formé à des activités de renseignement sous son autorité.

Le document évoque également des soupçons de liens avec d’autres services de renseignement, américains comme étrangers. Il cite par ailleurs une déclaration attribuée à Alexander Acosta, alors procureur en Floride en 2008, qui aurait justifié l’accord judiciaire particulièrement clément accordé à Epstein en affirmant que celui-ci «appartenait au renseignement» («belonged to intelligence»).

Ces informations reposent toutefois sur des témoignages indirects et anonymes, non corroborés par l’enquête. Le DoJ souligne qu’il s’agit d’allégations non vérifiées, parfois sensationnalistes ou insuffisamment étayées.

Blanchiment d’argent

Les dossiers révèlent aussi — et c’est l’un des éléments le plus importants, car il explique sans doute l’impunité dont a longtemps joui Epstein — que ce dernier était au cœur d’un système financier extrêmement opaque. Le milliardaire n’était pas juste un conseiller financier classique pour ultra-riches: son empire reposait visiblement sur des structures complexes, des flux d’argent massifs et non expliqués, des banques privées (y compris en Suisse), des trusts offshores, et des paiements qui soulèvent des soupçons récurrents de blanchiment ou de dissimulation.

Jeffrey Epstein a fait transiter des centaines de millions de dollars par le biais de virements bancaires internationaux, selon des documents financiers et des rapports de conformité. A titre d’exemple, près de 400 millions de dollars auraient circulé via la Bank of New York Mellon au travers d’environ 270 transferts, souvent dépourvus d’objet commercial clairement identifiable et présentant des schémas typiques de structuration ou de blanchiment de capitaux.

Plusieurs établissements majeurs — notamment JPMorgan Chase, Deutsche Bank, Goldman Sachs, HSBC Private Bank Suisse, ainsi que Bank of New York Mellon — n’ont signalé ces opérations suspectes aux autorités qu’après son arrestation en 2019, en déposant des «Suspicious Activity Reports» (SAR), le mécanisme réglementaire américain destiné à alerter sur des flux potentiellement illicites.

Parallèlement aux investigations pour trafic sexuel, des enquêtes financières portant sur d’éventuels faits de blanchiment existaient déjà depuis les années 2000 et 2010, laissant apparaître que les anomalies bancaires étaient connues de longue date, sans pour autant avoir donné lieu à des mesures immédiates. Mais les activités d’Epstein ont commencé bien avant.

La piste «Iran-Contra»

Bien qu’aucune preuve directe ne relie Jeffrey Epstein au scandale dit de l’«Iran-Contra» — réseau clandestin mis au jour dans les années 1980 autour de ventes d’armes à l’Iran destinées à financer illégalement les Contras nicaraguayens, avec la CIA au cœur du dispositif — plusieurs témoignages et documents périphériques suggèrent qu’il aurait évolué, à la même époque, dans des circuits financiers et logistiques parallèles.

Ces éléments proviennent principalement des déclarations d’anciens associés, notamment Steven Hoffenberg, partenaire d’affaires d’Epstein dans les années 1980-1990, et Ari Ben-Menashe, ex-officier israélien. Leurs affirmations, reprises dans certains mémos et amplifiées par des enquêtes médiatiques récentes, décrivent un environnement mêlant contrebande, sociétés-écrans et circuits financiers opaques.

Selon Hoffenberg, Epstein aurait été formé, au début des années 1980, par Sir Douglas Leese, présenté comme un intermédiaire britannique du commerce d’armes lié à des réseaux de renseignement. Cette formation aurait porté sur la contrebande d’armes, la mise en place de structures offshore et le blanchiment de capitaux. D’après lui, ces activités se déroulaient «en parallèle» des opérations clandestines de la période Iran-Irak, marquée par des livraisons d’armes secrètes à Téhéran. Il évoque notamment des transferts impliquant Robert Maxwell — père de Ghislaine Maxwell — que plusieurs sources ont décrit comme un relais du Mossad.

Les documents mentionnent également des connexions avec la Bank of Credit and Commerce International (BCCI), établissement bancaire au cœur de multiples scandales financiers internationaux et déjà cité dans des opérations clandestines liées à l’Iran-Contra. Hoffenberg affirme qu’Epstein aurait utilisé cette banque pour des flux financiers difficiles à tracer, un mode opératoire cohérent avec l’opacité bancaire qui caractérisera plus tard ses activités.

Autre point soulevé: ses liens avec l’ancien PDG de Victoria’s Secret Leslie Wexner, son mentor et principal soutien financier dans les années 1980. Selon certaines allégations, Epstein aurait participé à la reconversion d’avions cargo auparavant employés dans des opérations logistiques gouvernementales vers des usages commerciaux pour les entreprises de Wexner, dont Victoria’s Secret.

Enfin, des références plus diffuses évoquent des contacts indirects avec des acteurs iraniens, dont une rencontre alléguée avec Mahmoud Ahmadinejad, ainsi que des accusations de Ben-Menashe selon lesquelles Epstein aurait servi d’intermédiaire dans des transactions israélo-iraniennes sous l’égide de Maxwell.

Ces éléments demeurent bien sûr spéculatifs. Ils alimentent de nombreuses hypothèses, qui ne manquent pas d’être moquées dans les médias, les reléguant dans la catégorie «théories du complot». Reste les faits, que chaque révélation de documents par le DoJ alimente un peu plus. Un travail sérieux d’historien devra être mené pour éplucher les millions de documents disponibles. Les années à venir permettront sans doute d’y voir plus clair, même si certaines ramifications de la nébuleuse Epstein, de par leur nature même, resteront inévitablement dans l’ombre.


Cet article a été publié il y a une semaine sur le site d’Antithèse. Je l’ai reproduit ici en libre accès, car il me paraît d’intérêt public.