Il est des époques où une civilisation, parvenue à son apogée symbolique, entreprend non pas de se dépasser, mais de se dissoudre. La France, qui fut longtemps le lieu d’un idéal moïque élevé -celui d’un « moi » collectif façonné par la raison, la grandeur, la sublimation des pulsions et la maîtrise de l’existence-, semble aujourd’hui engagée dans un mouvement inverse : une régression vers ce que la psychanalyse nommerait volontiers l’ordre anal, non plus comme stade transitoire de l’enfance, mais comme horizon culturel et politique assumé.
L’idéal moïque : la sublimation française
Chez Freud, le développement de l’individu et de la civilisation repose sur la capacité à sublimer les pulsions partielles. L’idéal du moi représente cette instance par laquelle le sujet s’élève au-dessus de la satisfaction immédiate pour investir des formes symboliques supérieures : la loi, la culture, la parole tenue, la distance ironique face au corps. La France classique et républicaine a incarné, à sa manière, cet idéal moïque collectif. De Montaigne à de Gaulle, en passant par les Lumières et le Code civil, s’est construite une anthropologie implicite où l’homme français se définit par sa capacité à transformer la matière brute de l’existence -y compris ses aspects les plus somatiques- en signification, en style, en projet historique.
Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne, insiste sur cette distinction fondamentale entre le labor (le travail répétitif du corps), l’œuvre (la fabrication durable) et l’action (la parole et le geste dans l’espace public). Une société saine maintient la hiérarchie : le biologique est maintenu à sa place, le politique conserve sa dignité propre. L’idéal moïque suppose précisément cette élévation : le peuple n’est pas réduit à sa dimension excrémentielle ou consumériste, il est convoqué comme sujet de parole et d’histoire.
La fécalisation : retour du refoulé anal
Or, depuis plusieurs décennies, et avec une accélération notable sous les mandats récents, s’observe un phénomène que l’on peut qualifier, sans outrance métaphorique, de fécalisation progressive du lien social et du discours public. Freud, dans ses études sur la phase anale, montre comment l’enfant découvre le pouvoir de rétention et de don de l’excrément, premier objet qu’il peut maîtriser ou refuser. Cette phase, lorsqu’elle n’est pas dépassée par la sublimation, peut laisser des traces dans la personnalité adulte : obsession du contrôle, ambivalence sadique-anale, fascination pour ce qui est à la fois sale et précieux, rejet et possession.
Le discours politique contemporain témoigne de cette régression symbolique. Les gouvernants s’adressent au peuple non plus comme à un sujet historique digne de grandeur, mais comme à une masse qu’il faut flatter, gérer, stimuler ou réprimer dans une logique de pure administration des corps et des affects. La parole se fait excrémentielle : elle est jetée, elle souille l’espace public sans engager de véritable responsabilité symbolique. On ne promet plus la Cité, on gère la fosse septique des mécontentements.
Cette fécalisation se manifeste plus profondément encore dans la fascination collective pour ce que la tradition psychanalytique nomme l’analité : valorisation publique de pratiques qui ramènent la sexualité à sa dimension partielle, pré-génitale, non sublimée. La gestation pour autrui (GPA), la promotion institutionnelle de certaines formes de sexualité dissociées de la rencontre intersubjective, l’irruption du chemsex dans les marges devenues centrales, tout cela signe le triomphe d’une logique où le corps devient objet de manipulation technique, marchandise ou déchet recyclable.
Arendt aurait certainement vu dans cette réduction de l’humain à sa dimension biologique manipulable une forme de totalitarisme doux (ce que j’appelais en 2017 le soft fascisme : non pas la terreur, mais la transformation silencieuse des hommes en « animaux laborans » privés de monde commun.
Du moi fort au moi dissous
Le passage de l’idéal moïque à l’idéal merdique est donc le passage d’une civilisation qui se pensait comme œuvre à une société qui se vit comme déchet en devenir. Le peuple français, autrefois fier de sa capacité à dire « non » avec style (de la Fronde à la Résistance), se trouve aujourd’hui infantilisé, sommé d’accepter sa propre dissolution sous couvert de progrès européen et d’inclusion mondialiste. Les élites, en exhibant leur fascination pour l’anal et le fécal (au sens symbolique le plus large), ne font pas que révéler leur propre structure pulsionnelle ; elles projettent sur le corps social une régression qu’elles espèrent sans retour.
Car telle est la ruse de la fécalisation : elle se pare des atours de la libération. Ce qui était refoulé au nom de la civilisation est désormais érigé en norme. Le surmoi moïque, exigeant et structurant, est remplacé par un surmoi pervers qui ordonne : « Jouis de ta propre décomposition, et appelle cela émancipation. »
Vers une nouvelle sublimation ?
L’histoire n’est pas close. La grandeur française a toujours su, aux moments les plus sombres, retrouver la voie de la sublimation. Le peuple n’est pas condamné à demeurer dans la fosse. Il lui appartient de redécouvrir, contre l’idéal merdique qui lui est proposé, la dignité du langage, la verticalité du désir, la beauté austère de la loi et la joie sévère de l’action politique véritable.
La fécalisation n’est pas une fatalité anthropologique. Elle est le symptôme d’une élite qui a perdu le sens de l’Œuvre. Au peuple revient, comme toujours, la tâche ingrate et noble de refuser ce qui l’abaisse, non par puritanisme, mais par fidélité à ce qu’il y a de plus haut en lui.
Car, comme le rappelait Freud à la fin de Malaise dans la civilisation, le destin de l’humanité dépend de la lutte entre Éros et la pulsion de mort. Aujourd’hui, en France, cette lutte prend la forme inattendue d’un combat entre l’idéal moïque et l’idéal merdique. Le choix demeure ouvert, mais il est urgent.
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