Moi je veux accuser personne pour ce qui s’est passé. Je suis pas juge, je souhaite pas l’être. J’ai horreur de ce tribunal des rues devant lequel tout le monde est traîné. Mais puisqu’il faut comparaître, puisqu’il faut se défendre, je parlerai. Je vais essayer d’être honnête. Je tenterais de rien cacher.

Pour bien comprendre, avoir une bonne vision globale de la situation, je pense qu’il est important de posséder quelques éléments de contexte me concernant. C’est pourquoi j’aimerais évoquer certains épisodes « pré-événement » si ça ne dérange pas. Je commencerai, brièvement, par ma naissance.

Je sais pas quelle fée a été oubliée au mariage de mes parents, mais j’ai été punie à leur place. Encore au berceau, elle a planté une épine dans mon corps, qui s’est enfoncée jusqu’à créer un gouffre au milieu de ma poitrine. Ce trou je l’ai gardé. Enfant, j’y puisais ma frustration et bon nombre de réclamations, nouveaux jeux, doudous, nourritures diverses et variées. Je l’ai agrandi sans faire exprès. Comme une mauvaise archéologue, plus j’en découvrais la profondeur et plus j’en fragilisais les parois. Arrivée à l’adolescence, le gouffre était devenu une gigantesque cavité poreuse laissant peu de place à mes organes. Voyant que je sonnais creux, on a pensé que je manquais d’espace. On m’a laissé être libre avant les autres. J’ai pu découvrir le monde.

Dehors, j’ai entrepris les premières réparations. J’ai dû trouver de quoi combler le vide. C’est en pénétrant dans les centres commerciaux que j’ai affiné mes techniques en maçonnerie . Là, j’ai compris qu’on pouvait tout vouloir, tout choisir, tout avoir, que pour remplir, il fallait consommer. J’ai découvert les vêtements et les milliers de possibilités que s’habiller représentait. Un temps j’ai acheté, comme j’ai pu : trop. Aujourd’hui ça m’encombre, je supporte plus l’accumulation. C’est peut-être ça, grandir. Maintenant que je suis mature et responsable, je préfère posséder ce qui peut disparaître. Les cigarettes et l’essence font très bien l’affaire.

Fumer, ça m’apprend à respirer. Ça me donne quelque chose à garder en moi, une vapeur épaisse et expansible. Et l’essence, ça nourrit mon scooter. Ça me permet d’aller vite, de remplir l’espace. Si je pouvais acheter une voiture je le ferais, malheureusement, mon salaire actuel se convertit à peine en vélo alors pour la bagnole on repassera.

Histoire de mettre du beurre où les épinards sont, j’ai tout de même une dernière passion : les jeux à gratter. Je sais pas qui m’a jeté un sort, enfant. J’ai dû être sympa avec la bonne personne. En tout cas, j’ai un don.

J’ai jamais perdu.

J’ai cette chance extraordinaire d’en avoir énormément. Mon scooter par exemple, n’est qu’un « Mots croisés » bien investi. Je gagne pas forcément des sommes folles, voire rarement, voire pas du tout. Je suis jamais allée au-delà du scooter. Mais si c’est souvent qu’un euro, c’est toujours quelque chose. Ça s’explique pas, c’est comme ça. On appelle ça du bol.

Forcément j’adore les aires d’autoroutes. Je trouve là bas tout ce que j’aime acheter, la nourriture trop chère en plus. J’en ai une à portée de main. J’ai grandi et vis toujours à deux pas de cette célèbre station Total au bord de l’A1. À l’époque, on valorisait plus mon appart’ pour le parc Georges-Valbon, de l’autre côté de l’autoroute. Honnêtement, j’y vais rarement, je tiens plus à ma vie qu’à traverser une voie rapide. En plus c’est infesté de chenilles processionnaires. Je m’y suis frottée une fois bébé, depuis je connais ma leçon : je me méfie des espaces verts. Si c’est gratuit, c’est louche.

Le parc, c’est surtout la nuit que j’en profite. De ma fenêtre, quand il fait noir, il perd sa forme. On ne distingue plus les pointes des arbres, ni les chemins qui les traversent. C’est une masse compacte, sans consistance. Et à entendre les voitures sur l’autoroute, j’ai l’impression que des vagues agitent ce voisin obscurci. La nuit, quand je le regarde, j’ai la mer en face.

Je vais pas vous faire le coup des oiseaux qui deviennent des poissons, mais je suis sûre d’entendre les chenilles grincer au fond de l’océan. Je les soupçonne, amassées dans une procession dangereuse et aquatique, complotant contre des pieds trop téméraires. Les chenilles, c’est le mal du siècle. Trop de pattes ou pas assez je ne sais pas, en tout cas c’est pas fiable. C’est recouvert d’épines. Ça pique, ça brûle, ça gratte. Ça crée des boutons et des allergies. Ça s’en excuse pas. Ça se tait. Ce qui résiste en silence trahit sans bruit, je le répéterai jamais assez. Alors je dis pas qu’elles sont responsables de ce jour-là. Je pointe pas de coupable. C’est pas mon métier. Mais enfin, je voudrais qu’on y réfléchisse. Collectivement. En tant que société. J’aimerais bien les entendre, parce que, moi, au moins, je témoigne.

Ce jour-là, j’avais de l’essence et de l’argent à faire. Je joue pas quotidiennement. Ça romprait le sort. Plus on joue plus on perd, c’est pas de ma faute c’est universel, c’est les statistiques. Pour éviter ce problème, j’attends que ça vienne à moi. Ce jour-là justement, c’était venu à moi. J’avais le sentiment qu’il y avait une épingle à tirer d’un jeu. J’aurais pas pu dire lequel encore, pour les détails je dois attendre d’être sur place. Je rentre jamais dans un tabac avec un grattage précis en tête. C’est pas comme ça que ça marche. Je dois écouter les cartes, entendre l’appel du gain. La chance, ça part avant tout d’une bonne audition.

En sortant de chez moi, j’étais guidée par une grosse vibration. Je m’attendais à une somme énorme. Maintenant que j’y pense, j’étais peut-être simplement perturbée par mon arrêt de la cigarette. Le cri du manque et celui du gain ont certains traits communs. Je n’avais pas fumé depuis une semaine et la nicotine avait commencé son exode. Je la sentais ramper tranquillement hors de moi, laissant dans mon gouffre un réseau de galeries désertées. C’était pas très agréable. Alors ce jour-là, en plus du grattage, je voulais remplir mon réservoir et partir. Sur la route, c’est mon ventre que je sens. C’est le plein, pas le vide.

Arrivée sur place, je me suis occupée du scooter en premier. Je le fais pas forcément dans cet ordre, mais ce jour-là c’est comme ça que j’ai fait. Comme chacun sait, l’histoire m’a donné raison.

Évidemment, je me suis retrouvée sans voix face aux prix, et m’en suis plainte haut et fort. C’est une règle de bienséance en station. Sur ce sujet, j’ai été rejointe par les automobilistes avoisinants, ce qui a fait passer le temps, le temps du plein. Jusque-là, rien d’anormal. C’est après que les habitudes ont cessé d’être les mêmes.

J’ai garé mon scooter à côté de la boutique et me suis dirigée vers le comptoir. Je connaissais l’endroit par cœur. Les pompes ont toujours été trop proches du magasin. Il y a à peine vingt pas entre l’essence et les cigarettes. C’est mon trajet préféré. Mais depuis une semaine déjà, j’avais renoncé à la deuxième partie du voyage. Ça me faisait bizarre. Arrêter de fumer, quel choix audacieux.

Encore plus étrange, j’arrivais pas à me décider sur le jeu à gratter. Je tenais une boussole au pôle nord: dans ma tête, ça faisait des tours. J’ai dû choisir par moi-même, sans intuition. J’ai pris un « Cash » par sécurité. Les « Cash »  sont souvent gagnants, quand on le sait, on gagne davantage. En tout cas, c’est ce que les autres disent. Alors j’ai fait comme les autres.

Et j’ai perdu.

À l’intérieur, ma vibration s’est transformée en tremblement et puis, en explosion. Ça a fait comme un souffle. Pour tous les témoins, la station s’est arrêtée. On s’est amassés autour de ma défaite. On s’est bousculé pour prendre le grattage en photo. Personne n’arrivait à y croire. On a même appelé ceux encore à la pompe pour venir voir.

Ça en a sauvé certains d’ailleurs, parce que c’est à ce moment-là que ça s’est percé.

On n’a rien entendu. Comme on était tous en train de regarder le « Cash », personne n’a prêté attention à ce qui se passait dehors. C’est Max qui nous a alertés. Ou plutôt, c’est son aboiement. Enfin plus précisément son hurlement. De ceux qu’on adresse à la lune généralement lorsqu’on est loup garou. Il a vite été rejoint par d’autres chiens qui, faute de nuit, ont interpellé le soleil avec une vigueur apocalyptique.

Alors seulement, on a vu le liquide sur le sol du parking. Il nous a fallu peu de temps pour en identifier l’origine. Les pistolets des pompes avaient décidé de se prendre pour des arrosoirs et distribuaient leur essence généreusement. La puissance du jet les avait fait se décrocher de leur pupitre et ils gigotaient à terre frénétiquement. Sam a dit : « merde ».

Il avait de quoi être emmerdé, c’était le propriétaire de Max et de la station. Il a couru vers l’insurrection, mais qu’est-ce qu’il aurait pu faire. Il est resté immobile, le temps de comprendre, tandis que sournoisement, l’essence recouvrait ses pompes. Max en avait aussi plein les pattes et je me demandais s’ il allait pas les lécher. J’ai eu peur pour eux. Je leur ai crié de revenir. Mais ils sont restés statiques. Malgré tous leurs efforts, le bas de leurs corps restait collé au sol. On aurait dit une blague, un tour qu’ils auraient longuement préparé. À leurs têtes, on a compris que c’était de l’impro.

J’avais rarement vu de l’essence à l’air libre, mais ça ressemblait pas du tout à l’image que je m’en faisait. Le carburant, au contact de la lumière, devenait si gras, si épais qu’il se consolidait autour de leurs chevilles et les emprisonnait. Ça faisait une sorte d’huile toxique, collante comme du pétrole, mais en pire. Certains scientifiques ont expliqué que c’était à cause du mélange de produits puisque tout sortait en même temps. Diesel, sans plomb, rien n’a été épargné. Moi je ne suis pas chimiste, juste une citoyenne concernée. Ce que je peux dire, c’est que ça ressemblait à de l’or liquide. Une sorte d’or noir et poisseux avec cette texture épaisse, intraitable une fois solide.

À côté de moi, des types ont commencé à s’inquiéter pour la facture. On savait pas qui allait devoir payer pour tout ça. Et c’est vrai que le liquide montait vite. Y avait de l’argent qui se perdait. On voyait presque plus les pistolets. Seul un remous au-dessus d’eux nous montrait qu’ils avaient encore des choses à dire.

Sam nous suppliait de venir l’aider mais, vu sa situation, personne voulait se risquer à être dans la même. On a bien pensé à trouver une corde pour le tirer, mais on savait que ça servirait à rien. Et, en vérité, on a eu peur qu’il nous contamine. Sur sa peau, des énormes boutons étaient apparus. Plus terrifiant encore, son nez et sa bouche avaient triplé de volume. Alors on est resté dans le magasin à lui donner des conseils, de loin. De mon côté, physiquement, je commençais à me sentir mal. J’étais un peu vidée par les événements. Et puis on avait d’autres choses à régler. La marée montait vers nous. Il a fallu agir vite. On a pris les pneus qui étaient mis en rayon. On les a coupés comme on pouvait, puis allongés sur le sol à l’entrée. Ça nous a fait un petit barrage le temps de trouver une solution. Quelqu’un a eu l’idée d’appeler le service après vente de Total. Ça valait mieux, rapport aux assurances. On savait pas très bien qui allait payer pour tous les dégâts sur les voitures. Le parking de la station est petit mais, tout de même, y avait quelques véhicules. Ce qui sortait des pistolets devait certainement pas leur faire du bien.

De l’autre côté, sur l’autoroute, l’inondation continuait et même les moteurs les plus puissants échouaient à s’en libérer. Ça s’engueulait, ça se klaxonnait, et ça se répandait aussi rapidement que l’embouteillage. De là où on était, on pouvait pas voir, mais on entendait aux cris des passants que le liquide se baladait, emprisonnant pieds et mollets des malchanceux qui le croisait. Certains, sans comprendre le danger, allaient même vers lui. Une foule s’était déplacée pour regarder le spectacle. De l’essence à volonté, ça court pas les rues. On m’a raconté que des petits malins étaient sortis de chez eux avec des bidons vides pour en récupérer. Je les comprends, sur le papier on avait tiré le gros lot. À raison de deux euros sept le litre pour du sans plomb, tous les trottoirs de la ville étaient devenus millionnaires. On pouvait tranquillement viser le milliard, parce qu’en dessous du sol, la source semblait intarissable.

Après Total, on a pensé à appeler les pompiers. Quelqu’un avait dû les prévenir avant nous, le ciel s’est couvert d’hélicoptères. À la vitesse à laquelle le niveau montait, il aurait mieux valu envoyer des bateaux. Ça avait atteint les hanches de Sam, et de Max, il ne restait que la truffe. Le pauvre, au moins on ne le voyait plus souffrir. Je crois qu’il faisait une réaction allergique . Enfin je suis pas vétérinaire, juste une citoyenne concernée. En tout cas ce qu’on comprenait, c’est que c’était très toxique. Au contact du liquide, les arbres du parc Valbon flétrissaient. On observait sa progression comme ça.

À un moment, j’ai dû m’asseoir. Je me sentais faible. Plus le flot grossissait dehors et plus mon gouffre se creusait. Ce n’est pas pour tout ramener à moi, mais j’avais le sentiment que rien ne s’arrêterait tant qu’il y aurait de la matière à gratter dans mon corps. Une fois totalement engloutis, le cadavre de Max est ressurgi des flots puis s’est laissé guider vers l’horizon. Ça augurait rien de bon, pour Sam ou pour nous.

On a rajouté des pneus à notre digue.

Le parc a disparu sous une mer d’huile et d’animaux morts. Seules les chenilles sont restées fixées à la terre, imperturbables. Après tout ça, quand il a fallu vidanger, c’est la seule chose qu’ils ont retrouvée de vivant. Et encore après, bien plus tard, en fouillant, ils ont découvert, sur les cuves à essences, des milliards d’épines transperçant le métal.

En plus des hélicos, un signal d’alarme a retenti pour conseiller aux gens de rester chez eux. Nous, comme on était déjà sortis, on est restés là où on était. On a juste fermé les portes, histoire de nous protéger tant bien que mal du danger. Et puis on en pouvait plus d’entendre les gémissements de Sam. Le liquide a continué de s’accumuler contre les vitres. À voir de près, c’était comme j’imaginais. Ça ressemblait vraiment à l’or fondu. Mais un or sali par la terre, rempli d’autre chose, un or très noir. Ça montait. On voyait de moins en moins ce qui se passait dehors. Je crois que Sam est mort avant d’être submergé. Lorsque ça a atteint son cou, il est devenu rouge, puis plus rien.

Au loin, on apercevait quelques corps glissés sur le pétrole. C’était majoritairement des enfants, noyés avant les autres. Une histoire de taille et de chances de survie. Sur leurs peaux, les mêmes boutons que Sam semblaient avoir été grattés violemment. Enfin, on analysait ça à distance, depuis notre bocal.

En vérité, j’étais pas mécontente d’être là. Avec l’agitation dehors, je pouvais me servir comme je voulais dans le magasin. Le truc c’est qu’une fois tout accessible, il y avait plus grand-chose qui me tentait. Les effluves d’essence coupaient ma faim. Les journaux semblaient fades, les livres et vêtements insignifiants. Dans le fond, je désirais qu’une seule chose, c’était les centaines de paquets de clopes derrière la caisse.

Jamais nous nous le sommes formellement interdit. C’était du bon sens. À mon avis, on y pensait tous. L’odeur d’essence dans nos poumons donnait envie de les abîmer. C’est toujours comme ça. Ça va ensemble. Moi, rétrospectivement, ma semaine sans tabac me semblait vaine et douloureuse. J’avais du retard à rattraper. Ce qui restait de nicotine enflait dans ma poitrine et pénétrait tous les recoins de mon corps. Elle s’enfonçait dans mon thorax. Elle creusait où elle pouvait, vidait ce qui me restait d’intérieur. C’était insupportable. Ça justifie rien. Ce que j’ai fait, j’en suis pas fière. Je sais ce qu’il faut en penser. C’est vrai, c’était égoïste.

Oui. J’ai ouvert cette porte.

En quelques secondes, l’essence a inondé la pièce. C’est monté très vite. Il a pas fallu longtemps avant que nos têtes soient submergées. On était incapables de bouger, comme momifiés. Et autour, l’or noir s’est immiscé partout où il a pu, il a comblé chaque recoin. Il s’est attaché aux magazines, aux gâteaux, aux livres. Il est entré dans les paquets de cigarettes. Il s’est enroulé autour des « Cash »  et des « Mots croisés ». Il a fixé les choses, pour toujours aux mêmes endroits, en fossiles. Vous le savez. Vous m’avez retrouvée devant la porte, la poignée encore dans les mains.

Je regrette rien.

Parce que lorsque j’ai ouvert la bouche, lorsque j’ai laissé l’essence couler dans ma gorge, envahir mon corps, je me suis sentie pleine pour la première fois.