Installé à l’île Maurice, où il a fondé sa propre structure après avoir dirigé des bureaux d’options sur matières premières dans la City, Florent Lambert observe le marché pétrolier avec l’œil d’un opérateur qui a vu passer plusieurs guerres du Golfe sans jamais constater pareil décrochage. Le détroit d’Ormuz est verrouillé depuis bientôt deux mois, les Émirats viennent de claquer la porte de l’OPEP+, le cessez-le-feu américano-iranien tient à un fil. Sur les écrans, le Brent et le WTI affichent des prix qui choquent déjà. Dans la réalité physique du brut, ces niveaux sont une fiction. Et la mécanique de couverture qui protégeait depuis quarante ans raffineurs, transporteurs et distributeurs s’effondre à mesure que l’écart se creuse entre les deux mondes. Florent Lambert nous explique pourquoi, et qui paie l’addition.
Vous décrivez un écart inédit entre le marché physique du pétrole, que vous situez entre 140 et 180 dollars le baril, et les contrats à terme cotés sur le NYMEX Crude Oil et le ICE Brent. Concrètement, comment expliquer cette décorrélation à nos lecteurs, et surtout qui fixe aujourd’hui le « vrai » prix du pétrole : le physique ou le papier ?
La première chose à comprendre est qu’il n’existe pas un seul prix du pétrole, mais plusieurs couches de prix. Le marché « papier » est celui des contrats à terme comme le WTI Crude Oil Futures ou le Brent Crude Futures, deux marchés à terme majeurs. Ces contrats sont ce que l’on appelle des produits dérivés. À l’inverse, le marché réel du physique est fragmenté, opaque, et dépend de plusieurs facteurs : la qualité du brut, la localisation, les coûts logistiques de livraison et surtout l’urgence de la demande.
Aujourd’hui, ce que j’observe et que beaucoup d’acteurs du terrain confirment, c’est que le brut réellement livré peut se négocier très largement au-dessus des prix futures. Cette différence porte un nom bien connu : le « différentiel ». Historiquement, ce différentiel était de l’ordre de 5 dollars pour un produit donné. Aujourd’hui, il est plutôt de l’ordre de 50 dollars et c’est probablement une estimation conservatrice. Historiquement, le marché papier servait de référence car il était liquide, il restait relativement bien aligné avec le physique (y compris durant plusieurs guerres du Golfe) et il permettait une découverte de prix efficace entre l’offre et la demande, facilitant la couverture du risque dans le temps (hedging).
Pour comprendre concrètement, prenons une opération classique de couverture. Un consommateur achète en janvier un contrat à terme Brent juin à 65 dollars, alors que le physique vaut 70 dollars. En avril, il revend son future à 100 dollars mais doit acheter le physique à 150 dollars. Le différentiel est passé de 5 à 50 dollars. C’est une surprime sans précédent dans l’histoire moderne de ces marchés.
La situation est similaire sur le WTI, voire pire, car le contrat spot a moins monté que le Brent. Le prix du physique est aujourd’hui dominé par une demande en situation de tension, voire de panique, une offre qui se dégrade en quantité et en qualité notamment en raison des tensions autour du détroit d’Hormuz. À l’inverse, le prix papier semble beaucoup plus contenu, comme s’il ne reflétait pas cette réalité. En résumé : le thermomètre papier ne mesure plus correctement la température du marché physique.
« Le thermomètre papier ne mesure plus correctement la température du marché physique »
Vous affirmez que la fonction première des marchés à terme — le hedging — est aujourd’hui cassée. Pour un acteur réel, comme une raffinerie ou un distributeur de carburant, quelles sont les conséquences immédiates de cette rupture, et comment cela se répercute-t-il sur le prix à la pompe pour les particuliers ?
La fonction historique des marchés à terme est simple : protéger les acteurs réels contre les variations de prix. Mais si le prix des futures ne correspond plus au prix du physique, alors le hedge ne fonctionne plus correctement. Prenons une raffinerie ayant suivi l’exemple précédent : elle pensait être couverte… et se retrouve en réalité avec une perte de 45 dollars par baril en quelques mois, tout en devant désormais acheter son pétrole réel à 150 dollars ou plus. Dans ces conditions, le hedge devient non seulement inefficace mais potentiellement destructeur.
Vous évoquez des stratégies d’intervention sur les marchés, notamment à travers des signaux politiques et des réactions algorithmiques, en lien avec les prises de parole de Donald Trump. Jusqu’où peut aller ce type d’influence sur les marchés pétroliers, et peut-on encore parler d’un marché libre dans ces conditions ?
Les marchés modernes sont dominés par des algorithmes, des flux automatisés et des réactions instantanées aux déclarations politiques. Un acteur comme Donald Trump peut influencer les marchés simplement par un tweet, une déclaration officielle ou lors d’une interview. Les algorithmes interprètent ces signaux et déclenchent des flux massifs. Cela ne veut pas dire que le marché est « contrôlé » au sens strict, mais plutôt qu’il est extrêmement sensible à la narration politique.Mon opinion personnelle est qu’il est très souvent orchestré pour les intérêts américains, au sens large comme au sens plus restreint de quelques individus disposant d’une connaissance préalable de communications clés.
Comme je suis naturellement complotiste, je pense qu’il existe une certaine coordination dans certaines opérations de manipulation, sous la justification de défendre les intérêts financiers américains. Donc oui, le marché reste libre : libre aux moutons de se faire tondre, et libre aux loups de faire ce qu’ils veulent.
« Le marché très souvent orchestré pour les intérêts américains, au sens large comme au sens plus restreint de quelques individus disposant d’une connaissance préalable de communications clés »
Vous mentionnez une tension extrême alors même que les fondamentaux suggèrent une hausse durable des prix, notamment dans le contexte de la guerre en Iran. Est-ce le signe que le marché anticipe mal la réalité géopolitique, ou qu’il est volontairement maintenu sous tension pour éviter une flambée immédiate ?
Une forte intensité signifie normalement qu’il existe une tension immédiate sur l’offre. Mais si, en parallèle, le marché anticipe une hausse durable et que les prix futurs restent contenus, alors il y a incohérence. Dans le contexte actuel (tensions au Moyen-Orient, notamment autour de l’Iran), trois hypothèses : le marché sous-estime le risque réel, le marché est « contenu » à court terme pour éviter une panique immédiate, et/ou les hedgers sont moins enclins à acheter une couverture future, sachant qu’elle fonctionnera mal. Mon expérience me poussait à penser que le marché papier pouvait retarder une réalité, mais pas l’empêcher mais cet événement me force à comprendre que certaines forces sont capables de maintenir les marchés irrationnels suffisamment longtemps pour faire sortir les hedgers et les spéculateurs cartésiens.
Au regard de votre analyse, faut-il s’attendre à une correction brutale — c’est-à-dire un rattrapage du prix « papier » vers le prix réel — avec à la clé une explosion des prix du carburant pour les citoyens européens dans les semaines ou mois à venir ? Et à quel horizon ce basculement pourrait-il intervenir si la crise au Moyen-Orient s’aggrave ?
La réalité est que la volatilité du prix papier a été très inférieure à celle du prix réel, et je pense que nous allons continuer à observer ce phénomène. Tant que la crise demeure telle quelle, avec un blocage du détroit d’Hormuz mais un arrêt des attaques, le prix papier devrait continuer à grimper d’environ 1 dollar par jour sur le spot, et peut-être de moitié sur les échéances plus éloignées. La hausse pourra ensuite s’accélérer avec le temps et en l’absence de résolution du conflit. C’est le scénario le plus probable à ce stade. Dans le cas d’une paix signée avec une réouverture d’Hormuz, le prix spot papier pourrait baisser fortement et rapidement, de l’ordre de 25 %. Mais cette baisse serait d’autant plus limitée que le temps passe avant un tel accord. Dans un scénario catastrophe, avec destruction de facilités pétrolières dans la région, le mouvement serait violent à la hausse sur les contrats à terme. Cependant, je soupçonne que le différentiel continuerait alors à s’élargir davantage.
Il m’apparaît évident que le consommateur sera une victime, quel que soit le scénario futur. L’inflation va exploser bien au-delà des estimations actuelles, tandis que l’économie de chaque pays sera affectée par le coût de l’ensemble des matières premières, et non seulement par celui de l’énergie. Je ne comprends pas que certains spécialistes puissent prétendre que nous sommes mieux préparés aujourd’hui que dans les années 70, ou moins dépendants du pétrole. C’est, selon moi, absolument l’inverse, car les conséquences touchent désormais tous les aspects de nos existences.
N’oublions pas que tout cela ne se limite pas à des points de croissance ou d’inflation : cela aura un impact réel et significatif sur la mortalité à l’échelle mondiale. Plus la situation dure, plus les conséquences seront graves et persistantes. Une question essentielle reste posée : s’agit-il d’une situation accidentelle liée à une sous-estimation du conflit par l’administration Trump ou d’un plan plus structuré, qu’il soit conçu par Donald Trump lui-même ou par ceux qui influencent réellement les décisions ?
« Le consommateur sera une victime, quel que soit le scénario futur. L’inflation va exploser bien au-delà des estimations actuelles, tandis que l’économie de chaque pays sera affectée par le coût de l’ensemble des matières premières, et non seulement par celui de l’énergie »
Mon opinion personnelle est que le système financier, basé sur le dollar, apparaît de plus en plus comme un casino où plusieurs joueurs puissants sont à la fois actionnaires du casino, voient le jeu des autres et sont capables de modifier les règles à tout moment. Les contrats à terme sur les produits pétroliers ont démontré un décalage historique avec les véritables prix du baril, mais ce n’est pas un phénomène isolé aux marchés énergétiques.
Les indices boursiers américains battent des records à la hausse alors même que les fondamentaux auraient pu, voire dû, déclencher une correction majeure à la baisse d’actifs déjà très surévalués. C’est comme si une certaine puissance financière avait acheté ces contrats à la baisse puis, au rythme des interventions positives de Donald Trump, avait forcé les vendeurs à sortir de leurs positions de plus en plus perdantes.
N’est-ce pas le processus inverse que l’on observe sur le prix du pétrole papier ?
Depuis décembre, la Fed achète également beaucoup d’obligations américaines et, là aussi, semble soutenir un contrat qui représente de la dette sur de la dette dans une situation de surendettement. N’assistons-nous pas à des interventions financières destinées à empêcher que l’ensemble du système ne s’effondre avant même qu’il ne le fasse ? Ou peut-être devrais-je conclure que tout va bien dans le meilleur des mondes, malgré tout ?


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