Fascinant, l’adjectif s’impose sans coup férir pour qualifier la conjonction, peu commune, entre un volume Pléiade, richement illustré, Peter Pan, dirigé par Philippe Forest et sorti ce printemps, et la parution simultanée, chez le même éditeur, à savoir Gallimard, d’un essai, du même auteur, Gais, innocents et sans cœur. À propos de Peter Pan.

Vertigineux dispositif éditorial, et non moins vertigineuse disposition fantasmatique. De toute éternité, Peter Pan semblait attendre que l’universitaire Philippe Forest, le père de la petite Pauline, emportée à l’âge de quatre ans par un cancer, en 1996, et qui aura fait de lui l’auteur de L’Enfant éternel (1997), le fasse entrer dans la Bibliothèque de la Pléiade.
Leur association, façon de parler, prend les allures d’une féconde car intrigante dissociation, quasi psychique : entre l’universitaire qui, d’un côté, mobilise son savoir, immense, ses analyses, puissantes, son tropisme, moderniste, au terme duquel Peter Pan, qui n’en demandait pas tant, se voit tiré du côté d’un James Joyce lecteur de Lewis Carroll, et l’écrivain qui, de l’autre, reprend pour la énième fois son « Entretien infini » – avec l’enfant, avec la morte, avec la littérature nourrie de chagrin, et comme fertilisée par le deuil.
Ainsi, la voie d’accès à Peter Pan, chef d’œuvre du très méconnu James Matthew Barrie, se fait et se veut double. Peter Pan au carré, donc[1]. Dédoublement entre l’analytique et le mélancolique, l’impersonnel et le subjectif, la critique et le trauma. Mais qu’on ne se méprenne pas. Dans chacune des Notes et Notices de cette Pléiade qu’a attentivement rédigées son maître d’œuvre, le lecteur sentira immanquablement la patte de l’écrivain, ainsi que la sensibilité, en sourdine plutôt qu’en veilleuse, du père que la mort de sa fille laissa « orphelin ». Pas une ligne qui ne frémisse d’une tension palpable, laquelle, pour dire les choses sans détour, constitue une précieuse valeur ajoutée. Lesté d’une forte charge d’âme – Forest porte Pauline, comme une mère porte son enfant, vivant ou mort –, le discours universitaire ne s’était jamais fait aussi sensible, vibrant et bruissant de sous-entendus, à propos de ces enfants « qui ne grandissent guère, en tout cas pas toujours, et qui meurent parfois assez vite. » Suivez mon regard.
À l’inverse, Gais, innocents et sans cœur, titre qui reprend les derniers mots du roman Peter et Wendy, ne s’affranchit pas plus du savoir que de la rigueur, au motif qu’il opèrerait dans le registre, murmuré autant qu’aimant, d’une « mélancolique musique » intime. Entre les deux cheminements, le point de jonction est ténu, mais bien réel. À l’entame de sa Préface, Forest ne confie-t-il pas pudiquement : « Pour Pauline, sans avoir besoin d’en dire ici davantage. » ? Qu’on se rassure, toutefois : le dispositif ne se veut aucunement prescriptif, en ce sens qu’il n’est pas question d’interdire, à qui n’aurait pas connu la douleur d’une perte, de parler de Peter Pan ou d’écrire sur lui. Tout au plus, gagne-t-on à bénéficier de cet éclairage doublement informé.
Sans s’y prendre de la même façon, Forest répète à quel point il faut tout à la fois aimer le Peter Pan fictif et aimer les enfants biologiques, les édouardiens comme les autres. « Tous les enfants, sauf un, grandissent », écrivait Barrie en une impérissable formule. Et Forest de lui emboîter le pas. Marchant à l’ombre de son frère David, disparu tragiquement alors qu’il avait 13 ans (et James 6), et qu’il aura cherché, en pure perte, à remplacer auprès de sa mère, laquelle ne se remettra jamais de cette mort, Barrie est suivi comme son ombre par un Forest lui-même sous l’ombre portée d’une Pauline arrachée aux siens, mais aux côtés de laquelle il ne cesse de cheminer, de concert en quelque sorte. Et dont il finira, au terme de lancinantes ruminations, par faire la métaphore de la littérature, entendue comme commerce avec les morts, avec la mort.e.
Mais pourquoi donc faudrait-il aimer Peter Pan, alors même qu’il n’est pas toujours aimable ? Commencez par oublier, pour répondre à la question, tout que vous croyez savoir de lui, et qui vous vient, dans l’immense majorité des cas, du dessin animé de Walt Disney, sorti en 1953, ou des films réalisés depuis par Spielberg, P.J. Hogan ou Joe Wright. Le chemin qui mène à lui est tout sauf simple, contrairement à l’indication pourtant obligeamment fournie par Peter : « la deuxième à droite, puis tout droit jusqu’au matin ». En plus d’habiter avec les « garçons perdus », les enfants qui tombent de leur landau quand la nurse regarde ailleurs, et qui sont envoyés directement à Neverland, Peter Pan est un redoutable « tueur » : de pirates issus de R.L. Stevenson (« Tu ne penses tout de même pas que j’irais le tuer pendant qu’il dort ! Je le réveille d’abord et je le tue ensuite ? Je m’y prends toujours ainsi. »), d’adultes (« un proverbe du Neverland dit qu’à chaque fois que l’on respire, un adulte meurt ; dans sa rancune, Peter les tuait aussi vite qu’il pouvait. »), du capitaine Crochet, lequel nourrit à son égard une haine inexpiable depuis que l’affreux garnement a coupé un bout de son bras pour le donner à croquer au crocodile, etc. Un tueur (de Peaux-Rouges à la Fenimore Cooper) frappé d’amnésie, incapable de se souvenir de l’identité ou du physique de ses victimes (pas plus que Barrie ne se souvenait, assez tôt dans sa vie, avoir un jour écrit la pièce Peter Pan). Doublé d’un ravisseur d’enfants, auxquels il joue de la flûte, comme jadis, un certain joueur de Hamelin.
Peter se retrouve pluriel ou multiple, Barrie refusant, à tout le moins, d’apposer le moindre point final à sa saga, que Forest qualifie fort justement de work in progress
Pour le dire vite, Peter n’est lui-même que lorsqu’il est pleinement Pan. Ce que reconstitue Philippe Forest, avec le brio qui est le sien, c’est le « puzzle culturel » dont Peter est la pièce maîtresse, et jusque-là manquante. Pleinement lui-même quand il est vêtu de feuilles et enduit de sève, à l’image d’un faune et qu’il s’affiche en « enfant sauvage », surgi tout droit des tableaux du « Douanier Rousseau », Peter Pan passe son temps à claironner, à croasser (to crow, en anglais). À se rêver en Grand Dieu Pan (1894), d’après le livre le plus célèbre d’Arthur Machen.
Et quand il ne fanfaronne pas, il rumine amèrement la disparition de sa mère – Peter Pan ou la Disparition. Inconsolable de l’absence de sa mère, à laquelle il reproche de l’avoir oublié, et aussitôt remplacé par un autre enfant qui a pris sa place dans son lit, Peter vomit ces « ignobles créatures » que sont les mamans, tout en ne cessant de chercher, chez Wendy en particulier, des figures de substitution. Élémentaire, mon cher Peter Pan. Élémentaire, ce deuil du maternel qui ne passe jamais. Élémentaire scénario psychanalytique, dont Philippe Forest se fait le subtil herméneute, ô combien averti. De même, il retrace le cheminement de Barrie et de ses narrateurs, hésitants, incertains, s’en remettant au tirage au sort pour narrer telle aventure plutôt que telle autre, et, surtout, semblant prendre un malin plaisir à prolonger le temps de l’entre-deux et du en même-temps, enclins à balancer, à prendre le parti, tantôt de Peter, tantôt de Wendy, des adultes comme des enfants, du réel au même titre que de l’imagination.
Au carré, vraiment ? En réalité, le dispositif textuel reconstitué par les soins attentifs de Forest et de ses collaborateurs, réunit au bas mot neuf titres, dans des genres à chaque fois différents – conte, pièce de théâtre, roman, carnet d’aventures, recueil photographique, etc. Revenant à chaque fois à la charge, Barrie « bricole » entre 1902 et 1928, date à laquelle il se résout enfin à publier le texte de la pièce jouée pour la première fois en décembre 1904, un ensemble archipélagique, dira-t-on, en songeant à l’île qu’est le Neverland, en même temps qu’un objet polymorphe, difficile à saisir, car en constante évolution. Soit neuf moutures successives, ou faudrait-il les qualifier de boutures, tant elles ressemblent à un faisceau feuillu autant que proliférant, qui fournit aux « Petits naufragés » le cadre poétique de la sylve. Laquelle se dit, en anglais, forest (!).
Si bien que, loin d’être seul, Peter se retrouve pluriel ou multiple, Barrie refusant, à tout le moins, d’apposer le moindre point final à sa saga, que Forest qualifie fort justement de work in progress, de peur d’avoir à trancher le cordon ombilical. D’autant moins seul, en tout cas, que Barrie a fait de lui l’autre de Wendy, son double inséparable ; la sœur qu’il n’a jamais eue ; la mère, constamment désirée avant que d’être réappropriée. Pas de Peter Pan, dont le nom lui fait l’effet d’être « trop court », sans Wendy Moira Angela Darling, patronyme complet de la fille du couple du même nom. Une Wendy condamnée, par la marche du temps et le tictac de la pendule logée dans le ventre du funeste crocodile, à se faire femme, de moins en moins jeune, à la différence de son frère jumeau.
Actant la disparition de Barrie derrière son personnage – à l’image d’une Mary Shelley, éclipsée par son Frankenstein –, le Forest annotateur s’emploie à reconstituer, en médium ou en nécromancien, les traits, pour le moins singuliers, du vieil enfant attardé :
« Un front bombé, énorme, sous la mèche qui tombe et, barrant son visage, d’abondantes et martiales moustaches ; une tête trop massive posée sur le corps, presque chétif, d’un garçonnet dont la croissance se serait prématurément interrompue. Il mesure un mètre cinquante-cinq. »
Et de remettre les points de Barrie sur les i. À la faveur, analogie oblige, d’un « grand ménage de printemps », l’exégète balaie les idées reçues et fait entrer un grand souffle d’air frais dans la nursery victorienne où on a longtemps confiné nos chères têtes blondes, selon la détestable périphrase. Un vent de sorcière, plutôt que de « poussière de fée ». Un vent qu’enfourchent, sur leur balais, « les individus que la société exclut – les fous, les sauvages, les femmes, les artistes », autant de « transfuges de la réalité » (Roland Barthes, cité par Forest).
À l’heure où l’actualité tragique nous renvoie à la figure des images de garçons et de filles sacrifiés sans scrupule par les institutions censées les protéger des adultes, qu’il est pertinent, qu’il est utile, de repenser aux « enfants perdus », dont la littérature s’évertue à retrouver ou à perpétuer la trace. Chez Barrie, cette trace prend la forme de « lignes en zigzag, comme sur votre relevé de température » : dans le zig, l’enfant grandit, dans le zag, il ne grandit pas. Zigzag : il grandit sans grandir, synthèse aussi fragile que merveilleuse, dont Peter Pan serait le nom.
James Matthew Barrie, Peter Pan, Collection Bibliothèque de la Pléiade, Édition de Jean-Michel Déprats et Philippe Forest, avril 2026, 1 168 pages ; Philippe Forest, Gais, innocents et sans cœur. À propos de Peter Pan, Gallimard, avril 2026, 160 pages ; James Matthew Barrie, Peter Pan et Wendy, traduction inédite de Nathalie Azoulai, P. O. L, mars 2026, 336 pages.
[1] Au cube, plutôt qu’au carré, doit-on à la vérité des faits. Dans une traduction, là aussi inédite, assurée par Nathalie Azoulai, paraît en 2026, chez P.O.L., Peter Pan et Wendy. Éloquemment, sa couverture reprend un tableau de Claire Tabouret, Thunderstorm (2018) qui représente deux enfants, de sexe différent, s’affrontant dans une sorte de duel « fratricide ».


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