La République islamique va-t-elle chuter ? Des mobilisations de janvier et leur sanglante répression à la guerre d’agression menée par Israël et les États-Unis, la question concentre toute l’attention, tant chez les acteurs que les observateurs. Du président Trump aux réseaux monarchistes iraniens, l’on aspirait à ce que la seule suprématie militaire puisse, en « coupant la tête du serpent », précipiter un changement de régime.

Chez les monarchistes comme dans les milieux contestataires anti-guerre, l’on nourrissait cet hiver l’espoir que le mouvement social, fort de l’élargissement de sa base sociologique et de son courage indéniable, puisse à lui seul ouvrir la voie à une refonte irréversible du système politique. Or, spéculer sur un changement de régime revient à perdre de vue l’État iranien. Saisir les recompositions politiques en cours et à venir suppose de prendre au sérieux le comportement des structures et acteurs étatiques – de l’appareil militaire et coercitif aux cadres de l’administration –, ainsi que les liens que les groupes sociaux entretiennent avec l’État depuis près d’un demi-siècle.
Les sciences sociales ont elles-mêmes participé de l’invisibilisation de l’État. Les travaux sur les changements de régime qui s’imposent dans les années 1980 et 1990 à partir de l’analyse des transitions politiques en Amérique latine puis en Europe centrale et orientale, éclipsent alors les structures et acteurs étatiques au profit du politique (élites, partis, syndicats), dans une perspective téléologique visant à rendre compte des conditions d’émergence de la démocratie, au risque d’occulter les continuités étatiques à l’œuvre en deçà du politique[1]. De fait, rappelons que la révolution de 1979 s’est bâtie sur la mobilisation massive du secteur public, que son issue s’est jouée dans une lutte factionnelle pour le contrôle et la refonte des administrations civiles et militaires[2], puis que la République islamique a gagné sa stabilité par l’expansion de l’État, la consolidation de sa bureaucratie et certains succès de politiques publiques.
Surtout, la sociologie de l’État et des bureaucraties peine à se défaire de l’héritage des travaux de Max Weber qui postulait – à tort – la fusion des régimes politiques et de leur appareil d’État en contextes autoritaires[3]. Si l’on peut douter de la lecture de Weber à la Maison Blanche, l’administration américaine a pourtant fait le pari que l’assassinat d’Ali Khamenei entraînerait l’effondrement de l’appareil militaire, de même que le renversement de Saddam Hussein en 2003 et celui de Kadhafi en 2011 avaient provoqué la chute d’États personnalisés et patrimonialisés, ou que la déroute militaire des Taliban en 2001 avait, en l’absence de structures étatiques robustes, aussitôt laissé la place à un régime politique nouveau. Or, en Iran, l’État compte. Pour le meilleur comme pour le pire.
Appareil d’État et changement de régime
Des partisans de l’agression militaire aux tenants d’une ligne « ni guerre, ni République islamique », les Iranien·nes rêvant de changement de régime espèrent qu’une mobilisation sociale d’ampleur puisse venir à bout de la République islamique. Historien·nes et sociologues rappellent toutefois qu’un mouvement de masse – même appuyé par une intervention militaire extérieure – ne peut espérer faire chuter un régime sans rallier une partie de l’appareil coercitif de l’État. À l’hiver 2011, les refus des armées tunisienne et égyptienne d’appuyer la répression policière avaient précipité la chute de Ben Ali et Hosni Moubarak. À l’inverse, en Syrie et au Bahreïn, la cohésion des appareils répressifs et leur loyauté au pouvoir avaient entravé toute transition politique, ouvrant la voie à l’écrasement des contestations, au durcissement autoritaire et à la guerre civile syrienne[4].
De même, les grandes révolutions du XXe siècle ont donné à voir le rôle décisif de l’appareil d’État comme ressort du changement politique. En février 1917, le soulèvement de la garnison de Petrograd amorçait l’abdication de Nicolas II. Le 11 février 1979, la déclaration de neutralité de l’armée iranienne servit de prélude à la prise de pouvoir de l’Ayatollah Khomeini le même jour. Plus largement, le basculement de l’État du côté de la révolution iranienne a mobilisé l’ensemble du secteur public, des grèves générales en marche à partir d’octobre 1978 à la participation massive des petits et hauts fonctionnaires au mouvement révolutionnaire.
Pourtant, à ce jour, aucune défection d’ampleur n’est à l’œuvre au sein des forces de sécurité, du corps des Gardiens de la révolution, de l’armée régulière, ni même parmi les hauts fonctionnaires de l’État iranien. En 2010 et 2011, la défection d’une dizaine de diplomates suite à la répression du mouvement de protestation postélectoral de 2009 – le fameux « mouvement vert » – a marqué la dernière tentative infructueuse de précipiter une vague de défection chez les cadres. Pendant longtemps, la fragmentation de l’État en une pluralité d’institutions ministérielles et d’organisations paraétatiques canalisait les concurrences factionnelles entre cadres. La marginalisation des courants modéré et réformiste, totale depuis la présidence du très radical Raïssi (2021-2024) et bien aidée dès 2018 par le retrait américain de l’accord nucléaire et désormais par la guerre israélo-américaine, accompagne la militarisation et la verticalisation de l’État au profit du corps des Gardiens, qui assoit leur contrôle sur les administrations, tant civiles que militaires.
L’État iranien tient bon, donc, en dépit de la guerre, de l’élimination de son élite politique et militaire, et de l’extension inédite de la contestation par-delà les clivages de classe, ethniques et territoriaux, rassemblant classes moyennes supérieures éduquées des centres urbains, salariés du public et du privé et commerçants plus conservateurs, portés par des griefs économiques.
Ni défections, ni purges, ni mises au placard visibles au sein de l’armée et des Gardiens, dont la résilience organisationnelle tient également à de récentes réformes visant à en décentraliser les structures de commandement[5]. De même chez les hauts fonctionnaires, à commencer par les préfets, qui concentrent l’essentiel des pouvoirs dans les régions, dont celui de superviser les forces de police. Membres des factions politiques depuis la révolution, les préfets sont depuis 2021 nombreux à être issus des Gardiens, tout comme les ministres de l’Intérieur qui les nomment, y compris au sein de l’actuel gouvernement du modéré Pezeshkian, tandis que ceux n’ayant pas encore troqué leur chemise trop large pour le treillis relèvent d’une nouvelle génération de cadres dépourvus du capital politique dont étaient dotés leurs prédécesseurs, marginalisés et poussés à la retraite.
À ce stade, la dissension intraétatique ne paraît pas plus susceptible de naître par le bas, tant la loyauté des appareils sécuritaires – plus de 200 000 Gardiens et d’un million de membres des milices Bassij – s’inscrit dans des liens de dépendance routinisés et institutionnalisés envers l’État postrévolutionnaire. Depuis la fin de la guerre avec l’Irak en 1988 et l’essoufflement progressif de l’idéologie révolutionnaire, une série de lois et dispositifs consacrent à ces derniers des avantages bien définis : accès facilité au logement, au crédit et aux assurances, ainsi qu’à l’emploi public ou privé, quotas d’admission à l’université et préparation gratuite aux concours, formations professionnelles, compléments de salaire, protection juridique, et service militaire abrégé effectué dans des conditions privilégiées[6]. Ces avantages s’étendent aux familles et, plus généralement, aux membres des organisations révolutionnaires incorporées à l’appareil d’État, dont le périmètre d’action dépasse le seul volet répressif.
Enfin, la loyauté des cadres à l’État – davantage qu’aux seuls dirigeants – repose sur la mobilité sociale dont ont bénéficié soldats, agents d’État, mais également gradés et hauts fonctionnaires depuis les années 1980, souvent issus de petites villes et de milieu rural[7]. Ces derniers relèvent ainsi de la figure de l’« oblat », centrale dans la sociologie bourdieusienne des bureaucraties, celle de « parvenus » qui « doivent tout à l’État qu’ils servent[8] ». Le régime postrévolutionnaire s’est ainsi consolidé à travers l’intégration de nouveaux groupes sociaux dans l’appareil d’État, couplé à un effort de mise en scène d’un État au service des « déshérités » (mostazafān), et ce, en dépit de l’oligarchisation et l’enrichissement évident de l’élite politique et sécuritaire, à la tête de conglomérats économiques constitués à l’ombre des vagues de privatisation des années 1990 et 2000, et d’un régime de sanctions qui favorise les circuits économiques et financiers parallèles.
En clair, à s’en tenir à une lecture idéologique de la République islamique, l’on évacue trop facilement les ressorts matériels de la robustesse de l’État iranien. Alors que la guerre israélo-américaine parachève le double mouvement de militarisation et la décléricalisation de la République islamique, il est à ce jour difficile de mesurer les effets du conflit sur la capacité financière du régime à continuer d’irriguer ces canaux de rétribution de ses agents, ainsi que sur la puissance économique des Gardiens laquelle, dans un scénario égyptien, serait susceptible d’entraver tout processus de refonte politique.
Les deux mains de l’État iranien
Certes, la République islamique s’est bâtie sur un usage de la répression, appuyé par un appareil coercitif directement lié au Guide suprême et aux institutions paraétatiques. Cependant, comme l’ont montré une série de travaux en sciences sociales, la consolidation autoritaire repose non seulement sur des pratiques de coercition mais également d’absorption des demandes sociétales et de redistribution de ressources, visant à créer du consentement et à limiter les mobilisations par le bas[9].
En Iran postrévolutionnaire, un tel « pacte social » liant État et société a notamment pris la forme d’un « État providence autoritaire[10] », mis en place dans le sillage de dispositifs hérités de la période du Shah à destination des cadres étatiques, et rapidement étendu depuis 1979 à de larges pans de la société, en s’appuyant sur les nombreuses institutions étatiques parallèles nées à la révolution[11]. En pleine guerre avec l’Irak (1980-1988), la jeune République islamique met ses revenus pétroliers au profit d’un double effort de fidélisation des masses révolutionnaires désormais au front et de marginalisation de ses rivaux, en offrant aides financières, subventions, prêts à taux zéro, quotas d’entrée à l’université, assurances maladie et accès au planning familial aux familles de faibles et moyens revenus, aux familles de vétérans, ainsi qu’aux fonctionnaires, dont le nombre passe de 1,7 à 3,5 millions entre 1976 et 1987[12].
Dans les années 1990, ces dispositifs sont institutionnalisés et mis au service du nouvel agenda développementaliste de l’État iranien, dont les succès bureaucratiques en matière de santé et d’éducation participent de la légitimation d’un État autoritaire à la fois État social et État répressif. En 2000, l’ensemble de la population rurale est couverte par le planning familial. Entre 1979 et 2010, la part de travailleur·ses bénéficiant d’assurances santé et de retraites via l’organisation de la Sécurité sociale passe de 20% à plus de 50%. Aujourd’hui, tous les ménages modestes et près de la moitié des plus aisés perçoivent des transferts monétaires (Yaraneh) destinés à compenser la hausse des prix (essence, électricité, pain[13]). Comme le rappelait récemment Fariba Adelkhah dans les colonnes d’AOC en pointant la confiance maintenue dans les institutions financières et économiques (en matière d’accès au crédit, par exemple), si la République islamique fait l’objet d’un rejet toujours plus fort, les relations entre État et société sont loin d’être rompues.
L’Iran ne correspond pas au modèle d’État « patrimonialisé » qui génère loyauté et consentement en échange de l’octroi de postes et de ressources à des groupes ethno-linguistiques ou confessionnels ainsi « clientélisés », reposant sur des liens de dépendance peu institutionnalisés et susceptibles de se dissoudre à la chute des dirigeants, comme en Irak sous Saddam Hussein, en Libye sous Kadhafi, ou en Syrie sous Bachar Al-Assad. Fort de ses revenus pétroliers et en reprenant à son compte la structure centralisée de l’État pahlavi inspirée des États européens, la République islamique a su mobiliser le pouvoir transformatif d’un État ni faible ni failli, doté des deux mains de l’État bourdieusien : une main droite, répressive, et une main gauche, consolante. L’État en Iran se distingue ainsi des États arabes qui s’étaient dotés dès les années 1950 de puissants mécanismes redistributifs – à l’image du « pacte social nassérien » –, mais démantelés par les politiques d’ajustement structurel dans les années 1980.
Les Iranien·nes aujourd’hui mobilisé·es contre la République islamique – souvent au prix de leur vie – dépendent ainsi toujours de dispositifs étatiques de redistribution et de régulation qui ont longtemps contribué à canaliser la contestation vers des demandes de réforme davantage que de rupture, avant que la délégitimation du camp réformiste et les promesses d’un changement de l’extérieur n’amorcent la rupture entre la société et le régime. L’État iranien défie ainsi le paradigme de l’État rentier, qui postule que la redistribution massive des revenus du pétrole, sous forme d’emplois, de services ou d’une fiscalité limitée, produirait une démobilisation politique de la société.
Or, le paradoxe tient précisément à ce que les groupes sociaux les plus contestataires – en particulier les classes moyennes urbaines éduquées – ont été produits et renforcés sous l’effet des politiques sociales et de la massification de l’accès à l’enseignement supérieur engagée dans les années 1990 afin de former les cadres de l’État développemental (médecins, ingénieurs, cadres intermédiaires du public et du privé). La main gauche de l’État semble avoir contrarié sa main droite.
En Iran, l’État compte. Savoir si la guerre israélo-américaine achèvera de consommer le divorce esquissé entre la société et ses dirigeants tiendra tant au comportement de l’appareil d’État, lié aux politiques du régime et aux éventuelles promesses de l’opposition à son égard, qu’aux conséquences du conflit. L’effondrement des recettes de l’État sous l’effet du tarissement des revenus du pétrole, du coût de la guerre et de la destruction du tissu industriel et économique du pays, pourrait durablement paralyser le contrat social qui permettait jusqu’alors au régime de maintenir la tête hors de l’eau, au prix d’un effort répressif toujours plus brutal. Notons qu’à l’été 1988, l’Ayatollah Khomeini s’était finalement résolu à accepter le cessez-le-feu avec l’Irak après que l’Organisation du Plan et du Budget eut conclu que la poursuite de la guerre ne se ferait qu’au prix de coupes dans les dépenses sociales de l’État.
Toutefois, la stratégie israélienne consistant à frapper le régime autant que l’État et ses infrastructures civiles – à l’image de la très prestigieuse Université Sharif bombardée en avril alors qu’elle s’était imposée comme foyer de contestation – pourrait à l’inverse durablement souder la société contre tout changement, en particulier porté de l’extérieur, au nom d’un attachement nationaliste à l’État et en dépit d’une défiance toujours plus importante envers les dirigeants politiques.
En somme, l’État iranien n’est pas une fiction. On ne peut dès lors se permettre de faire abstraction de ses acteurs, de ses structures et de ses dispositifs dans l’analyse des recompositions à l’œuvre dans l’Iran d’aujourd’hui et de demain.
[1] Pour une critique des approches dites de « transitologie », voir Michel Dobry, « Les voies incertaines de la transitologie: choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de path dependence », Revue française de science politique, n° 50, 2000.
[2] Guillaume Beaud et Behnaz Khosravi, « Les hommes pluriels de la révolution : fabrique d’une première génération de hauts fonctionnaires islamistes et structuration de l’État en Iran (post)révolutionnaire », Critique internationale, n° 104, 2024 ; Guillaume Beaud, « Purging and Restaffing the Civil Service : Factional Struggles and Bureaucratic Dilemmas in Revolutionary Iran (1979-1982) », The Politics of Indirect Governance in the Middle East and North Africa (dir. Youssef Mnaili), Edinburgh University Press, 2026.
[3] Voir Houshang Chehabi et Juan Linz (dir.), A Theory of Sultanism, Johns Hopkins University Press, 1998. À ce sujet, voir Assia Boutaleb et Laurence Dufresne Aubertin, « Bringing the administration back in. Plaidoyer pour une analyse des administrations dans le monde arabe », Mondes Arabes, n° 1, 2022.
[4] Eva Bellin, « Reconsidering the Robustness of Authoritarianism in the Middle East. Lessons from the Arab Spring », Comparative Politics, n° 36, 2012.
[5] Stéphane Dudoignon, Les gardiens de la révolution islamique d’Iran: Sociologie politique d’une milice d’État, CNRS Éditions, 2022.
[6] Saeid Golkar, Captive Society: The Basij Militia and Social Control in Iran, Columbia University Press, 2015.
[7] Guillaume Beaud, Ruling Servants. Regime Change and the (Re)Making of the Upper Bureaucracy in Iran and Pakistan, thèse de doctorat, Sciences Po, 2025.
[8] Voir Pierre Bourdieu, « De la maison du roi à la raison d’État. Un modèle de la genèse du champ bureaucratique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 118, 1997.
[9] Les travaux d’économie politique ont particulièrement investi ce déplacement visant à penser la fabrique d’un contrat social en contexte autoritaire. Steven Heydemann, « Social Pacts and the Persistence of Authoritarianism in the Middle East », Debating Arab Authoritarianism: Dynamics and Durability in Non-Democratic Regimes (dir. Oliver Schlumberger), Stanford University Press, 2007 ; Steffen Hertog, « The Political Economy of Distribution in the Middle East : Is There Scope for a New Social Contract ? », Combining Economic and Political Development : The Experience of MENA (dir. Giacomo Luciani), Brill, 2017.
[10] Ferdinand Eibl, Social Dictatorships. The Political Economy of the Welfare State in the Middle East and North Africa, Oxford University Press, 2020.
[11] Eric Lob, Iran’s Reconstruction Jihad. Rural Development and Regime Consolidation after 1979, Cambridge University Press, 2020.
[12] Kevan Harris, Social Revolution : Politics and the Welfare State in Iran, University of California Press, 2017.
[13] Kevan Harris, « La théorie de l’État rentier en question : l’État-providence en République islamique d’Iran », Les dossiers du CERI, 2 décembre 2021.

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