En 1974, à la suite de plusieurs émeutes dans les prisons françaises, le président Giscard d’Estaing prononçait cette célèbre phrase : « La prison c’est la privation de liberté d’aller et venir et rien d’autre. »

Plus de cinquante ans après, il n’y a plus de révoltes de prisonniers, entassés et réduits au silence, harassés par la canicule et confinés 22h sur 24h dans des cellules surpeuplées. Ce sont les personnels pénitentiaires qui, privés du droit de grève en raison de leur statut spécial, n’ont que l’ultime recours du blocage des entrées des prisons pour alerter les responsables politiques sur les conditions de vie à l’intérieur des murs.
Face à une situation devenue intenable, le lundi 27 avril 2026, la quasi-totalité des syndicats pénitentiaires a en effet décidé d’un blocage des prisons sur l’ensemble du territoire français pour obtenir des mesures d’urgence et sortir d’un système carcéral gangréné par une suroccupation systémique.
« Quitte à crever, autant le faire devant les portes. » Cet appel lancé par l’UFAP-UNSa pour bloquer les établissements pénitentiaires exprime non pas le désinvestissement ou l’abandon de poste mais au contraire le désespoir d’un personnel à bout de force, en sous-effectif chronique, auquel on a confié des missions toujours plus nombreuses et contradictoires, et confronté à une situation devenue cauchemardesque dans les prisons françaises, qualifiées en janvier 2026 d’« entrepôts humains » par le Comité européen de prévention de la torture.
Cet évènement témoigne de ce qu’est devenue la prison, ce « rien d’autre » qui a pris une tout autre dimension.
Si la peine doit être « la moins cruelle sur le corps du coupable », comme l’y invitait Beccaria, la souffrance fait pourtant désormais partie intégrante de l’exécution des peines privatives de liberté. Cette souffrance est aussi devenue celle des personnes qui travaillent et interviennent en prison. L’enfermement pénitentiaire n’est plus seulement le lieu d’exécution d’une mesure privative de liberté prononcée par les magistrats, placée au cœur de notre système pénal moderne, il est devenu un lieu de privation de dignité.
Il convient de mettre en perspective les raisons de ces blocages à l’entrée des prisons pour comprendre à quel point de rupture est parvenu aujourd’hui le système carcéral. Mais il faut aussi en analyser les conséquences, qui entraînent la prison et ses occupants ainsi que notre société dans son ensemble dans un cycle infernal.
Des conditions de détention indignes partagées
Un premier point de rupture est illustré par des chiffres qui donnent le vertige.
Derrière les portes s’entassent en effet, au 1er mai 2026, 88 654 personnes incarcérées pour seulement 63 322 places opérationnelles, générant un taux d’occupation moyen des établissements pénitentiaires de 140 %.
Mais pour mieux faire comprendre la gravité de la situation, il faut mettre ces chiffres en perspective, sur le plan spatial et temporel.
Tout d’abord, toutes les prisons ne se ressemblent pas. L’entassement est en effet subi dans les maisons d’arrêt et les quartiers des centres pénitentiaires accueillant les détenus placés en détention provisoire et ceux condamnés à de courtes peines. Le taux d’occupation moyen y est de 172,6 % au 1er mai 2026, avec des taux bien supérieurs dans certains établissements, comme par exemple la maison d’arrêt de Carcassonne qui atteint 242,2 % et le quartier femmes du centre pénitentiaire de Saint-Denis avec 285,7 % (voir les statistiques mensuelles de la population détenue et écrouée, ministère de la Justice, 2026).
Il existe ainsi une profonde disparité entre les établissements pénitentiaires ce qui génère une forte inégalité entre les personnes détenues en termes d’accès aux activités, au travail, à l’accompagnement et aux soins. Cette situation est contraire aux principes d’égalité devant la loi et devant la justice qui s’appliquent pour les personnes privées de liberté comme l’a récemment rappelé le Conseil constitutionnel (Décision n° 2025-1134 QPC du 29 avril 2025, Bâtonnier de l’ordre des avocats de Rennes et autre [Exercice du droit de visite des lieux de privation de liberté]).
Plus inquiétant, le taux moyen d’occupation dans les centres de détention qui accueillent les condamnés et où s’applique obligatoirement le principe de l’encellulement individuel, atteint les 99,9 % au 1er mai 2026. Ce qui signifie que l’on est en train de franchir une ligne rouge, en dépassant toute la capacité d’accueil du parc pénitentiaire. En effet, depuis la loi du 22 décembre 2021 pour la confiance dans l’institution judiciaire, une entorse est faite au principe de séparation entre les personnes prévenues et les personnes condamnées puisqu’il est désormais possible d’affecter les premières dans un établissement pour peines lorsque les capacités d’accueil en maison d’arrêt sont dépassées (voir article L. 211-2 du code pénitentiaire).
Ensuite, les chiffres communiqués chaque mois par l’administration pénitentiaire poursuivent depuis plusieurs années une envolée folle, suivant une courbe ascendante, dans des proportions inédites.
L’an dernier, au 1er mai 2025, on comptait 83 681 détenus pour 62 570 places. 10 ans auparavant, au 1er janvier 2015, on comptait 66 270 détenus pour 57 841 places. Il y a 25 ans, au 1er janvier 2001, les prisons accueillaient 47 837 détenus pour une capacité de 48 593 places. Les statistiques atteintes ces derniers mois constituent donc des records absolus, qui sont sans cesse dépassés. Plus terrifiant, aucun dispositif n’offre une perspective rassurante pour envisager, même à moyen terme, une quelconque diminution de la population détenue dont la croissance semble désormais exponentielle et incontrôlable.
Mais ces chiffres ne disent rien des situations vécues à l’intérieur des murs. L’administration pénitentiaire est en effet tenue d’accueillir toutes les personnes pour lesquelles est prononcé un mandat de dépôt. En l’absence de place suffisante, les autorités des établissements pénitentiaires doivent donc recourir à des solutions immédiates de bricolage. Concrètement, elles doivent donc placer un matelas à même le sol sur lequel pullulent les parasites, entre les lits déjà superposés et doublés et les sanitaires dans des cellules dont la taille moyenne est de 9m2, empêchant ainsi toute circulation. Concrètement, cela signifie que les personnes ainsi hébergées sont dépossédées de leur intimité, de leur sommeil, de leur santé, de leur dignité, de leur humanité.
C’est la face sombre, mais qui n’est plus cachée puisqu’elle est désormais communiquée comme un cri de SOS par l’administration pénitentiaire : on dénombre au 1er mai 2026 7 693 matelas au sol, presque 3 000 de plus que l’année précédente (voir les statistiques mensuelles de la population détenue et écrouée, ministère de la Justice, 2026).
Que peut-il résulter d’une telle situation ? Un milieu qui favorise et aggrave les troubles psychiatriques, comme le montre l’étude sur la santé mentale en population carcérale sortante, un taux de suicide dix fois supérieur à la moyenne nationale selon l’Observatoire des disparités dans la justice pénale, un état permanent d’insécurité et de violence. Dans ces conditions, la prison ne fait pas que « prendre les fous », elle produit de la folie, mais elle ne réinsère pas. Au contraire, elle constitue un vivier de délinquance et d’errances sociales, comme en témoigne le taux de 60 % de récidive des sortants de prison après cinq ans, taux d’ailleurs constant depuis plusieurs années.
La situation carcérale est donc une catastrophe annoncée, et ce depuis longtemps. Les experts n’ont jamais cessé d’alerter : le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, le Défenseur des droits, la Commission nationale consultative des droits de l’homme, l’Observatoire international des prisons, le Conseil national des barreaux, le Syndicat de la magistrature, les parlementaires, la Cour des comptes, jusqu’au juge européen dont l’arrêt du 30 janvier 2020 (CEDH, J.M.B. et autres c. France, Requête no 9671/15 et 31 autres) qui a condamné la France pour violation de l’interdiction des traitements inhumains et dégradants, n’est toujours pas exécuté et fait toujours l’objet d’une surveillance du Conseil des ministres du Conseil de l’Europe.
Ces alertes, pourtant répétées, n’ont pas été entendues, tout comme la parole des personnes détenues qui parvient si difficilement à sortir des murs. C’est désormais celle des personnels pénitentiaires qui prend le relai.
Car derrière les portes travaillent – ou plutôt tentent de travailler – 45 000 agents, dont 30 000 surveillants, dans des conditions d’insécurité et d’insalubrité, propices au découragement. Avec plus de 4 000 agressions physiques chaque année et un manque de 8 000 agents pour atteindre une charge raisonnable de détenus par surveillant, les personnels sont à bout de souffle, en sous-effectif chronique pour assurer leurs missions de garde et d’accompagnement.
Longtemps en quête de reconnaissance, les personnels pénitentiaires ont su maintes fois se mobiliser pour obtenir plus de moyens en matière de sécurité et une revalorisation de leurs fonctions. Ils ont ainsi obtenu le statut de troisième force de sécurité intérieure, un rehaussement des grades pénitentiaires, ou encore la création des équipes régionales d’intervention et de sécurité. Encore en début d’année, a été actée la création de la direction générale de l’administration pénitentiaire (DGAP), plaçant cette administration au même niveau institutionnel que la police et la gendarmerie nationales.
Mais le 27 avril 2026, autre chose était en jeu dans les blocages d’une vingtaine de prisons. Ce mouvement de contestation ne faisait pas suite à une agression contre des personnels pénitentiaires mais à une prise de position commune pour alerter les responsables politiques et l’opinion publique, dans un contexte pourtant sensible d’année électorale pour les forces syndicales.
Le choix d’un blocage n’est d’ailleurs pas anodin. Les personnels pénitentiaires ont l’obligation d’assurer la garde et la protection permanentes des personnes qui leur sont confiées par la Justice. Or ces mouvements emportent des conséquences graves sur la gestion de la détention. Le blocage des entrées des établissements empêche les extractions de détenus et entraîne l’annulation des parloirs, pourtant essentiels, mêmes vitaux. Ces blocages se font donc au détriment des droits fondamentaux des personnes détenues, en particulier de leur droit d’accès aux soins et à la Justice et de leur droit au maintien des liens familiaux. Mais ils se font aussi au prix du calme de la détention et de la sécurité des surveillants et ils contribuent, comme dans une boucle récursive, à aggraver la surpopulation carcérale, en entravant les extractions judiciaires et en empêchant l’accès aux activités et aux visites et donc la réinsertion propice à la libération des personnes.
Ce n’est plus seulement un mal de reconnaissance, c’est un mal plus profond qui touche les personnels pénitentiaires et qui attend des réponses à la hauteur de la situation.
Cette situation est en effet multifactorielle, mais les causes, difficiles à traiter sur le court terme, sont cependant bien connues. Elles résultent d’un emballement des politiques pénales des dernières années qui, centrées sur une logique répressive, ne parviennent plus à endiguer le taux d’incarcération. La multiplication des infractions pénales pour lesquelles peut être encourue l’incarcération, l’allongement des durées des peines, le recours accru à la détention provisoire dont la durée s’étire faute d’un nombre suffisant d’effectifs pour audiencer les affaires… Les flux entrants augmentent, les flux sortants ralentissent, c’est l’engorgement.
Par ailleurs, comme le confirme l’étude menée en 2020 par Emmaüs et le Secours catholique, la population carcérale est en grande partie issue du dernier barreau de l’échelle sociale. Se trouvent en effet en nombre dans les maisons d’arrêt, des hommes jeunes, dont les parcours sont souvent issus d’un suivi de l’Aide sociale à l’enfance ou de la Protection judiciaire de la jeunesse, sans logement, sans emploi et sans diplômes, atteints de troubles mentaux, avec des conduites addictives, et auteurs de délits mineurs. Se met ainsi en place un cycle infernal de filières pénales : la précarité et l’errance sociale captées dans des procédures pénales trop rapides comme la comparution immédiate, pourvoyeuses d’incarcération, générant elle-même de la récidive.
Le silence assourdissant des responsables politiques
Or, un second point de rupture réside dans la réponse apportée aux revendications des syndicats pénitentiaires : le silence assourdissant des responsables politiques. Au blocage des prisons fait en effet écho le blocage des réformes et l’inertie politique.
Les dispositions de la loi de programmation de la Justice du 23 mars 2019, de la loi du 22 décembre 2021 pour la confiance dans l’institution judiciaire et de la loi 20 novembre 2023 d’orientation et de programmation ont bien prévu plusieurs dispositifs pour limiter le recours à l’incarcération ou faciliter les sorties de prison : recours à l’assignation à résidence sous surveillance électronique ou au contrôle judiciaire renforcé avec placement probatoire pour la prise en charge des auteurs de violences intrafamiliales pour éviter la détention provisoire ; interdiction de prononcer des peines inférieures à un mois d’emprisonnement ; obligation d’aménager ab initio les peines d’emprisonnement inférieures à six mois ; libération sous contrainte de plein droit pour les peines d’emprisonnement inférieures à deux ans et dont le reliquat de peine à exécuter est inférieur à trois mois ; recours à la détention à domicile sous surveillance électronique. Or il s’avère que bien souvent ces mesures ne sont pas appliquées et sont impossibles à mettre en œuvre concrètement, faute d’hébergement adapté disponible. Au 1er mai 2026, on compte ainsi 733 libérations sous contrainte de plein droit.
La boîte à outils pénale est donc largement insuffisante pour faire redescendre les chiffres de la suroccupation des prisons.
Le garde des Sceaux a pourtant apporté des réponses, mais celles-ci s’avèrent cosmétiques et contre-productives, et relèvent d’un entêtement mortifère reflétant la vacuité de la réflexion politique en matière pénale.
Des mesures cosmétiques indignes de la situation
La première réponse, constamment remise au centre des préoccupations et des efforts budgétaires, consiste à construire de nouvelles places de détention. Souhaitant accélérer la réalisation du plan de l’immobilier pénitentiaire dont l’objectif est de porter à 75 000 le nombre de places de prison d’ici 2027, et dont la Cour des comptes a relevé dans un rapport de décembre 2025 la concrétisation laborieuse, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a engagé la construction plus rapide de 3 000 places « modulaires ».
Outre la question des efforts financiers massifs qui sont faits au détriment des politiques de réinsertion et d’alternative à la détention, ce plan n’aura aucune utilité, si ce n’est peut-être à très court terme pour désengorger certains établissements critiques. Les 75 000 places ne suffiront pas à absorber la population carcérale. Il faut de plus retrancher à ces estimations les fermetures de quartiers de détention à venir, définitives ou temporaires, pour assurer l’exécution des décisions de justice qui enjoignent à l’administration de réaliser des travaux pour améliorer les conditions de détention et mettre fin aux situations indignes.
Surtout, les prisons en préfabriqué qui doivent être construites rapidement, avec une architecture moins lourde et moins sécurisée, ne pourront accueillir qu’une certaine catégorie de profils détenus, la moitié des places prévues étant ainsi réservée aux quartiers de semi-liberté qui ne constituent qu’une infime partie des places de détention.
Une autre réponse, apportée par une volonté d’affichage politique mais sans grand rapport avec la problématique carcérale, n’aura pas plus d’effets sur les taux de surincarcération. Le ministre de la Justice a ainsi misé sur le mécanisme de la libération conditionnelle suivie d’expulsion (LC-expulsion), permettant de libérer de manière anticipée des détenus étrangers qui font l’objet d’une mesure d’éloignement pour les renvoyer vers un État qui les acceptent. Or s’il est vrai que le pourcentage de personnes de nationalité étrangère est bien plus important en prison que dans la population générale (environ 25 %), il est difficile de connaître avec précision le nombre de celles qui font l’objet d’une mesure d’éloignement. Surtout, si une cellule nationale a été mise en place pour coordonner les acteurs, ce dispositif bute sur les possibilités réelles d’éloignement de personnes qui sont souvent inexpulsables ainsi que sur le manque de coopération des États étrangers. Ce dispositif pose également la question du sens de la privation de liberté et des missions de l’administration pénitentiaire pour des personnes que la République ne cherche pas à réinsérer. Il aggrave par ailleurs un cercle vicieux consistant à incarcérer des personnes étrangères pour des délits souvent liés à leurs conditions de séjour et à produire des situations d’irrégularité en raison de l’incarcération.
Également, dans un courrier adressé le 7 janvier 2026 aux organisations syndicales de magistrats et de personnels pénitentiaires, le ministre de la Justice a présenté son projet de loi « visant à assurer une sanction utile, rapide et efficace » (SURE), dont l’intitulé à lui seul exprime l’attachement au prisme carcéral.
Rejetant tout mécanisme de régulation carcérale contraignant, le ministre de la Justice envisage seulement d’interdire les matelas au sol et de prévoir pour cela une réponse très graduée. Le dispositif envisagé prévoit pour les détenus qui sont hébergés dans ces conditions, une obligation de les affecter vers une autre maison d’arrêt, et, en cas de saturation des établissements d’un même ressort, d’envisager une fin de peine à domicile sous surveillance électronique ou en placement extérieur pour certains condamnés. Le projet prévoit aussi la possibilité pour les juges d’application des peines d’accorder des remises de peine exceptionnelles pour certains condamnés qui ont fait preuve de bonne conduite durant leur détention. Il s’agirait également d’atteindre un taux d’occupation dans les maisons d’arrêt « de 150 % en 2030, puis 130 % en 2032 », ce qui constitue un objectif tout à la fois insuffisant et irréalisable puisque le projet ne prévoit par ailleurs aucun dispositif visant à limiter le recours à l’incarcération.
Encore et toujours, le système envisagé repose sur les efforts coordonnés entre les acteurs pénitentiaires et judiciaires, et dépend de leur bonne volonté, du temps et des effectifs qu’ils peuvent y consacrer. Autant dire que cela ne changera rien dans un contexte de crise systémique de la Justice. Le bon sens, mais surtout l’ensemble des acteurs impliqués, appelle donc au recours dans l’immédiat à un mécanisme de régulation carcérale contraignant, inscrit dans la loi et s’imposant à tous[1].
Pourtant, la réponse du gouvernement faite le 4 avril 2026 au Conseil des ministres du Conseil de l’Europe concernant le suivi de l’exécution de l’arrêt J.M.B. c. France, confirme le focus fait sur la réponse immobilière : l’interdiction des matelas au sol doit permettre de « pallier les effets les plus néfastes de la surpopulation carcérale, dans la période transitoire incompressible avant l’aboutissement de l’ambitieuse trajectoire immobilière pénitentiaire portée par le ministre » (Communication de la France au conseil des ministres du Conseil de l’Europe concernant l’exécution de l’arrêt J.M.B. c. France, DH-DD(2026)389-rev, 4 avril 2026).
La politique des vents contraires
Si les circulaires de politique générale du garde des Sceaux du 27 janvier 2025 et du 16 octobre 2025 ne font que rappeler au détour d’une petite phrase que « la certitude de la sanction et son exécution n’est pas forcément l’enfermement », sans en détailler les possibilités d’alternative, elles ont surtout soufflé un vent très fort poussant les magistrats à apporter une réponse pénale rapide et ferme en matière de lutte contre le narcotrafic et les violences aux personnes.
Le gouvernement souffle ainsi une politique des vents contraires, consistant à vider les prisons tout en les remplissant jusqu’à l’étranglement.
En réponse aux blocages des prisons, le garde des Sceaux appelle ainsi dans une circulaire du 27 mai 2026 à une « mobilisation immédiate, coordonnée et soutenue de l’ensemble des acteurs judiciaires » et invite à prendre en compte la présence de matelas au sol pour prononcer des remises de peine, excepté pour les personnes condamnées pour des actes liés au narcotrafic, les violences faites aux personnes, et notamment les actes antisémites, antichrétiens et antimusulmans, ou pour des propos apologétiques ou provoquant directement à des actes de terrorisme ou traduisant une forme de radicalisation (Circulaire JUSD2613793C relative à la mise en œuvre de mesures exceptionnelles dans le contexte de surpopulation carcérale).
Si la circulaire rappelle avec sagesse, comme le prévoit déjà l’article 707 du code de procédure pénale, que l’appréciation par les juges des efforts sérieux de réinsertion doivent tenir compte du contexte de surpopulation qui entrave les possibilités d’accès à des dispositifs d’accompagnement sanitaire, social ou éducatif, les multiples précautions prises concernant la personnalité et le comportement des personnes détenues rend dérisoire la demande faite aux magistrats d’accorder des réductions de peine.
De manière encore plus schizophrénique, si la circulaire du 27 mai 2026 vise à encourager les juges à prononcer des réductions de peine ou à ne pas en retirer en tenant compte des sanctions disciplinaires existantes pour des incidents mineurs, celle du 9 avril 2026 les invite au contraire à prononcer des retraits de réduction de peine en cas de sanctions disciplinaires pour des faits d’introduction ou d’utilisation d’objets illicites en détention, qui comme le rappelle le texte ministériel lui-même ont une « volumétrie très importante » et présentent un « caractère massif et structurel », allant au-delà de la population pénale liée à la criminalité organisée ou au narcotrafic (Circulaire JUSD2606082C relative à la prise en compte des faits d’introduction ou d’utilisation d’objets illicites en détention et à la mise en œuvre des nouvelles dispositions réglementaires concernant le retrait de réductions de peine issues du décret n° 2026-254 du 8 avril 2026). Le décret du 8 avril 2026 permet en effet de retirer des réductions de peine en cas de sanctions disciplinaires prononcées pour introduction ou utilisation d’objets illicites en détention comme un téléphone portable ou des produits stupéfiants (article D. 116-5 du code de procédure pénale), qui sont monnaie courante dans les établissements pénitentiaires.
Et par ailleurs, de nombreuses dispositions du projet de loi SURE, comme la suppression de l’obligation d’aménager les peines, le rétablissement de la possibilité de prononcer des peines inférieures à un mois, l’intégration du trouble à l’ordre public dans les critères de la détention provisoire délictuelle, la réintroduction des peines minimales, risquent encore d’aggraver sérieusement la situation. Mais si la partie du projet de loi portant sur la justice criminelle et le respect des victimes est passé en procédure accélérée et a fait l’objet d’une première lecture au Sénat, la partie portant sur l’exécution des peines et la régulation de la population carcérale a été remise à plus tard sans calendrier précis, manifestant là encore le désintérêt, la désinvolture, voire le mépris pour la question carcérale.
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Si les agents pénitentiaires refusent aujourd’hui de telles conditions de travail, on assiste peut-être à un point de bascule qui peut avoir raison de l’immutabilité de la prison, toujours questionnée, jamais remise en cause. Il y a en effet un gouffre à franchir pour que cette « institution dégradante[2] » devienne véritablement républicaine.
Pour continuer le combat de Badinter qui a permis d’abolir une peine condamnant à la mort, ne faut-il pas aujourd’hui poser la question de l’abolition d’un système au bord du précipice qui emporte avec lui la société dans son ensemble et le fondement même de la réponse pénale ?
[1] Benjamin Monnery, « Surpopulation carcérale : les enjeux d’un mécanisme contraignant de régulation carcérale », AJ Pénal, 2023, p. 381.
[2] Corine Rostaing, Une institution dégradante, la prison, Gallimard, coll. « Essais », 2021


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