Nous avons observé dans le premier volet de cet article comment la préface de Nathan Pinkoski tente de légitimer le Camp des Saints en l’élevant au rang de dystopie orwellienne qu’aurait écrit un écrivain – Jean Raspail –, voyageur au fait de la rencontre de l’Autre.

Cela, afin d’évacuer le racisme du roman présenté comme simple constat de particularismes culturels. La dégradation de l’étranger est pourtant une constante du roman, lequel se construit sur une rhétorique de la démarcation sous-tendue par une vision manichéenne des espaces. Cette conception du bien et du mal comme celle de deux forces antagonistes (l’Occident et le tiers-monde) est le terreau du mythe du Grand Remplacement.
Le mythe du Grand Remplacement : la colonisation inversée
La rhétorique du « Grand Remplacement » dans le Camp des Saints tient de plusieurs procédés :
— L’obsession du nombre, tel : « Nous aurions tenu un peu plus longtemps c’est tout, millions face aux milliards[1] ». La substantivation de l’adjectif tourné en nom met en avant « une propriété saillante et signifiante[2] ». Ici, la propriété déterminante de l’Occident, c’est d’être numériquement inférieure au tiers-monde.
— Une conception volontariste des flux humains. Le vocabulaire militaire joue son plein : « Ce n’est pas une multitude pitoyable qui avait débarqué là, mais une armée conquérante ».
— La violation des contours, au travers de verbes et expressions induisant la démarcation des bornes, le franchissement d’un seuil sacré : « Ils pénétraient dans les familles, les maisons, les villes ».
Le darwinisme social
Comme un écho, la préface de Nathan Pinkoski assimile la migration à une colonisation inversée de l’Occident par le tiers-monde, fomenteur d’un « génocide blanc » : « L’alpha est la culpabilité européenne. L’oméga est l’eurocide. » Ces deux phrases résument le darwinisme social. L’urgence est de remporter l’affrontement biologique des races, à moins de voir sa propre race exterminée.
Dans cette logique d’invasion génocidaire, le narrateur du Camp des saints ne cesse d’associer les migrants à des persécuteurs. Ce renversement aboutit à faire de l’Autre un « monstre », terme qui totalise cinquante-cinq occurrences dans la narration. Figure de l’inclassable, le monstrueux repousse les limites de l’humanité. La foule de migrants, chez Raspail, devient un « énorme animal à un million de pattes et cent têtes alignées ». La peur de l’homme face à la bête convoque le schéma cynégétique archaïque, ce scénario de la chasse primitive où l’homme est la proie d’un prédateur[3]. Le lecteur est ramené à une angoisse primaire, somatique.
L’instrumentalisation d’auteurs décoloniaux
Pour justifier la violence des descriptions raspailliennes, Pinkoski a l’aplomb de se référer aux Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Psychiatre et essayiste, Fanon fut le témoin de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie face à la domination coloniale française. En 1961, un an avant la fin de la guerre d’Algérie, Sartre réalise l’introduction au dernier ouvrage de Fanon Les Damnés de la Terre, rédigé peu avant sa mort et devenu un texte majeur de la pensée anticoloniale.
La préface de Sartre a été contestée en raison de l’analyse qu’il fit du texte de Fanon, que Hannah Arendt dénoncera comme un glissement interprétatif. En effet, en place de commenter les rouages de la violence coloniale, ses impacts psychologiques et ses conséquences sur les colonisés, Sartre use du texte comme d’une exaltation militante de la violence[4].
Mais, pour étayer la thèse d’une migration-invasion, Pinkoski réussit à radicaliser les propos du philosophe : « Notre sol doit être occupé par un peuple anciennement colonisé et nous devons mourir de faim[5] » cite Pinkoski. En tronquant le propos sartrien, Pinkoski en infléchit le sens. S’il reconnaît que Sartre ne croit pas réellement à une invasion inverse, il semble s’agir pour lui d’un manque de lucidité alors que le philosophe emploie l’image comme une exagération délibérée :
« Mais pour devenir indigènes tout à fait, il faudrait que notre sol fût occupé par les anciens colonisés et que nous crevions de faim. Ce ne sera pas : non, c’est le colonialisme déchu qui nous possède, c’est lui qui nous chevauchera bientôt, gâteux et superbe[6]. »
Expliquons : Si Sartre feint d’envisager une inversion du processus de colonisation où les anciens colonisés envahiraient l’Europe, il s’agit d’une provocation pour mettre en lumière la réfutation qui suit, et sa thèse : l’Europe s’apprête à subir les conséquences morales des violences systématiques qu’elle a perpétrées. Dans ce châtiment, elle éprouve les effets de son ignominie. Convoquer une figure de la décolonisation telle que Fanon est très astucieux pour servir un discours anti-migrants : « Sans violence envers l’ancien oppresseur, affirmait Fanon (et Sartre était d’accord), la liberté est impossible » clame Pinkoski.
Or dans Les Damnés de la Terre (1961), Fanon théorise comment l’opposition irrémédiable du colon et du colonisé nécessite le recours à la violence pour que ce dernier se transforme en « homme nouveau », et se réapproprie une conscience aliénée par l’envahisseur.
La violence émancipatrice aboutit à une symétrie dans la relation colons/colonisés initialement fondée sur la sujétion, mais cette agressivité est circonscrite au processus de décolonisation pour « faire exister la nation » et briser le système colonial en expulsant le colon. Elle ne s’opère en aucun cas dans le contexte d’une reconquista du colonisé vengeur contre le territoire de son ancien tortionnaire : « Le tiers-monde n’entend pas organiser une immense croisade de la faim contre toute l’Europe. Ce qu’il attend de ceux qui l’ont maintenu en esclavage pendant des siècles, c’est qu’ils l’aident à réhabiliter l’homme […] ».
Pinkoski extrapole donc en affirmant que le scénario du Camp des Saints de Raspail poursuit la « logique » de l’analyse de Fanon et de Sartre. Car si une « fin logique » est à donner à Fanon, c’est celle de sa conclusion à ses « frères », où il exhorte de « chercher ailleurs qu’en Europe » pour inventer un modèle politique et intellectuel à soi. Il s’agit de penser un nouvel universalisme concret, de « Marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l’homme, de tous les hommes ».
À rebours, Raspail et Pinkoski associent l’étranger à un corps extérieur dangereux – qu’il soit microbes, animaux ou monstres, envahisseurs – pour justifier, dans une altérité poussée à l’extrême, l’usage d’une violence « défensive ».
Le chevalier occidental
« Combats », « honneur », « souffrances ». Les termes que Pinkoski emploie dans sa préface mobilisent l’imaginaire du chevalier martyr, lieu commun de la tradition culturelle de l’extrême droite, du Ku Klux Klan jusqu’à l’ICE.
Dans le même ton, il prévient le lecteur que « parler du Camp des saints n’est pas pour les âmes sensibles – encore moins le prendre au sérieux ou le défendre. Vous devez être prêt à en payer le prix. » Ce pseudo-adoubement d’un lecteur-combattant, semblable à un rite de passage héroïque où il faudrait braver la réputation sulfureuse du livre, constitue une captatio malevolentiae. Selon Umberto Eco[7], cette technique vise à s’aliéner l’auditoire et le mettre dans de mauvaises dispositions vis-à-vis de l’orateur : l’intention réelle est plutôt d’attiser sa curiosité, en la suscitant d’une façon détournée.
Mais l’isotopie chevaleresque annonce surtout un choc des civilisations, une nouvelle croisade où le guerrier pieux doit défendre l’Occident chrétien blanc contre les migrants, ces Sarrasins modernes.
À travers ce prisme, Pinkoski se réfère au discours du président français fictif dont il dit qu’il met « l’accent sur la justice d’une civilisation qui se défend, par des moyens militaires si nécessaires ». Mais, comble, « Le président hésite au milieu de son discours » et « ne parvient pas à donner l’ordre. » Ce désaveu, Pinkoski le commente ainsi : « C’est ce moment, et non la prise de contrôle ultérieure des fonctions civiles par les envahisseurs, qui marque la mort de la France et de l’Europe. »
Restituons une partie de ce discours fictif qui justifie le massacre : « nous sommes en état, dans la mesure où nous le voulons, de repousser l’envahissement et d’anéantir l’envahisseur. À la seule condition, évidemment, de tuer avec ou sans remords un million de malheureux[8] ».
Tuer devient le signe de la virilité guerrière, d’une fermeté individuelle, nationale et civilisationnelle. Mais ces dernières sont désormais mises à rude épreuve par la pitié que le narrateur du Camp des saints tient pour responsable de l’affaiblissement des cœurs. Succomber à des sentiments humanitaires serait délétère pour l’organisme et la patrie en ce qu’ils entraîneraient une ouverture de soi à l’autre, et, par-là, une ouverture des frontières.
La chrétienté « droit de l’hommiste »
Dans cette logique, Nathan Pinkoski procède à une lecture religieuse éloquente du Camp des saints : le roman serait une dénonciation d’un « catholicisme de gauche libéral » méprisant les « particularités nationales et civilisationnelles ». Pinkoski associe cette approche à une « religion de l’humanité », qu’il qualifie d’« hérésie chrétienne » en ce qu’elle sacrifierait le sens de la communauté nationale pour privilégier la protection des étrangers.
Il s’agit d’une interprétation du catholicisme très populaire chez les post-libéraux américains où la charité est perçue comme un dévoiement du christianisme, confondu avec l’universalisme bien-pensant progressiste. Cette vision renoue avec le récit nationaliste de Maurras qui identifiait quatre menaces pour la France : Juifs, francs-maçons, protestants et immigrés. Rejetant le catholicisme comme foi universelle, Maurras comme Pinkoski y voient une composante de l’identité circonscrite aux « vrais » Français.
Pinkoski est d’ailleurs un admirateur de Maurras qu’il aime à citer à de nombreuses occasions, comme lors d’une conférence NatCon[9] où il a livré, en 2022, une réflexion sur « le catholicisme et la nécessité du nationalisme ». Son discours s’est ouvert par une scène du Camp des saints où les prêtres catholiques accourent sur le rivage pour accueillir les migrants, alors que les « Français natifs » fuient l’invasion pour « préserver leur moyen de subsistance et parfois leur vie ». Citer le roman lors d’une telle intervention témoigne de la façon dont cette fiction peut servir de matrice théorique politique.
Dans ce discours, Pinkoski a également choisi de citer Charles Maurras pour étayer l’idée que les nations occidentales seraient face à un danger plus insidieux qu’une « armée étrangère » : « leurs trésors hérités sont détruits de l’intérieur » a-t-il conclu. Soit une réactivation de « l’ennemi de l’intérieur », une menace volontairement imprécise et nébuleuse, d’autant plus dangereuse qu’elle se dilue dans la masse. Cette représentation, qui motive le fantasme d’une surveillance totale d’une population en instrumentalisant l’antagoniste politique, est topique de l’imaginaire maurrassien et de son concept de l’Anti-France (responsable de la perte de l’identité française pure). Elle structure aussi l’imaginaire racial et colonial.
L’égalité comme soumission à l’Autre
Pour mettre en exergue cette pseudo-détestation de soi occidentale, la préface de Sartre est encore instrumentalisée par Pinkoski : « Vous serez convaincu, écrit Sartre, qu’il vaut mieux être un indigène au plus profond de sa misère qu’un ancien colon. »
Nous continuons le passage tronqué de Sartre sur lequel est commis un contresens : « Il n’est pas bon qu’un fonctionnaire de la police soit obligé de torturer dix heures par jour : à ce train-là, ses nerfs vont craquer à moins qu’on n’interdise aux bourreaux, dans leur propre intérêt, de faire des heures supplémentaires ».
En haranguant les Européens, Sartre soutient que la violence du colon sur le colonisé n’aliène pas seulement la victime mais aussi celui qui la perpètre. Il relève l’hypocrisie d’une nation qui prétend défendre des valeurs humanistes mais institutionnalise, dans le même temps, une violence systématique. C’est en cela que Sartre parle d’une disparition symbolique d’une Europe dominatrice qui n’est plus le sujet de l’histoire, démunie qu’elle est de son arrogance : la décolonisation entraîne une révolution de l’égalité et non une inversion des rapports de forces dominants/dominés.
« Et notre espèce, lorsqu’un jour elle se sera faite, ne se définira pas comme la somme des habitants du globe mais comme l’unité infinie de leurs réciprocités ». Et Sartre de sonner la mort de « nos aristocratiques vertus ». Car « comment survivraient-elles à l’aristocratie de sous-hommes qui les a engendrées ».
Mais pour Pinkoski, comme Raspail, le concept d’égalité universelle est un dévoiement. C’est une soumission à la bien-pensance, laxiste vis-à-vis de l’accueil aux migrants « envahisseurs ». Ainsi, Pinkoski affirme que les « politiques de gestion du multiculturalisme et de la diversité ethnique croissante » accorderaient « aux minorités ethniques et raciales en Occident de plus en plus d’autonomie et de pouvoir, tout en soumettant les majorités blanches à une surveillance toujours plus intense grâce à la prolifération de lois antiracistes qui leur sont presque exclusivement appliquées. »
Pinkoski fait référence aux lois Pleven (1972), Gayssot (1990), Lellouche (2002) et Perben II (2004). La loi Pleven du 1er juillet 1972, votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale puis le Sénat, constitue la première grande loi contre la discrimination raciale. Elle est renforcée par la loi Gayssot qui prévoit de nouvelles sanctions et fait du négationnisme un délit. Lellouche et Perben II aggravent les peines punissant les infractions à caractère raciste, antisémite ou xénophobe.
Dans sa réédition de 2011, Le Camp des saints répertorie dans une annexe les pages qui pourraient être poursuivies en justice en vertu de ces lois, si elles étaient rétroactives. Raspail indique que le roman « serait susceptible de poursuites judiciaires pour un minimum de quatre-vingt-sept motifs ». Il brandit la liberté d’expression outrancière comme un absolu face aux critiques liberticides des « Bien-Pensants ». Pinkoski rejoint ainsi Raspail en affirmant : « La prochaine étape consiste à rendre illégitime pour les colons – pour les Blancs – d’imaginer qu’ils ont un avenir. En bref, ils doivent disparaître. »
Une œuvre prophétique faisant consensus ?
Dans ce sillage, Pinkoski use d’une autre autorité pour dédouaner Raspail de racisme. Il mentionne les remerciements adressés à Robert Badinter – ministre de la Justice de 1981 à 1986, puis président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995, et connu pour son engagement en faveur de l’abolition de la peine de mort – à l’occasion de l’édition de 1985 du Camp des saints.
Remerciements que Raspail mentionne également dans sa préface de 2011, aux côtés des compliments de Mitterrand, et Jospin. Mais là encore, le contenu de la lettre de Badinter se voit tronqué par Pinkoski pour mieux appuyer l’idée d’une œuvre faisant consensus : « Il y a dix ans, je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt », a-t-il écrit. « Avec le temps, le problème est devenu plus pressant… Notre civilisation n’est menacée que de l’intérieur, davantage par la perte de son âme que par la pression démographique extérieure. »
Or, la lettre originale, datée du 11 février 1985, est plus mesurée. Badinter y remercie Raspail pour l’envoi du livre, et souligne « Mais je ne suis pas pessimiste, la civilisation qui est la nôtre n’est menacée que de l’intérieur, plus de perdre son âme que de céder à la pression démographique extérieure. La force des peuples ne s’est jamais mesurée au nombre, l’histoire en témoigne. Je souhaite que de nouvelles éditions de votre livre se succèdent pour la satisfaction de vos lecteurs[10]. »
Reste qu’il faut le reconnaître : Raspail était loin d’être un marginal. Bien plutôt, il était un écrivain respecté dans le paysage littéraire français. Outre le grand prix du roman de l’Académie française, Raspail a reçu en 2003 le grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Une telle reconnaissance institutionnelle sert le propos de Pinkoski qui amoindrit l’extrémisme du Camp des saints sous les oripeaux de la « Grande Littérature ».
Si l’on entreprend un examen historique des critiques faites au Camps des Saints, c’est en effet le caractère prophétique du récit qui est applaudi par l’extrême droite, mais aussi par certains de la droite et de la gauche :
À la mort de Raspail, Marine Le Pen écrivait en hommage à cette figure : « Jean Raspail nous a quittés. C’est une immense perte pour la famille nationale. Il faut (re)lire Le Camp des saints qui, au-delà d’évoquer avec une plume talentueuse les périls migratoires, avait, bien avant Soumission [roman de Michel Houellebecq publié en 2015], décrit impitoyablement la soumission de nos élites[11].» Des propos qui renouent avec une réception plus ancienne.
Jacques Benoist-Méchin, historien et collaborateur pendant l’Occupation, déclare : « Plus j’observe l’évolution du monde et plus je crains que Le Camp des saints ait une valeur prophétique. » Jean Cau, écrivain et journaliste au Figaro littéraire, associe l’auteur à « l’implacable historien de notre futur ». C’est au même titre que l’éditorialiste Thierry Maulnier, passé de l’Action française au Figaro, considère le roman comme étant « moins un divertissement qu’un avertissement[12] ».
Michel Déon (1919-2016), membre de l’Académie française et ancien rédacteur à l’Action française auprès de Maurras, en est l’un des représentants, lorsqu’il définit ce roman comme « notre tombeau ouvert, l’expression la plus juste de ce que sera le Jugement Dernier[13]».
Les éloges faits au livre sont aussi venus de la gauche : Pinkoski ne manque pas de le mentionner. Dans un article du Monde intitulé « Entre deux courages » et daté du 7 janvier 1998, Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006) écrit : « Il y a vingt-cinq ans, une parabole fit un triomphe de librairie, et scandale. Cela s’appelait Le Camp des saints. […] Jean Raspail imaginait que cent rafiots pourris quittaient le Gange avec un million de déshérités et s’échouaient entre Nice et Saint-Tropez, en quête de survie […]. Relisez le livre. En nos temps de “flux migratoires” mal maîtrisés, l’anticipation impressionne par sa vraisemblance, par l’embarras qu’elle cerne, où elle nous laisse, en plan. »
L’interprétation forcée du Camp des saints comme d’une réalité à venir se concrétise avec Renaud Camus. L’écrivain français publie en 2011 – la même année que la réédition française du Camp des saints – Le Grand Remplacement, un ouvrage édité par David Reinharc. Dans sa note sur la troisième réédition, le livre auto-édité est dédié « aux deux Prophètes, Enoch Powell[14]& Jean Raspail » ; comme un hommage au romancier, père spirituel de cette théorie dans la fiction.
Dans le sillage de Renaud Camus, Pinkoski a déclaré, lors d’une interview intitulée « Immigration et Dystopie » avec Nick Solheim pour la parution du livre, et mené avec le podcast Moment of Truth d’American Moment[15] : « La fiction dystopique est à son meilleur lorsqu’elle est capable d’identifier et de nous aider à comprendre des défauts que nous n’aurions autrement pas vus. » Il ajoute plus loin : « Cela vous rassure sur le fait que vos préjugés concernant le monde sont justifiés. »
Selon cette vision, l’ouverture de l’Occident aux migrants aboutit à l’effacement progressif de ses valeurs. L’Occident se transforme, dépérit au point de ne plus être lui-même. Comme le dit Pinkoski dans sa préface, les migrants « emmènent avec eux leurs mauvais dirigeants, remplaçant les régimes européens par ceux-là mêmes qu’ils ont fui. » Ainsi « Les migrants et leurs partisans n’ “incluent” pas le reste du monde dans l’Occident. »
Cette mention du « reste du monde » et de « l’occident » est une allusion à un article publié en 1994 par les deux historiens Matthew Connelly et Paul Kennedy, intitulé : « Must It Be the Rest Against the West ?[16]». L’article, que citera la revue suprémaciste blanche The Social Contract pour justifier l’intérêt d’une republication de Raspail en 1994, s’ouvre par une citation du Camp des saints. S’ensuit un éloge de la vision prophétique du roman qui devient, sous la plume des historiens, le point de départ d’une réflexion géopolitique.
Nous en livrons un extrait : « De nombreux membres des économies les plus prospères commencent à adhérer à la vision de Raspail : un monde de deux “camps”, Nord et Sud, séparés et inégaux, où les riches devront combattre et les pauvres devront mourir si les migrations de masse ne doivent pas nous submerger tous ».
En présentant l’œuvre comme incomprise, taboue, ou jugée irréaliste par la réception du début des années 1970, Pinkoski évacue donc le contexte idéologique de l’époque : « Personne ne croyait que les événements imaginés par Raspail — un million de migrants indiens arrivant soudainement sur le sol français – étaient envisageables. »
Au contraire, l’idée d’une « submersion migratoire » acquiert, dès les années 1970 et le début des années 1980, une importance croissante au sein d’une vision raciste centrée sur la lutte des races. Dans « Vers la destruction physique de notre peuple », texte publié dans le Militant en 1976 – trois ans après la parution du Camp des saints – François Duprat (1940-1978), politicien d’extrême droite, dénonce ainsi un « génocide » du peuple français. En 1983, le même mensuel titre son éditorial : « Français, réveillez-vous ! Demain il sera trop tard ! ». Quelques années plus tard, Le Figaro Magazine choisit pour sa une du 26 octobre 1985 le buste d’une Marianne voilée, intitulée : « Serons-nous encore Français dans trente ans ? ».
Autour du Camp des saints s’est donc élaborée toute une rhétorique alarmiste, qui prévient non pas de la dissolution de la citoyenneté française, mais de celle d’une « race française » menacée par les pénétrations extérieures. Cette rhétorique s’appuie sur des préoccupations intellectuelles de l’époque. Lorsque paraît le livre en 1973, le Club de Rome[17] vient tout juste d’éditer Les Limites à la croissance, un rapport commandé par le MIT en 1972[18]. Son retentissement est très large : il signale la dangerosité de la croissance exponentielle occidentale en termes de population et de production de biens, aboutissant à la conclusion que le monde développé doit revenir à un équilibre.
Parallèlement, la doctrine de l’économiste Thomas Malthus (1766-1834), considérant la baisse de natalité nécessaire face aux ressources limitées de la Terre, connaît un renouveau. Lors des années 1970, le néo-malthusianisme entreprend une analyse comparée de la divergence d’évolution entre les populations de l’Occident et des pays sous-développés[19]. De ses principaux hérauts, mentionnons Pierre Chaunu qui compare dénatalité occidentale et implosion démographique du tiers-monde dans son livre Un futur sans avenir. Histoire et population[20](1979), et Édouard Bonnefous qui affirme : « Du point de vue international, la disproportion croissante entre pays riches à faible accroissement démographique et pays à fort développement constitue, à terme, une menace pour la paix[21]».
Ces craintes liées à la submersion migratoire ou à une contre-invasion connaissent différents avatars au cours des décennies, relayés dans le pôle littéraire par Le Camp des saints. Car Raspail hérite d’une longue tradition de récits catastrophistes ayant pour thème l’immigration, autour du schème du remplacement. L’appréhension d’un danger imminent est topique de toute pensée catastrophiste.
En 1886, Édouard Drumont publie La France Juive qui accuse le peuple judaïque d’une prétendue invasion. Une décennie plus tard, le Capitaine Danrit écrit entre 1894 et 1895 L’Invasion Noire[22]. Le plan de ce livre mime l’avancée de la conquête : « Mobilisation africaine », « Concentration à La Mecque », « À travers l’Europe », « Autour de Paris ». En toile de fond du roman, se joue un nationalisme ethnique qui trouve un large écho au XIXe siècle, dans un contexte de colonisation qui favorise, tout en s’y appuyant, le darwinisme social : ce système idéologique voit dans les luttes de civilisations l’application à l’espèce humaine de la sélection naturelle, et permet de justifier « scientifiquement » la volonté de conquête.
Jean Raspail se démarque de cette lignée puisque son livre paraît lorsque l’Empire français n’existe plus. La perte de l’Algérie française en 1962 entretient toutefois un sentiment de nostalgie, que ne manquera d’ailleurs pas d’utiliser Jean-Marie Le Pen (1928-2025) pour renouveler les préoccupations de l’extrême droite, dès lors plus ancrées dans l’actualité, ou du moins dans un passé proche.
De la fiction à l’action : roman comme manuel pragmatique
Cette tradition littéraire met en exergue un point essentiel : Le Camp des saints n’est pas un manifeste. C’est un roman qui, comme toute fiction, raconte une histoire. Raspail, dans la préface de la troisième édition de 1985, insiste d’ailleurs sur ce point : « Je suis Romancier. Je n’ai pas de théorie, pas de système ni d’idéologie à proposer ou à défendre. » Dans une interview de 2011, il ajoute que Le Camp des saints est « un récit d’anticipation qui n’a pas été le fruit d’une vision politique mais d’une imagination littéraire[23] ».
Il y a là un rapport plus trouble entre ce qui est fictif et ce qui ne l’est pas. Comme l’a écrit Simon Bréan, maître de conférences en littérature française des XXe et XXIe siècles, les anticipations mettent en jeu un contrat de lecture spécifique, par lequel l’attention du lecteur est tendue vers un espace-temps non advenu, donc fictif, qu’il situe néanmoins dans une perspective possible. « Prophétie », « avertissement » : les termes des critiques s’inscrivent dans cette perspective téléologique où le présent serait déterminé par la fin qu’entend prédire Raspail.
Roman de l’apocalypse
Au niveau diégétique du Camp des saints, le narrateur cherche constamment à mettre en lumière les causes de cette migration-invasion et l’incapacité des gouvernants à l’arrêter. Il use alors d’une tournure interrogative : « Peut-être est-ce une explication ? », variant aussi avec la forme affirmative : « C’est aussi une explication. » Les commentaires méta-textuels du narrateur s’inscrivent dans le genre de l’Apocalypse, qui se réfère à la « révélation » des secrets divins.
De fait, le vingtième chant de l’Apocalypse est une sorte de refrain dans Le Camp des saints. Il est cité en épigraphe, comme une métonymie signifiante du livre que la narration aurait pour charge de déployer, et donne au roman son titre, qui désigne une Jérusalem encerclée.
Dans Le Camp des saints, le narrateur occupe ainsi une fonction d’autorité proche de celle de prophète. L’usage du futur à valeur prophétique sature la narration : « Le moment venu, tout proche, débarqueront sur le sol de France des individus à la fois maigres, affamés et bien portants, toutes forces intactes pour bondir. »
La marche des événements est inarrêtable. Le déterminisme du récit fait du « dévoilement » qu’il entreprend une apocalypse, dans le sens le plus courant du terme : celui de « catastrophe ». Celle-ci prend à la fin du livre l’aspect d’une tempête clôturant le sort de l’Occident. Chez Pinkoski, Le Camp des saints devient ainsi une façon de dévoiler les tenants cachés d’un réel à venir : « Raspail lève le voile ». Sa lecture marque un glissement paradigmatique : d’un roman qui procède de la fiction, l’on passe à un système d’explication du monde qui relève de l’épistémologie.
Le pragmatique
Ce système d’explication n’est pas innocent, et Pinkoski le pointe dans sa préface puisqu’il affirme que le roman « offre des conseils » et « nous montre comment ne pas agir ». En cela, l’œuvre de Raspail est aussi perçue d’une façon pragmatique.
Dans ses Réflexions sur la violence (1908)[24], Georges Sorel analyse le mythe comme un « ensemble lié d’images motrices » : un appel au mouvement et un stimulateur d’énergies d’une exceptionnelle puissance. En cela, le mythe livre un récit pouvant impulser une campagne de grande ampleur. Dans son livre Mythes et mythologies politiques, Girardet écrit ainsi : « Par tout ce qu’il véhicule de dynamisme prophétique, le mythe occupe une place majeure aux origines des croisades comme celles des révolutions. »
Un tel propos rejoint les travaux de Susan Rubin Suleiman[25] qui théorise le roman à thèse comme une relation entre histoire, interprétation et injonction finale. L’histoire implique l’interprétation, qui à son tour, implique une injonction finale. Raspail s’inscrit dans une telle perspective en imaginant une réaction potentielle face à la migration. Dans sa préface de 2011 au Camp des saints, il écrit : « Il existe une seconde hypothèse, c’est que les derniers isolats résistent jusqu’à s’engager dans une sorte de reconquista sans doute différente de l’espagnole mais s’inspirant des mêmes motifs, avec quelques chances qu’au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, en Italie du Nord, en Autriche, et pourquoi pas ailleurs, en Europe, d’autres soldats semblables rejoignent le mouvement. »
De son côté, Pinkoski insiste sur la capacité de la fiction et des livres à éveiller la conscience du lecteur à la fin de son entretien. Et conclut : « la trajectoire que nous suivons n’est pas inévitable. Il existe une alternative. Rien n’est écrit. »
[1] Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other. Robert Laffont, 2011
[2] Chris A. Christine Anne Smith, La substantivation des adjectifs en anglais contemporain, thèse de Doctorat, Université Paris-Sorbonne, 2005.
[3] Jean-William Cally, La Bête dans la littérature fantastique, thèse de doctorat, université de la Réunion, 2007.
[4] Lire à ce sujet : Elisabeth Frazer et Kimberly Hutchings, « On politics and violence: Arendt contra Fanon », Contemporary Political Theory, vol. 7, n° 1, 2008.
[5] Franz Fanon, Les Damnés de la Terre, traduit par Constance Farrington, Grove Press, 1963.
[6] Frantz Fanon. Les damnés de la terre. La Découverte, 2000.
[7] Umberto Eco, À reculons, comme une écrevisse, Grasset, 2006.
[8] Jean Raspail, Le Camp des saints.
[9] La National Conservative Conference (NatCon) est une conférence annuelle qui promeut le national-conservatisme à l’international et fournit un socle intellectuel au trumpisme. Il s’agissait ici de la Miami National Conservatism Conference du 12 Septembre 2022.
[10] Jean Raspail : Une vie, une œuvre, des combats, Librairie Éric Fosse catalogue, n° 100, décembre 2022. L’ouvrage est un catalogue consacré à la bibliothèque et aux archives de Jean Raspail.
[11] Marine Le Pen, X, 13 juin 2020.
[12] Voir Jean-Marc Moura, « Un imaginaire du désir et de l’effroi », dans L’Image du tiers-monde dans le roman français contemporain, Presses universitaires de France, 1992. Voir aussi la préface de 2011 du Camp des saints qui mentionne les critiques élogieuses.
[13] Jean-Marc Moura, « Littérature et idéologie de la migration : Le Camp des saints de Jean Raspail », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 4, no 3, 1988.
[14] Député conservateur britannique (1912-1998) connu pour son discours extrêmement controversé de 1968 intitulé “Rivers of Blood” où il use d’une rhétorique alarmiste sur l’immigration massive au Royaume‑Uni.
[15] Organisation conservatrice cofondée en 2021 par Nick Solheim. Dans l’article, Nick Solheim disait vouloir « identifier, éduquer et crédibiliser » la prochaine génération du mouvement conservateur « au Capitole, dans des organisations à but non lucratif, et, oui, dans des administrations présidentielles »
[16] Matthew Connelly et Paul Kennedy, « Must It Be the Rest Against the West ? », The Atlantic, décembre 1994.
[17] Le Club de Rome est une association internationale regroupant scientifiques, humanistes, économistes et professeurs qui entendent chercher des solutions pratiques aux problèmes planétaires.
[18] Dennis Meadows, Donella Meadows et Jørgen Randers, Les Limites à la croissance, rapport pour le Club de Rome, 1972.
[19] Jean-Marc Moura, « Littérature et idéologie de la migration : Le Camp des saints de Jean Raspail ».
[20] Pierre Chaunu, Un futur sans avenir. Histoire et population, Calmann-Lévy, 1979.
[21] Édouard Bonnefous, Sauver l’humain, Flammarion, 1976.
[22] Piero-D. Galloro, « Le Camp des saints ou la mondialisation de l’idée d’Apocalypse migratoire », Hommes & migrations. Revue française de référence sur les dynamiques migratoires, no 1330, EPPD–Cité nationale de l’histoire de l’immigration, 17 juillet 2020.
[23] Bruno de Cessole « Jean Raspail : “Ouvrir les yeux sur les mensonges” », Valeurs actuelles, 10 février 2011.
[24] Cité par Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986.
[25] Susan Rubin Suleiman, Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, Classiques Garnier, 2018.

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