Il y a des périodes qui, avec le recul, ressemblent à des crêtes.
Je ne veux pas parler des âges d’or mythifiés par nostalgie facile, mais des moments d’équilibre rare entre puissance, confiance et humanité.
Les années 80 et 90, en Occident, ont été cela : une ligne de crête.
Un sommet discret, bien qu’un peu kitsch, presque banal à l’époque, mais dont la hauteur réelle ne se mesure qu’aujourd’hui, dans la descente.
Ce qui frappait alors, c’était une forme de cohérence. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les grandes puissances occidentales vivaient sans guerre directe sur leur sol. Cela ne signifiait pas un monde totalement pacifié, les conflits existaient toujours ailleurs, mais pour des millions de personnes, la guerre était devenue une abstraction historique, une vieillerie, pas une menace quotidienne.
Cette stabilité avait un effet concret : elle libérait de l’énergie mentale et l’on pouvait construire, planifier, imaginer.
Et justement, on construisait. Les avancées technologiques n’étaient pas seulement impressionnantes, elles étaient immédiatement utiles: l’électroménager, l’automobile, l’informatique naissante : tout concourait à rendre la vie plus simple, plus confortable. L’arrivée des ordinateurs personnels, puis d’Internet dans les années 90, portait une promesse claire : plus de connaissance, plus de liberté, plus d’opportunités.
La technologie était perçue comme un levier d’émancipation, et non comme une force ambiguë.
L’espoir était illimité!
Cette période a aussi été marquée par une transformation sociale profonde, notamment pour les femmes. Leur émancipation progressait de manière tangible : accès au travail, autonomie financière, reconnaissance sociale croissante. Mais cette évolution s’inscrivait dans une logique de complémentarité. L’objectif n’était pas de renverser un adversaire, l’homme, mais de redéfinir une relation.
Je vous parlais de cette logique dans mon article sur Charlie’s Angels:
Il y avait une tension, bien sûr, mais aussi une volonté de construire un équilibre nouveau, sans rupture brutale avec le réel. Un équilibre qui mènerait au bonheur.
Cette notion est capitale.
Sur le plan sanitaire, les indicateurs suivaient la même trajectoire ascendante. L’espérance de vie augmentait, les progrès médicaux étaient visibles, les grandes maladies reculaient. La santé n’était pas encore dans un dogme répressif que l’on voit aujourd’hui.
Mais au-delà des chiffres, c’est l’ambiance générale qui définissait cette époque. Une sensation diffuse de prospérité et d’ouverture. L’idée que l’ascension sociale était possible, que l’effort pouvait payer, que l’avenir serait meilleur que le présent. Cet optimisme ne se décrétait pas : il se respirait.
The sky was the limit.
Et l’optimisme s’exprimait! Dans la musique, avec une créativité débordante, des genres qui se multipliaient, des artistes qui exploraient sans cynisme. De grandes voix, de la musique harmonieuse, gaie, dansante.
Dans le cinéma, où les récits mêlaient ambition, divertissement, originalité et vision.
Dans la culture en général, foisonnante, accessible, vivante. Même les œuvres dystopiques, comme Blade Runner, portaient paradoxalement une forme de fascination pour le futur, une inquiétude fertile, pas un désespoir stérile. Et surtout, une forme de beauté et de recherche de la Beauté, présente partout.
Le monde semblait s’élargir.
Voyager devenait plus facile. Voyage Voyage…Découvrir d’autres cultures suscitait de la curiosité, pas de la méfiance. Il y avait une forme de gourmandise du réel : envie de voir, de comprendre, de participer.
Une soif de Vivre.
Thomas Cole- The Course of an Empire: consummation
Aujourd’hui, ce lien entre progrès technologique et amélioration humaine s’est distendu, parfois inversé. Les outils censés libérer capturent l’attention, fragmentent le temps, redéfinissent les relations. Les réseaux connectent, mais isolent aussi. L’information circule plus vite, mais elle désoriente davantage qu’elle n’éclaire.
Tout est prétexte à régulation, encadrement, censure…le monde rétrécit.
Le monde se contracte.
Parallèlement, les illusions politiques se sont effondrées. Les grands récits se sont fissurés, révélant des mécanismes de pouvoir plus cyniques, plus opaques.
Les figures dirigeantes apparaissent souvent comme des gestionnaires d’intérêts particuliers plutôt que des porteurs de vision. La confiance s’érode. Le dégoût domine.
L’économie elle-même change de visage. La concentration du pouvoir entre les mains de grandes corporations rappelle certaines fictions d’hier.
Sans exagération, mais par ressemblance structurelle : influence diffuse, omniprésence, capacité à orienter les comportements à grande échelle.
Le citoyen devient consommateur, puis utilisateur, puis donnée.
Un numéro c’était encore trop humain…un QR code.
Dans ce contexte, la perception du beau se transforme aussi.
L’esthétique cède parfois la place à l’idéologie, le sensible au concept.
Le réel est filtré, interprété, instrumentalisé, fabriqué, généré.
L’expérience directe recule face aux récits imposés et face aux écrans déformants et contrôlés.
Et pendant ce temps, les tensions géopolitiques réapparaissent. La guerre, qu’on croyait reléguée aux marges, aux pays lointains, revient dans le champ du possible, parfois du réel. Elle n’est plus une anomalie historique, mais une option stratégique. Les logiques d’intérêts pécuniers reprennent le dessus.
Ce qui en résulte, c’est une fatigue diffuse. Une perte de sens, de compétence, d’énergie collective. Une dépression généralisée.
L’optimisme s’est mué en vigilance, parfois en anxiété ou en déni paralysant.
Le discours dominant lui-même change de tonalité. Il devient plus sombre, plus alarmiste. Les menaces sont constantes, les urgences permanentes.
La peur est instrumentalisée pour le contrôle.
Cette atmosphère n’est pas neutre : elle conditionne les comportements, justifie des restrictions, redéfinit les priorités, mène à l’autocensure et l’immobilisme.
Tout cela évoque, par moments, des dynamiques historiques connues, comme si une civilisation, après avoir atteint un certain niveau de complexité et de puissance, entrait dans une phase de fragmentation, de doute, de recentrage…puis d’auto-destruction.
Thomas Cole- The Course of Empire: Destruction
Dire que les années 80/90 ont été un sommet n’est pas affirmer que tout y était parfait. mais c’est reconnaître qu’un équilibre particulier y existait : entre progrès et sens, entre liberté et structure, entre ambition et stabilité.
On vivait ensemble, on n’en parlait pas.
On était dans le progrès, on ne parlait pas de progressisme.
On parlait de Vivre plus que d’euthanasie.
Ce qui rend cette période si frappante aujourd’hui, ce n’est pas seulement ce qu’elle était, mais ce qu’elle permet de mesurer : l’écart, le contraste.
Sommes nous au moment de la Chute de Rome ?
Béatrice
Joie, vie, liberté… ensemble. 🌹



.webp)

