Nous reproduisons un extrait actualisé et complété de La Trahison des éditeurs (Thierry Discepolo, Agone, 2023), paru il y a quelques jours sur le site d'Agone.
Le 15 avril, Olivier Nora, PDG des éditions Grasset, propriété de Vincent Bolloré, a été limogé. Cette décision a provoqué la prise de conscience d'une centaine d'auteurs : leurs idées et leurs œuvres sont, depuis trois ans, la propriété de Vincent Bolloré. Et donc au service de son idéologie. Un pas de plus doit être fait : cette situation est une conséquence prévisible de la concentration qui, en France, fait d'un quarteron de patrons les maîtres de l'édition française.
En 2007, Le Figaro offrait une série estivale sur les « grands éditeurs ». Ouverte avec Claude Durand (1938-2025), la définition qu'il y donnait de lui-même donnait en même temps une définition de son engeance : « Je suis un mercenaire, quelqu'un qui se vend mais qui est libre. » La série comptait aussi Olivier Nora.
Chez Hachette, Olivier Nora est ce qu'on doit appeler un « éditeur maison », pas seulement parce que son père, Simon Nora, fut directeur du groupe à la fin des années 1970. Après avoir fait ses classes au Bureau du livre français à New York au début des années 1990, Olivier Nora est nommé, en 1996, directeur général de Calmann-Lévy (propriété d'Hachette à 84 %), avant de recevoir la direction de Grasset en 2000, qui ne lui est pas reprise lorsqu'il succède à Claude Durand, deux ans après, à la direction de Fayard – où il est resté jusqu'en novembre 2013, quand il cède la place à Sophie de Closets, qui y restera jusqu'à sa nomination à la tête de Flammarion en juillet 2022. (Ce genre de ballet est emblématique de la population de PDG qu'emploient indifféremment les quatre principaux groupes éditoriaux français.)
Quand on lui demande quel est, selon lui, l'« âge d'or de la maison Grasset », le bon élève Olivier Nora mentionne la période 1910-1930, « particulièrement fertile », puis la « grande aventure de la littérature féminine à partir de la fin des années 1950 ». Il est vrai que, entre les deux moments de grâce, Grasset porte, sur son seul nom, une part notoire de la collaboration des éditions françaises avec l'occupant nazi. N'empêche, comme dit Olivier Nora, son fondateur, « Bernard Grasset, était un pur génie de l'édition [1] ». On a de ces pudeurs dans le monde des lettres françaises…
Après une évocation du « caractère », du « passé » et de la « culture » des éditions Grasset, Olivier Nora précise sa vision d'une maison « forgée par son comité de lecture, où les écrivains sont majoritaires, [… et que les] auteurs se sont appropriée au point de souhaiter voir la rejoindre les écrivains qu'ils estiment » ; une maison où l'on prend « la chose littéraire au sérieux, [et dont l']héritage suinte des murs ». Etc. Etc.
Une fois placée la légende, Olivier Nora retrouve ses marques. Car Bernard Grasset ne fut pas seulement condamné à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens pour faits de collaboration. Ce « génie de l'édition » a plus innové dans la manière de faire parler des livres que dans la manière de les faire : metteur en scène de la « littérature » comme fétiche et de l'« auteur » comme produit, grand acteur dans le cirque du « vient de paraître », Grasset donna aux campagnes de presse et publicitaires une ampleur jusque-là inconnue. Innovant dans les opérations de communication, voire de harcèlement, ce « génie de l'édition » associe scandales, fausses annonces, faux chiffres de vente, etc. Pour ce Grasset-là, « tout s'achète : auteur, critique, public » [2]. Quand un journaliste rappelle, discrètement, à Olivier Nora ces temps (révolus) où, pour le dire franchement, « tous les moyens étaient bons » pour promouvoir les auteurs et qu'il lui demande : « Y a-t-il des méthodes que vous vous interdisez ? », sans tergiverser, l'« éditeur maison » déclare : « Je m'inscris totalement dans la filiation Grasset. Je pense que notre devoir quotidien, c'est de faire en sorte que nos auteurs soient lus par le maximum de lecteurs. »
Les gardiens de la plus pure tradition de la littérature française peuvent retourner à leurs chères bibliothèques. Sont assurées pour mille ans la qualité et la fidélité rendues par la maison qui a charge des œuvres, entre autres penseurs et écrivaines éternelles au service de l'humanité souffrante, de Bernard-Henri Lévy, Jean-Paul Enthoven et Pascal Bruckner, de Caroline Fourest, Frédéric Beigbeder et Michel Onfray, d'Alain Minc, Yann Moix et Patrick Poivre d'Arvor, d'Anne Sinclair, Laurent Joffrin, Claire Chazal et Laure Adler entre autres Arnaud Montebourg et Manuel Valls.
Autant, avec Claude Durand, la légende poudrée des lettres françaises était à son aise. On y sentait même ce parfum de cire, d'ascension façon IIIe République et de vieux papiers indissociable des amitiés et des traîtrises littéraires. Autant, avec Olivier Nora, on le voit bien, c'est autre chose. Certains aspects rappellent le style décomplexé d'Arnaud Lagardère. Un effet de génération, sans doute. Mais aussi le côté héritier. Un autre héritage, bien sûr. Une version moins tapageuse. Apprécions à sa juste mesure le portrait ingénu qu'on fait d'Oliver Nora dans Le Monde : « Grand, courtois, "le bel Olivier" qui séduisait tant les Américaines dégage une élégance aristocratique. […] Quand Valéry Giscard d'Estaing se déplace chez Grasset, […] il se rend aussi chez son petit cousin. Par sa mère, née Georges-Picot, Olivier Nora descend, comme l'ex-président de la République, de Louis XV. […] La politique, les débats d'idées, mais aussi le cinéma : à "Noraland", la propriété de famille des Yvelines où il aime à se retirer le week-end pour y lire ses manuscrits, crayon en main, on peut croiser ses amis d'enfance, des éditeurs, des auteurs, mais aussi les acteurs Sophie Duez ou Jean Reno. » Et comme Arnaud, le sport : Olivier jouerait au golf, lors de ses vacances aux États-Unis, avec l'ancien vainqueur de Roland-Garros Ivan Lendl [3].
Par d'autres aspects, le « jeune commandeur des lettres » peut se prévaloir de ce qui se fait de mieux en matière de pedigree « aristocratie républicaine française » : fils du résistant Simon Nora (conseiller de Pierre Mendès France puis de Jacques Chaban-Delmas), il fut éduqué au lycée Henri-IV et à Normale-Sup. Une formation couvée par deux oncles : d'abord Pierre Nora, l'historien, académicien, directeur de collection chez Gallimard et de la revue Le Débat – avec celui-ci, l'éditeur « entretient une connivence intellectuelle plus qu'une complicité humaine » ; ensuite François Furet, l'auteur de Penser la Révolution française et « âme de la défunte Fondation Saint-Simon, [qui] a politiquement marqué l'éditeur » [4].
Olivier Nora n'est pas seulement bien né. Il a aussi su garder des relations de jeunesse, comme Denis Olivennes. Ce dernier a l'avantage, pour un éditeur, d'avoir été patron de la Fnac puis du Nouvel Observateur, et PDG d'Editis depuis 2023. En novembre 2010, les deux vieux amis se sont encore rapprochés. Denis Olivennes a été lui aussi recueilli par le groupe Lagardère : placé à la tête d'Europe 1, du Journal du dimanche et de Paris Match. Ensemble, les deux compères se seraient bâti « un réseau relationnel au Siècle, où Olivier Nora est parmi les siens, comme un poisson dans l'eau ». Les « siens », c'est-à-dire quelques centaines de membres qui composent l'élite du pouvoir en France, dont les dîners mensuels du Siècle huilent la socialisation [5]. Aux côtés de quelques confrères comme Claude Cherki (ex-Seuil), Odile Jacob, Teresa Cremisi (ex-Flammarion) ou Denis Jeambar (journaliste itinérant et PDG par intérim du Seuil), Olivier Nora pouvait surtout croiser au Siècle d'anciens ministres et personnalités politiques plus ou moins en activité ; de plus ou moins grands patrons et PDG ; toutes sortes de gens utiles à tout, comme Jacques Attali ou Alain Minc ; et bien sûr le meilleur du journalisme, ceux dont il est vain de citer les noms [6].
Si jamais il y en a eu, tout danger de dissidence dans les maisons d'édition cornaquées par Olivier Nora est écarté. Ce qui est rassurant. Car à l'aube des années 2020, la conjugaison d'une concentration éditoriale galopante et d'une malheureuse transmission d'héritage entre Jean-Luc et Arnaud Lagardère livrait la maison Hachette aux mains de Vincent Bolloré. En mars 2021, un désaccord entre le milliardaire breton et Arnaud Nourry, le PDG du groupe, débouche sur son licenciement. Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
Un an plus tard, un tollé accompagne l'accueil par Vincent Bolloré de Rubempré, maison fondée par Éric Zemmour pour lancer sa campagne avec son dernier livre, La France n'a pas dit son dernier mot. Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
La même année, Sophie de Closets quitte la présidence de Fayard. Éditrice peu remarquée de Philippe de Villiers et de son frère, Pierre, ancien chef d'état-major des armées, elle semblait pourtant prête à tenir la ligne du nouveau propriétaire. Mais elle aurait subi, de la part de Nicolas Sarkozy, ami d'Arnaud Lagardère et membre du conseil d'administration du groupe, des tentatives d'intimidations. De même qu'Olivier Nora, mais qui ne bouge pas, ses auteurs non plus.
En 2025, l'insolent succès des livres de Jordan Bardella, de Philippe de Villiers et de Nicolas Sarkozy parus chez Fayard scandalise les âmes sensibles. Olivier Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
Le recrutement par Hachette de Boualem Sansal, qui fait la une des médias, s'accompagne d'une ingénue découverte de l'ampleur de son engagement à l'extrême droite, pourtant au cœur de son œuvre maquillée en littérature chez Gallimard depuis vingt ans [7]. Le patron de Grasset explique au Monde : « Je ne connais aucun confrère qui n'aurait accueilli Boualem avec reconnaissance [8]. » (Nous devrions pouvoir présenter sans difficultés à Olivier Nora plusieurs confrères qui n'auraient jamais accueilli « Boualem ».) Le nouvel académicien est mis en scène comme une rock star lors des 200 ans d'Hachette au Palais Brongniart, à Paris ; et le 12 avril 2026, il affole ses anciens alliés en s'abouchant avec le baron du Puy-du-Fou en une du Journal du dimanche. Olivier Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
Le soir du 15 avril où leur charismatique éditeur était viré, une centaine d'auteurs signe une lettre ouverte où ils refusent – avec au moins trois ans de retard –, que « nos idées et notre travail soient la propriété de Vincent Bolloré ». Toutes ces années, « par son élégance morale, sa disponibilité et son engagement », le corps d'Olivier Nora avait été « le rempart et le ciment » de leur maison (d'édition) [9]. La puissance de certaines illusions collectives n'est plus à démontrer. Ainsi toutes et tous ont-ils dû attendre qu'il leur prenne la main pour qu'ils prennent la porte.
Le différend qui a provoqué le limogeage du grand éditeur fait l'objet de spéculations. Selon certains, on aurait imposé à Olivier Nora la date de publication du récit tant attendu de la détention de Boualem Sansal. Le premier proposait octobre et le second voulait juin. Intrusion inacceptable pour l'éditeur : « La question de la parution d'un livre relève de l'éditeur et pas de l'auteur [10]. » (Est-ce bien sérieux ?)
Selon d'autres, Olivier Nora aurait refusé d'éditer le récit de voyage d'un certain Nicolas Diat, éditeur maison chez Hachette de Philippe de Villiers, de Jordan Bardella et coauteur du très réactionnaire cardinal Robert Sarah, Rome, objet d'amour, refourgué par Fayard.
Le 16 avril sur France Culture, un chœur de pleureuses vertueuses donnait, en hommage à Olivier Nora, une homélie sur les malheurs, non seulement de l'édition française, mais aussi « de notre démocratie et [de] la liberté de l'esprit qui est un élément de notre civilisation » – rien de moins ! Entre autres qualités dont a été paré l'éditeur licencié, celle d'avoir su « réunir des gens qui ne sont absolument pas d'accord entre eux, qui font tout l'échiquier politique ». Olivier Nora a-t-il perdu ses talents diplomatiques ? ou la place accordée chez Grasset aux auteurs réactionnaires était-elle déjà saturée ?
En attendant d'en savoir plus, une question persiste : malgré toutes les raisons dont une seule aurait suffi à n'importe qui pour partir la tête haute, pourquoi Olivier Nora a-t-il si longtemps attendu que son patron le pousse dehors ?
Post-scriptum
Dans le JDD du 19 avril, la réaction de Vincent Bolloré à la campagne médiatique autour du licenciement d'Olivier Nora donne une réponse à notre question, avec quelques éléments qui laissent penser que les raisons ont moins à voir avec une divergence idéologique qu'une décision économique : alors qu'entre 2024 et 2025 la rémunération annuelle du PDG de Grasset serait passée de 0,83 à 1,017 millions d'euros, le résultat opérationnel de sa marque aurait chuté de 1,2 à 0,6 millions d'euros. Ce ne serait pas la première fois que le PDG d'une marque de groupe éditorial maquille en grande cause son licenciement pour incompétence : ainsi, Hugues Jallon, recruté en 2018 à la tête du Seuil comme caution de gauche par le nouveau patron de Média-Participations, qui l'aurait viré six ans plus tard parce qu'il était… de gauche — en fait pour le remplacer par une employée plus rentable.
Autrement dit, le pluralisme politique est requis (sinon toléré) s'il est compatible avec la rentabilité. Que baisse le profit et la bataille culturelle se durcit. On ne pouvait trouver affaire plus révélatrice de l'alliance entre fascisme et grand capital. Une alliance dont tous les autres groupes ne sont qu'une version maquillée : une seule alternative, l'édition indépendante.
Thierry Discepolo
Version actualisée et complétée d'un extrait de La Trahison des éditeurs (2011, 2017, 2023).
[1] « Olivier Nora, le diplomate », Le Figaro, 27 juillet 2007 – sauf indication contraire, les citations qui suivent en sont extraites.
[2] Roger Chartier et Henri-Jean Martin (dir.), Histoire de l'édition française. Le livre concurrencé (1900-1950), Fayard-Cercle de la librairie, (1986) 1991, p. 142, 207-208.
[3] Alain Beuve-Méry, « Olivier Nora, héritier des lettres », Le Monde, 10 avril 2009 – les citations des deux paragraphes suivants en sont extraites.
[4] Entre think tank à l'américaine et club de réflexion à la française, créée dans le but de faire se rencontrer les mondes de l'entreprise et de l'université en dépassant les oppositions droite-gauche, la Fondation Saint-Simon est impulsée en décembre 1982 par les historiens François Furet, Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Nora et Pierre Rosanvallon, le technocrate Simon Nora, l'affairiste Alain Minc et le patron de Saint-Gobain Roger Fauroux. (Lire Vincent Laurent, « Les architectes du social-libéralisme. Enquête sur la Fondation Saint-Simon », Le Monde diplomatique, septembre 1998.)
[5] Lire François Denord et Paul Lagneau-Ymonet, Le Concert des puissants, Raisons d'agir, 2016.
[6] Lire François Denord, Paul Lagneau-Ymonet et Sylvain Thine, « Aux dîners du Siècle, l'élite du pouvoir se restaure », Le Monde diplomatique, février 2011.
[7] Sur la réalité des prises de position de Boualem Sansal, lire Faris Lounis, « Un cadavre de la colonisation immortalisé par l'Académie française », Antichambre, 17 avril 2026.
[8] Cité par Nicole Vulser, « Le limogeage d'Olivier Nora à la tête de Grasset confirme la reprise en main de l'édition par Vincent Bolloré », Le Monde, 15 avril 2026.
[9] « Grasset : l'intégralité de la lettre de départ et la liste des auteurs signataires qui quittent la maison d'édition », Le Monde, 16 avril 2026.
[10] Ibid.
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