À trente ans, il me fut enfin permis de voir les villes blanches dont j’avais rêvé pendant mes premières années. Mon enfance ne fut que grisaille dans des villes grises. Ma jeunesse fut un service militaire gris et rouge, une caserne, une tranchée, un hôpital de campagne. Je voyageais dans des pays étrangers, mais c’étaient des pays ennemis. Je n’aurais jamais imaginé que je devrais parcourir si vite, si impitoyablement, si brutalement une partie du monde, dans le but de tuer et non avec le désir de découvrir. Avant que j’aie commencé à vivre, le monde entier s’offrait à moi. Mais quand je commençai à vivre, ce monde grand ouvert était dévasté. Je le détruisais moi-même avec mes contemporains. Les enfants des autres générations, passées ou à venir, peuvent trouver une continuité sans faille entre l’enfance, l’âge adulte et la vieillesse. Elles aussi doivent affronter des surprises, mais aucune qui ne puisse s’accorder plus ou moins avec leurs attentes, aucune que personne n’aurait pu leur prophétiser. C’est nous seuls, c’est notre génération qui a vécu le tremblement de terre alors qu’elle avait compté depuis sa naissance sur la sécurité complète de la terre. Nous seuls, nous avons été comme un homme qui s’installe dans son train, l’horaire à la main, afin d’aller explorer le monde. Mais une tempête a emporté le train et nous nous sommes retrouvés en un instant là où nous voulions arriver en dix années nonchalantes, colorées, émouvantes et magiques. Notre expérience a précédé notre existence. Nous étions armés pour vivre, et déjà la mort nous accueillait. Nous regardions encore avec stupeur un cortège funèbre, et déjà nous étions ensevelis dans une fosse commune. Nous en savions plus long que les vieillards, nous étions ces petits-enfants infortunés qui prenaient leurs grands-pères sur leurs genoux pour leur raconter des histoires.

Depuis lors, je ne crois pas que nous puissions monter dans un train, un horaire à la main. Je ne crois pas qu’il nous soit possible de voyager avec l’assurance d’un touriste paré pour toutes les éventualités. Les horaires ne sont pas exacts, les guides donnent de fausses informations. Les livres de voyage sont dictés par un esprit stupide, qui ne croit pas à l’inconstance du monde. Cependant, il suffit d’une seconde pour que toute chose passe par mille métamorphoses, s’altère et devienne méconnaissable. On évoque le présent avec la certitude d’un historien. On parle d’un peuple étranger, encore bien vivant, comme d’une peuplade disparue à l’âge de pierre. J’ai lu des livres de voyage sur certains pays où j’ai vécu (et que je connais aussi bien que ma patrie, et qui peut-être sont tous ma patrie). Que de récits erronés de soi-disant « excellents observateurs » ! Un « excellent observateur » est le plus pitoyable des informateurs. Il regarde tout ce qui change d’un œil grand ouvert, mais fixe. Il n’écoute pas en lui-même. Il le devrait pourtant, car il pourrait alors évoquer ses multiples voix. Il note la voix d’un instant dans son entourage, mais il ignore que d’autres voix s’élèvent dès qu’il abandonne sa position d’espion. Et avant qu’il l’ait décrit, le monde qu’il connaît n’est plus le même.

Et avant que nous ayons écrit un mot, il n’a plus la même signification. Les concepts que nous connaissons ne rendent plus compte de la réalité. Elle est devenue trop grande pour les vêtements étroits dont nous l’avons affublée. Depuis que j’ai été dans des pays ennemis, je ne me sens plus « étranger » nulle part. Je ne voyage plus jamais « à l’étranger ». Un concept bon pour l’époque des diligences ! Je voyage tout au plus pour découvrir « du nouveau ». Et je vois que je l’avais déjà pressenti. Et je ne peux donner aucune « information » à ce sujet. Je ne peux que raconter ce qui s’est passé en moi et comment je l’ai vécu.

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J’étais curieux d’apprendre ce qu’il y avait derrière la clôture qui nous entoure. Car nous sommes entourés par une clôture, nous qui parlons au monde allemand. En Allemagne, le « concept » est sacré et immuable. Nous croyons à la nomenclature. C’est en Allemagne que paraissent les guides « les plus fiables », les observations et les enquêtes « les plus approfondies ». Ce qui est écrit a force de loi. On croit ce que dit un livre datant de 1880. S’il ne date que de 1925, on n’est pas censé lui ajouter foi. Comme avant la guerre, on croit encore de nos jours en la valeur des vieux concepts.

Derrière la clôture, la nomenclature n’a jamais été aussi sacrée. Les noms laissaient toujours de l’espace aux choses, les vêtements étaient amples. On ne s’efforçait pas de tout fixer irrévocablement. Là-bas, chacun change à chaque instant. Nous appelons cela de la « déloyauté », et toute adaptation est pour nous à moitié une « trahison ».

Derrière la clôture, je me suis retrouvé moi-même. J’étais maintenant libre de marcher les mains dans les poches, avec un numéro de vestiaire épinglé au chapeau, en tenant un parapluie cassé, au milieu des dames et des messieurs, des chanteurs de rue et des mendiants. Dans les rues et dans la société, j’ai exactement le même aspect que chez moi. En fait, je suis chez moi dehors. Je savoure la douce liberté de ne représenter que moi-même. Je ne suis pas en représentation, je n’exagère rien, je ne renie rien. Et pourtant, je n’attire pas l’attention. En Allemagne, il m’est presque impossible de ne pas attirer l’attention quand je ne joue pas, quand je m’abstiens d’exagérer ou de nier quoi que ce soit. J’en suis réduit à choisir entre ces deux façons de paraître. Car même si je ne représente aucun type, aucune espèce, aucun sexe, aucune nation, aucune tribu, aucune race, il faut malgré tout que j’essaie de représenter quelque chose. Nous sommes contraints d’« annoncer la couleur », et pas n’importe laquelle mais une de celles figurant dans la palette officiellement admise. Autrement, nous sommes « sans opinion ». Se méfier de l’indéfini est la marque d’un monde étroit. Et le vaste monde se caractérise par sa capacité à me laisser faire. En outre, il ne m’a pas encore trouvé d’appellation particulière. Mais quelle que soit la façon dont il me désigne, il subsistera toujours un espace libre entre l’appellation et le concept qu’elle recouvre, car le monde ne prend rien au pied de la lettre. Mais nous, nous le prenons au mot, et non « sur le fait », car nous confondons les noms avec les choses.

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C’est pourquoi nous ne le comprenons pas, et il ne nous comprend pas. Derrière la clôture, il y a des vacances. Des vacances d’été, longues et délicieuses. Ce que je dis, personne ne le prend au pied de la lettre. Ce que je tais, les autres l’entendent. Mes propos ne sont en rien une déclaration d’intention. Mes mensonges ne prouvent en rien un manque de caractère. Mes silences n’ont rien d’énigmatique. Tout le monde le comprend. C’est comme si on ne doutait pas de ma ponctualité, bien que ma montre ne soit pas à l’heure. On ne juge pas de mes qualités d’après la qualité d’un de mes attributs. Personne ne régente mes jours. Si j’ai perdu ma journée, ça me regarde. (Les Allemands qualifient de « voleur de jours » un fainéant. Cette expression leur ressemble tellement ! À qui appartiennent les jours que quelqu’un a dérobés pour son propre usage ?)

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J’ai découvert les villes blanches telles que je les avais vues dans mes rêves. Il suffit de retrouver les rêves de son enfance pour redevenir un enfant.

Je n’avais pas osé l’espérer. Car l’enfance me semblait inaccessible, séparée de moi par une conflagration mondiale, par un monde consumé par les flammes. Elle n’était plus qu’un rêve. Elle était effacée de la vie, une suite d’années non pas révolues mais mortes et enterrées. Ce qui arriva alors était comme un été sans printemps.

Je me suis rendu dans ce pays avec le scepticisme qui est la conséquence d’une vie sans enfance. En ce sens, tous les hommes de ma génération sont « sceptiques ». Et tandis que nos aînés nous rebattent chaque jour les oreilles avec leurs exhortations à « construire », à nous montrer « positifs », nous avons le sourire entendu de ceux qui ont été les causes, les instruments et les victimes d’une destruction grandiose. Oh, s’ils n’avaient pas fait de nous des muets, nous pourrions leur dire ce que cela signifie, « construire » ! Nous y croyons si peu que nous ne sommes même pas capables d’en démonter l’impossibilité. Le père qui a perdu son fils en sait moins long sur la destruction que son fils mort. Ceux qui sont restés à l’arrière n’ont vécu la fin du monde que dans une perspective historique, la grande guerre mondiale de notre époque comme les guerres de Rome et de Carthage. Ils ont appris la guerre de leur temps dans les comptes rendus, de même qu’ils ont appris celles du passé dans les manuels d’histoire. Il y a quand même une grande différence entre avoir vécu quelque chose dans sa chair ou à travers ses fils.

Nous sommes les fils. Nous avons éprouvé la relativité de la nomenclature et même de la réalité. En une simple demi-heure précédant un assaut, notre esprit parcourait en hâte tous les chemins détournés et ridicules que la culture de nos pères avait parcourus. En l’espace d’une minute qui nous séparait de la mort, nous rompions avec l’intégralité de la tradition, avec la langue, la science, la littérature, l’art, avec toute notre sensibilité culturelle. En une minute, nous en savions plus long sur la vérité que tous les chercheurs de vérité en ce monde. Nous sommes les morts ressuscités. Chargés de toute la sagesse de l’au-delà, nous retournons chez les inconscients qui peuplent la terre. Nous avons le scepticisme de la sagesse métaphysique.

Tout ce qui s’est produit chez nous depuis notre résurrection, dans le Nord et dans l’Est, ne pouvait que renforcer notre scepticisme. Nous nous sommes éloignés de plus en plus de notre enfance. On aurait cru que nous étions revenus pour participer de nouveau à toutes les destructions. Et nous qu’on a arrachés presque immédiatement à l’étude de la guerre de Trente Ans pour entrer dans la guerre mondiale, il nous semble aujourd’hui que la guerre de Trente Ans n’est toujours pas terminée en Allemagne. Nous ne pouvons croire que des villes blanches, les rêves de notre enfance, resplendissent encore quelque part.

Nous ne pouvons croire que la continuité de la paix soit encore une réalité quelque part, que la grande et puissante tradition culturelle de l’Europe antique et médiévale y soit encore vivante. Depuis notre résurrection, nous vivons l’avènement d’une culture toute nouvelle, nous vivons la révolution du Proche-Orient et le discret séisme ébranlant ses confins en même temps que les prodiges techniques de l’Amérique. Prisonniers d’un pays où un attachement puéril au passé à peine disparu persiste chez ceux-là mêmes qui souhaitent que l’être humain en chair et en os se transforme en un être de fer et d’acier, prisonniers d’un pays singulier où la moitié de la nation peut admirer simultanément deux phénomènes aussi différents et antithétiques qu’un défilé militaire et un ballon de baudruche, prisonniers d’un pays où la sensibilité est aussi développée que la foi dans la technique, nous faisons à chaque heure l’expérience des petits combats et des grandes guerres entre le passé et l’avenir, livrés que nous sommes aussi bien aux influences européennes, classiques et catholiques de l’Occident qu’aux mutations révolutionnaires de l’Orient et de l’Amérique capitaliste. Ce sera plus qu’une guerre de Trente Ans.

Car c’est une guerre, nous le savons, nous, les experts assermentés des champs de bataille, nous avons compris tout de suite que nous étions revenus d’un petit conflit pour entrer dans un combat immense. Quand nous quittons ce pays, nous avons l’impression de partir en permission. Comme tout est paisible et insouciant, là-bas ! Combien ce monde est inconscient des avalanches qui s’approchent lentement ! Ne seraient-elles pas arrivées jusqu’en ces lieux ? Leur puissance aurait-elle déjà été brisée ? La civilisation nouvelle que précède la destruction va-t-elle s’arrêter par respect, comme déjà dans le passé, devant les monuments vivants de sa devancière, afin de conclure un compromis ?

Heureux pays de mon enfance, si bien protégé des tempêtes, toi qui as du temps pour la réflexion et les conférences de paix, alors que nous, là-haut, nous sommes livrés à la fureur première des éléments, encore incapables de compréhension et de négociation. Heureux pays où l’on peut rêver de nouveau, où l’on apprend à croire aux puissances du passé, dont nous nous imaginions qu’elles étaient, comme tant d’autres choses, une erreur et un mensonge de notre livre de lecture !

Le soleil est jeune et vigoureux, le ciel haut et d’un bleu profond, les arbres vert foncé, songeurs, vieux comme le monde. Et des routes larges et claires, qui depuis des siècles boivent le soleil et le reflètent, nous mènent aux villes blanches, dont les toits sont si plats qu’ils semblent vouloir prouver qu’en ces lieux même la hauteur ne saurait être dangereuse et que jamais, au grand jamais, on ne tombera au fond de noirs abîmes.

 

Joseph Roth, Le Rouge et le Blanc. Une errance de ville en ville, édition et postface de Volker Breidecker, traduction de l’allemand par Philippe Giraudon, © Verdier, 2026
En librairie le 30 avril