Dire d’abord qu’on est bien content d’avoir des nouvelles de Nina Yargekov, qu’on n’avait plus lue depuis dix ans, comme écrivaine du moins, puisque cette sociologue franco-hongroise est aussi traductrice. Son premier roman, Tuer Catherine, en 2009, paru chez P.O.L. comme les deux suivants, fut un coup d’éclat.

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La narratrice y tentait de se débarrasser de Catherine, « minable héroïne de roman de gare, avatar raté d’Anna Karénine dont elle cumule les tares sans pour autant égaler la grâce », personnage de fiction qui l’avait envahie (de l’intérieur) et l’obligeait à vivre en Bovary gâteuse, se mêlant même de ses histoires d’amour : « Dès qu’un homme s’approche de moi, elle le reluque de la tête aux pieds pour s’assurer qu’il pourra faire office de Vronski du vingt et unième siècle. » Quelque chose entre Quentin Dupieux et Éric Chevillard.

Dans ce premier roman, Yargekov (c’est un pseudonyme) annonçait ses textes suivants : Maud (jamais paru) et Double nationalité (prix de Flore 2016). En 2011, Vous serez mes témoins était encore une histoire d’imposture et de remplacement (mais pas trop grand), puisque l’héroïne était cette fois accusée d’avoir usurpé le titre de « meilleure amie » d’une suicidée (dont elle pensait être la meilleure amie). L’écrivaine transformait la culpabilité de survivante (ou d’aveugle à la détresse de l’autre) de son personnage en minutes de procès : « sur les photographies de groupe d’endeuillés on ne voit que vous, vous cachez volontairement le reste de l’assemblée, vous voulez être la vedette, la star, c’est votre heure de gloire », dixit le procureur.

Enfin, Double nationalité était le récit d’une héroïne dont vous êtes le « je » (un peu comme dans Le Meurtre de Roger Ackroyd mais en pire). Tel un personnage de jeu vidéo, « vous » vous réveillez sans savoir qui vous êtes ni où, « tombée sur la tête dans votre propre tête », mais vous apprenez bientôt que vous allez perdre la nationalité française eu égard au « renouveau fasciste en Europe ». L’amnésie est la métaphore d’un déni historique : la preuve en est par exemple qu’en découvrant les tortures de la guerre d’Algérie, « vous » ne ressentez rien. Or, « une vraie Française éprouverait de l’embarras. De la gêne. Elle aurait un nœud dans le ventre. […] Une vraie Française penserait […], si je m’enorgueillis des Lumières je dois également assumer la guerre d’Algérie. » Ce qui montre bien que vous n’êtes pas vraiment française et qu’on fait bien de vous déchoir.

Budapest poursuit cette pente raide en s’attaquant cette fois au régime de Viktor Orbán. Yargekov vit dans la capitale hongroise, on peut donc lui faire relativement confiance.

Une sorte d’émiettement qui empêche de flâner, de rêver, tout en ressemblant furieusement aux guides touristiques qui défont le tissu vivant d’une ville.

Dire ensuite que la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel, avec ou sans travaux haussmanniens. C’est sur cette idée que se fondent la plupart des « récits de ville ». L’éditeur L’arbre qui marche a lancé l’an dernier une collection dont le bandeau indique « Un guide à dévorer comme un roman » avec Ljubljana, Berlin, Bogota ou New York à son index. Mais pour les deux que nous avons sous le coude, ce Budapest et un Lyon de François Beaune, parus cette année, une pub plus indiquée serait « Un témoignage politique qui peut aussi servir de guide ». Chez Beaune par exemple, Lyon est entre autres une « terre des possibles » tissée de la chair des canuts et de l’immigration.

Que la forme d’une ville change nous renvoie, plus qu’à Gracq ou à Roubaud, aux travaux d’Henri Lefebvre, Michel de Certeau ou Bertrand Westphal sur la production discursive de l’espace, littéraire en particulier. Comme le résume ce dernier, « l’espace ne saurait être perçu autrement que dans son hétérogénéité » (La géocritique, Minuit, 2007). Le logos a plusieurs façons de coudre ces « fragments » avec du temps pour en faire « un ensemble cohérent ». La forme choisie par Nina Yargekov est on ne peut plus surprenante, rendant son texte peu lisible en pdf ou en epub. Il s’agit d’un « livre dont vous êtes le héros » – genre pour la jeunesse semble-t-il ressorti de sa tombe eighties récemment. Chaque chapitre, numéroté, se termine donc par quelque chose du genre « Pour examiner l’œuvre, marquez un arrêt en 72. Pour vous conformer aux projets plus classiques d’Anna, marchez jusqu’en 33. » Parfois vous n’avez pas le choix (on vous invite à aller à un seul chapitre), et parfois vous n’avez pas le choix non plus : si vous prenez la mauvaise décision, vous êtes invité·e à reconsidérer votre option – sans quoi vous risquez de tourner en rond jusqu’à la fin des temps.

L’autrice n’a pas ménagé sa peine pour provoquer le rire à sauts de cabri, comme dans les chapitres « 58-64 » : « Aucun chemin ne mène ici. Vous lisez donc ces lignes en parfaite illégalité. Retournez immédiatement sur vos pas ! » (aperçu en refeuilletant le livre pour écrire cette critique, sans quoi on peut en effet ne pas remarquer ces deux lignes). On imagine cependant l’effet que produirait une lecture dans l’ordre des chapitres : une sorte de kaléidoscope beau comme un moule à gâteau cubiste exposé à Prague (pardon, je m’égare). On vous laisse découvrir ce que cachent les curieux chapitres « 4-6 », « 70m » ou « 91-97 ».

Au fur et à mesure qu’on se perd dans Budapest, parce qu’on a confondu le numéro de chapitre avec un numéro de page, parce qu’on a sauté à 67 au lieu de 57 sans faire exprès, parce que les bifurcations proposées reviennent finalement au même point (il faut bien avancer), on se demande quel est – outre le plaisir du « puzzle » – la signification de cette construction byzantine. La première hypothèse est qu’elle mime parfaitement les bureaucraties de l’ex-Est et la police du nouvel illibéralisme, façon maison qui rend fou d’Astérix. Une sorte d’émiettement qui empêche de flâner, de rêver, tout en ressemblant furieusement aux guides touristiques qui défont le tissu vivant d’une ville tout en prétendant le susciter. On pense aux champs magnétiques qui focalisent les errances de Nadja et du narrateur dans le récit de Breton, sauf que là, c’est une IRM à pleine puissance.

Et en même temps, Westphal nous souffle d’aller faire un tour du côté des espaces striés et lisses de Deleuze et Guattari dans Mille plateaux (Minuit, 1980). L’espace strié, plein du logos, est celui du pouvoir, barricadé, cartographié ; l’espace lisse, celui du nomos, un « champ ouvert » de multiplicités « acentrées, rhizomatiques, qui occupent l’espace sans le “compter” et qu’on ne peut “explorer qu’en cheminant sur elles” » (pp. 459-460). Si bien, écrivent Deleuze et Guattari quelques pages plus loin, que si le chemin sédentaire a pour fonction de « distribuer aux hommes un espace fermé assignant à chacun sa part […], le trajet nomade fait le contraire, il distribue les hommes (ou les bêtes) dans un espace ouvert, indéfini, non communicant ». Bon sang mais c’est bien sûr : lui aussi, le texte de Yargekov nous distribue dans l’ouvert et hacke l’espace strié des guides, suprême ou touristique.

« S’ils parviennent à écarter Péter Magyar […] c’est qu’ils auront dégainé l’artillerie lourde, que ce sera définitivement devenu une dictature. »

Westphal suggère de réutiliser le terme « intermezzo » qui caractérise le rhizome : « seule manière de sortir des dualismes, être-entre, passer entre, intermezzo », notent Deleuze et Guattari (p. 339), ce qui convient assez pour une autrice qui n’a cessé de se moquer des dualités. Budapest ne cherche pas à assembler la ville mais à la vivre en prenant acte de son désassemblement, liant souvent son passé collaborationniste au présent Airbnb de la capitale devenue non-lieu : « chaque nuit ou presque, devant les immeubles où étaient parquées les familles juives, dans les rues qui en janvier 1944 étaient jonchées de cadavres, aujourd’hui des jeunes hommes d’Europe de l’Ouest, torse nu ou vêtus d’un costume de vache, urinent et vomissent bruyamment sous les yeux dépités des Hongrois qui coûte que coûte sortent encore dans le coin. Parfois, dans la nuit alcoolisée, une silhouette titubante s’adresse à une autre silhouette titubante : attends, attends, on est dans quel pays, là, déjà ? »

C’est qu’au cours du périple, on apprendra tout du démembrement de la Hongrie lors du traité de Trianon en 1920 et des regrets de Viktor Orbán pour l’ex-grande Hongrie « millénaire ». « Ce régime est devenu tellement sombre, tellement violent, résume Anna, votre nouvelle amie budapestoise. L’homophobie inscrite dans la législation. La campagne de haine contre les Ukrainiens. La montée en puissance de la notion d’agent de l’étranger, qui tôt ou tard pourra servir à étouffer toute voix critique. Et pendant ce temps, ils continuent à détourner l’argent public et à piller les richesses du pays. » Ce qui est dit directement ici s’exprime ailleurs par l’observation d’un réel ubuesque, telle cette prouesse scientifique d’un directeur de musée ethnographique empêchant l’accès aux clichés supposément homosexuels d’une exposition sur… les Indiens Yanomami.

Évidemment, à Budapest, vous avez plus de chance de croiser des artistes bohèmes qu’ailleurs en Hongrie, jeunes, de gauche, qui se demandent s’il faut partir : « Mots-clefs : émigration, politique, prévisions. Ils se sondent mutuellement. Alors et toi, où iras-tu lorsque réellement ce sera devenu invivable ? » Évidemment, arrive le moment des conversations de bars où « doucement leurs cœurs se fissurent, où dans leur voix s’invite la déchirure. Quand ils commencent à murmurer, presque honteux, putain mais j’adore tellement Budapest. » Ils n’ont aucune envie de voter pour une droite moins dure mais « s’ils parviennent à écarter Péter Magyar, ce nouvel opposant donné gagnant par tous les sondages, c’est qu’ils auront dégainé l’artillerie lourde, que ce sera définitivement devenu une dictature » et là, il faudra fuir.

Peut-on visiter Budapest avec Budapest (puisque après tout il est vendu comme un guide) ? Oui. Yargekov ne fait pas le travail à moitié : elle explique tout sur les célèbres bains, par exemple, et déconseille d’y aller, en vertu, comme on sait, du fait que le tourisme est l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux. Elle nous balade d’un jardin à l’autre, commente chaque statue, l’architecture Sécession, raconte l’histoire de la ville et donne ce conseil judicieux : « Lors de vos balades, n’hésitez pas à vous exclamer, de manière parfaitement aléatoire : “Diantre, quel joyau de l’architecture austro-hongroise !” Vous aurez d’immenses chances de tomber juste. » Le cœur n’y est plus tout à fait.

Mais vous vous demandez sûrement ce que vous fichez à Budapest. De façon contre-intuitive pour un livre dans le désordre, vous avez commencé par le chapitre 1. Vous y apprenez que vous êtes une femme en vacances dans le Valais suisse « dans le cadre d’une formule d’échange de services » (vous voilà déjà privée de nationalité). Votre hôte, une vieille Hongroise, vous paye un voyage dans sa capitale natale pour que vous remettiez à son neveu Roli, totalement dépressif et misanthrope, un bocal contenant « de l’air budapestois du 23 octobre 1956 ». À défaut de le pousser à la révolution, peut-être lui donnera-t-il un peu de force, à moins qu’à travers vos yeux émerveillés et vos récits, Roli ne reprenne goût à la vie et la ville. Raison pour laquelle vous devez d’abord visiter la perle du Danube avec Anna (et sa chienne Niki, « emblème absolu de la tsoukitude » – de la mignonnerie en français) avant de le rencontrer. Votre enthousiasme devrait être contagieux.

Mettrez-vous à bas le régime d’Orbán en débouchant le bocal ? Vous le saurez dix-huit chapitres avant la fin. Sinon allez directement en 55.

Nina Yargekov, Budapest, L’arbre qui marche, mars 2026, 192 pages.