Dans votre analyse, vous insistez sur la résilience de l’infrastructure militaire iranienne, notamment ses installations souterraines. Dans quelle mesure cette architecture rend-elle structurellement improbable toute victoire militaire décisive contre l’Iran ?

Je dirais qu’elle rend toute victoire improbable, sauf en cas de soulèvement interne. C’est la seule manière dont cette structure souterraine pourrait tomber, principalement parce qu’au-delà de ses positions fortifiées, l’Iran dispose également d’une force de plus d’un million de militaires et de paramilitaires actifs. Or, aujourd’hui, je ne vois pas de soulèvement capable d’émerger en Iran, ce qui rend une victoire américaine ou israélienne hautement improbable d’un point de vue militaire.

 

« L’Iran dispose également d’une force de plus d’un million de militaires et de paramilitaires actifs. Or, aujourd’hui, je ne vois pas de soulèvement capable d’émerger en Iran »

 

Vous décrivez une forme d’« impuissance stratégique » malgré l’intensité des frappes. Ce conflit marque-t-il les limites de la supériorité aérienne conventionnelle comme facteur décisif dans la guerre moderne ?

Seulement en partie. L’aviation, lorsqu’elle atteint un niveau de suprématie aérienne, fait généralement pencher la balance dans un conflit. Mais dans le cas de l’Iran, nous n’avons pas dépassé le stade de la supériorité aérienne, c’est-à-dire la capacité de mener des missions en territoire ennemi sans être détecté. Et pourquoi des forces aériennes aussi puissantes que celles des États-Unis et d’Israël n’ont-elles pas atteint cette suprématie au-dessus du territoire iranien ? Parce que l’Iran déploie stratégiquement ses défenses aériennes de courte portée, créant une véritable barrière. On revient alors à la question des fortifications, car seules celles-ci permettent de stocker et de protéger ces systèmes pour résister à une guerre de moyenne ou longue durée. Empêcher la suprématie aérienne et disposer d’un réseau de fortifications sont des éléments clés de la guerre asymétrique, et lorsqu’ils sont bien mis en œuvre, ils produisent une forme d’impuissance stratégique chez l’adversaire.

 

« Empêcher la suprématie aérienne et disposer d’un réseau de fortifications sont des éléments clés de la guerre asymétrique, et lorsqu’ils sont bien mis en œuvre, ils produisent une forme d’impuissance stratégique chez l’adversaire »

 

Vous soulignez l’ampleur de l’utilisation des missiles et des drones par l’Iran. Assiste-t-on à un basculement vers un modèle de guerre fondé sur la saturation et l’attrition plutôt que sur la précision et la domination ?

C’est l’erreur de l’industrie occidentale mise en évidence en Ukraine. Alors que l’Occident s’est orienté vers des armes guidées, extrêmement coûteuses et produites en faibles quantités, les Russes ont conservé un modèle fondé sur la saturation. Il faut en réalité les deux, et c’est ce que fait l’Iran. Des missiles plus anciens ont été utilisés lors des premières vagues, accompagnés de nombreux drones, saturant et désorganisant les défenses aériennes, tandis que des missiles plus précis frappaient leurs cibles. Une autre leçon du conflit iranien est que l’investissement dans des défenses aériennes très coûteuses doit être réévalué sous l’angle de la dissuasion. Est-il plus pertinent d’investir dans des systèmes de défense hors de prix ou dans des systèmes moins coûteux, tout en disposant d’un arsenal de missiles capable de riposter ? Personne ne souhaite entrer en conflit avec des pays capables de produire missiles et drones, car c’est une guerre coûteuse et risquée.

 

« Personne ne souhaite entrer en conflit avec des pays capables de produire missiles et drones, car c’est une guerre coûteuse et risquée »

 

Votre travail suggère que les évaluations occidentales et israéliennes sous-estiment les capacités réelles de l’Iran. Quels sont aujourd’hui les angles morts les plus critiques dans l’analyse de ce conflit ?

Le premier concerne l’évaluation des stocks. L’Iran fabrique des missiles avec sa propre technologie depuis trois décennies et dispose d’un arsenal bien plus important que ce qu’estime l’Occident, ainsi que de capacités de lancement conséquentes. L’Iran est également devenu exportateur de cette technologie, avec des lignes de production au Yémen et probablement au Liban. Concernant les drones, personne ne sait exactement combien l’Iran est capable d’en produire chaque mois. Le pays génère près d’un milliard de dollars grâce à l’exportation de drones, mais quelle est la part cachée de ce marché ? L’estimation devrait prendre en compte le degré d’automatisation, la capacité industrielle et le contrôle de la chaîne d’approvisionnement en composants. Les données occidentales et israéliennes estimaient autrefois que l’Iran disposait d’environ 600 lanceurs de missiles mobiles. Comment un pays qui fabrique des camions et des missiles depuis plus de 30 ans pourrait-il n’en avoir que 600 ? L’Occident a largement sous-estimé l’Iran par arrogance, alors même que celui-ci avait déjà démontré d’excellentes capacités techniques avec les premiers drones Shahed, qui restent aujourd’hui encore difficiles à neutraliser.

« L’Occident a largement sous-estimé l’Iran par arrogance, alors même que celui-ci avait déjà démontré d’excellentes capacités techniques avec les premiers drones Shahed, qui restent aujourd’hui encore difficiles à neutraliser »

 

 

Vous expliquez que les réseaux commerciaux mondiaux et les partenaires asiatiques permettent à l’Iran de contourner les sanctions. Cela signifie-t-il que la guerre économique, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, a atteint ses limites ?

La guerre économique a perdu une grande partie de son efficacité, et cette tendance ne fera que s’accentuer. Il est aujourd’hui impossible de sanctionner efficacement un exportateur de matières premières, comme l’ont montré les cas de l’Iran et de la Russie. Plus l’Occident investira dans ce type de guerre, plus cela fragilisera la sécurité de ses propres institutions dans un monde de plus en plus multipolaire. La technologie joue également un rôle central, en permettant la décentralisation d’opérations financières qui étaient inimaginables il y a quelques décennies.

 

« En mer, nous nous dirigeons vers un scénario où des drones aquatiques traqueront les sous-marins à l’aide de capteurs modernes et d’essaims coordonnés »

 

Enfin, avec l’essor des drones intégrant l’intelligence artificielle, des systèmes de guidage satellitaire et du ciblage autonome, entrons-nous dans une phase où les hiérarchies et doctrines militaires traditionnelles deviennent obsolètes ?

Les pays qui investissent aujourd’hui dans de grands navires doivent repenser ces choix à la lumière de l’époque actuelle. De la même manière, certains pays européens achètent des hélicoptères d’attaque qui ne seront livrés qu’en 2035. Je ne pense pas qu’il y aura encore, à cette échéance, de place pour l’utilisation d’hélicoptères d’attaque dans les conflits. Les drones modernes survoleront les champs de bataille en identifiant les cibles par des symboles, des uniformes et des comportements hostiles. Tout évolue dans les conflits, rendant les doctrines militaires précédentes obsolètes. En mer, nous nous dirigeons vers un scénario où des drones aquatiques traqueront les sous-marins à l’aide de capteurs modernes et d’essaims coordonnés.

 

« Faire s’effondrer l’Iran ne se fera pas en quelques semaines »

 

Quel est votre regard sur l’efficacité du blocus américain actuel ?  Peut-il réellement provoquer un effondrement économique de l’Iran, ou les mécanismes de contournement et la résilience observée ces dernières années rendent-ils cet objectif improbable ?

Le premier point est de déterminer si ce blocus est avant tout un acte politique ou un véritable blocus économique. Étant donné que plusieurs navires auraient déjà franchi ce dispositif, j’y vois davantage un acte politique. Comme outil d’étranglement des revenus iraniens, il peut être efficace s’il est appliqué strictement, mais cela ne se traduit pas par un effondrement immédiat. L’Iran dispose de connexions terrestres avec ses voisins, de liaisons maritimes avec les pays de la mer Caspienne et d’un réseau ferroviaire le reliant à la Chine. Faire s’effondrer l’Iran ne se fera pas en quelques semaines.