Nous publions, sous forme de tribune, un texte du politiste franco-libanais Ziad Majed. Il est l'auteur, notamment, de l'ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde (La Découverte, 2025).
Depuis le 7 octobre 2023, une part importante de la couverture médiatique audiovisuelle française de la guerre israélienne à Gaza, puis de la guerre au Liban, a révélé une incapacité à informer avec justesse, et une crise plus profonde des catégories à travers lesquelles le Proche-Orient est rendu intelligible.
Ce qui s'est imposé dans une majorité de chaînes de télévision n'est donc pas seulement un biais politique rédactionnel, une asymétrie compassionnelle ou une hiérarchie des urgences. C'est une véritable reconfiguration du regard. Le récit israélien de la guerre et sa terminologie militaire ont été adoptés, puis se sont progressivement soustraits à l'histoire, aux sciences sociales et au droit international.
Dès lors, les sociétés visées par les « opérations israéliennes » ont cessé d'apparaître comme des mondes habités, traversés par des rapports sociaux, des mémoires, des institutions, des aspirations, ainsi que par des expériences individuelles et collectives. Elles sont devenues des espaces d'interventions « chirurgicales », des terrains de manœuvre, des cartes saturées d'objectifs et de risques. La conséquence d'un tel déplacement fut décisive : en substituant au politique un commentaire froid, cette couverture ne s'est pas contentée d'appauvrir l'analyse, elle a contribué à rendre acceptables des formes extrêmes de violence et de criminalité.
La terminologie biaisée
L'un des symptômes de cette dérive réside dans la place accordée à la technologie militaire. Les chaînes d'information en continu, mais aussi une partie des émissions de débat, ont abondamment commenté les capacités de renseignement israéliennes, les systèmes de surveillance, la « précision » des frappes, l'efficacité supposée des « éliminations ciblées », la qualité des interceptions ou encore l'ingéniosité des opérations clandestines.
Cette focalisation fascinée n'a rien d'anodin. Elle a produit un effet de décentrement : au lieu d'appréhender la guerre à partir de ses conséquences humaines, elle a saisi certains de ses épisodes à travers les moyens de leur mise en œuvre. Le regard s'est fixé sur les instruments, sur les écrans, sur les images aériennes, sur les performances techniques. La destruction elle-même a fini par être perçue comme le résultat d'une opération maîtrisée, et non comme un possible crime de guerre et comme une catastrophe sociale.
Le détour par la technique a instauré une distance morale autant qu'intellectuelle. Il a permis de parler pendant de longues minutes d'une « frappe » sans jamais évoquer les corps qu'elle déchire, les familles qu'elle disperse, les logements qu'elle pulvérise, les écoles et les hôpitaux qu'elle met hors d'usage.
À cette esthétisation technicienne répond une mutation du langage. L'une des caractéristiques les plus frappantes de la couverture audiovisuelle a été la reprise quasi immédiate du vocabulaire produit par les appareils militaires israéliens. Les termes d'« élimination », de « neutralisation », de « cible », de « nettoyage », de « zone tampon », de « bastion terroriste » ou encore de « dommage collatéral » ont circulé avec une remarquable aisance, comme s'ils relevaient d'un registre descriptif ordinaire. Or ce lexique n'a rien d'innocent. Il n'informe pas seulement sur la guerre ; il en réorganise la perception. Il substitue des résultats à des morts, des secteurs opérationnels à des quartiers en ruine. Il déplace l'attention des victimes palestiniennes et libanaises vers la rationalité supposée de l'action armée israélienne. Une telle langue euphémise l'atroce, l'inscrit dans un horizon de nécessité et en atténue la portée morale.
Plus encore, elle en occulte la qualification politique et juridique. Dès lors que des immeubles résidentiels deviennent des « cibles », que des civils tués deviennent des « boucliers humains » et que des territoires ravagés deviennent des « zones sécurisées », la guerre cesse d'apparaître comme un problème de responsabilité pour se présenter comme un problème de gestion. Ce langage ne décrit pas simplement la réalité, il la reformule de manière à la rendre supportable. Et la présence régulière du porte-parole francophone de l'armée israélienne sur les plateaux ou dans les bulletins d'information, comme celle de l'ambassadeur israélien à Paris, souvent seul et sans contradiction, a offert un accès direct à la propagande israélienne, lui permettant de se déployer et de s'adresser librement aux téléspectateurs.
Entre déshumanisation et invisibilisation
C'est dans cet espace discursif que s'opère la déshumanisation. Encore faut-il s'entendre sur le sens du terme. Déshumaniser ne consiste pas seulement à minorer la souffrance ou à manquer d'empathie. Il s'agit d'un processus par lequel des individus et des groupes se voient dépouillés des attributs qui les inscrivent dans l'horizon commun de l'égalité humaine. Déshumaniser, c'est remplacer la personne par une catégorie, et la biographie par un chiffre. C'est faire en sorte que certaines victimes, israéliennes, soient racontées à travers leurs histoires, leurs liens, leurs noms et leurs visages, leurs projets interrompus, tandis que d'autres, palestiniennes ou libanaises, soient fondues dans des bilans, des controverses statistiques ou des soupçons automatiques. Certaines vies appellent spontanément le deuil et la solidarité, d'autres doivent d'abord prouver qu'elles méritent d'être reconnues comme pleinement humaines. La déshumanisation constitue un mécanisme raciste central dans les situations de violence extrême. Car elle rend possible ce qui, sans elle, apparaîtrait comme insoutenable. Elle prépare les esprits à accepter que des populations entières soient bombardées, déplacées, affamées ou traitées comme un problème logistique.
Ce phénomène se mesure aussi à travers les mots qui manquent. Le problème de la couverture audiovisuelle dominante ne tient pas seulement aux termes employés, mais à ceux qu'elle écarte, retarde ou entoure de précautions « disproportionnées ». Des notions telles qu'occupation, colonisation, blocus, impunité, apartheid, nettoyage ethnique, crime de guerre, crime contre l'humanité et crime de génocide ont trop souvent été traitées comme des formulations suspectes, immédiatement renvoyées au militantisme, alors qu'elles relèvent d'abord de cadres historiques, juridiques et analytiques indispensables. Une langue qui renonce à nommer l'occupation empêche de comprendre la structure du rapport de domination. Une langue qui tait la colonisation efface la continuité de la dépossession territoriale. Une langue qui récuse d'avance toute discussion sur l'apartheid s'interdit de penser la dimension institutionnelle de la discrimination et de la violence. Quant à la négation des crimes israéliens, notamment du crime de génocide, pourtant invoqué par la grande majorité des organisations internationales, des juristes et des experts du sujet, elle constitue le véritable militantisme pro-israélien adopté par certains médias dans leur volonté affichée de nier ou de relativiser les crimes d'Israël. Car ce qui n'est pas nommé demeure difficile à penser, et ce qui demeure difficile à penser devient plus facile à tolérer.
Le recul des sciences sociales
Cette réduction du vocabulaire disponible s'inscrit aussi dans un contexte plus large : le recul des sciences sociales dans l'espace médiatique. Là où l'on attendrait des éclairages sur les configurations étatiques, les trajectoires historiques, les économies politiques et les mémoires collectives, les formes de mobilisations et les structures ou les effets sociaux des conflits, se déploie trop souvent une expertise de flux, rapide, interchangeable, portée vers les diagnostics simplificateurs et approximatifs. Elle laisse prospérer un culturalisme paresseux qui présente le Proche-Orient comme un espace naturellement voué à la violence, travaillé par des passions irrationnelles ou prisonnier de haines immémoriales. Une telle lecture n'est pas seulement pauvre, elle est idéologiquement fonctionnelle. Elle dispense d'examiner les politiques d'occupation, les effets différenciés de la guerre et les formes concrètes d'impunité. Elle remplace l'histoire par l'essence, la domination par la culture, et les structures politiques par des identités supposées closes sur elles-mêmes.
Depuis le 7 octobre 2023, cette tendance culturaliste s'est articulée à une droitisation plus générale du débat public français. Le cadrage sécuritaire s'est imposé avec d'autant plus de force que les acteurs armés opposés à Israël étaient aisément rabattus sur l'étiquette du terrorisme. Que ces organisations soient islamistes ou armées a suffi, dans une grande partie du commentaire, à étendre à l'ensemble des territoires et des populations palestinienne et libanaise une lecture dans laquelle la guerre israélienne apparaissait d'abord comme une réponse légitime à une menace. Dans cette logique, la destruction israélienne des hôpitaux, des écoles, des ponts, des centrales électriques et des lieux de culte, le meurtre de médecins, d'enseignants et de journalistes, le déplacement forcé de populations, la politique de la famine, le blocus interdisant le passage de médicaments et de nourriture d'enfants, la torture des prisonniers, et les violations répétées du droit international, ont été relégués à l'arrière-plan. Le terme de terrorisme a ainsi été transformé en opérateur général de justification. Il a contaminé le regard porté sur Gaza et le sud du Liban, autorisant une lecture où la société disparaît derrière « l'ennemi barbare », et où la population civile se trouve insensiblement absorbée dans un environnement réputé hostile.
Le cas du Liban est particulièrement révélateur des ravages de ce schéma. Car si les Palestiniens, notamment à Gaza, subissent depuis des décennies un culturalisme et une déshumanisation qui se sont manifestés lors des guerres précédentes, en 2008, 2012, 2014 et 2021, les Libanais pouvaient se croire à l'abri, au vu du souvenir d'un traitement considéré comme plutôt objectif par les médias français jusqu'en 2006. Réduire la guerre israélienne dévastatrice, qui a fait plus de 2 000 morts, 7 000 blessés et plus d'un million de déplacés, à « une riposte d'Israël au terrorisme du Hezbollah », revient à effacer presque tout ce qui fait la spécificité de la situation. Et considérer le Hezbollah exclusivement comme un mouvement terroriste justifiant « l'opération » israélienne interdit de saisir ce qui fait de lui un acteur enraciné dans une histoire particulière, liée à l'occupation israélienne du Sud-Liban, commencée en 1978, soit cinq ans avant la création du Hezbollah, à des formes d'encadrement social, à une base militante, à des rapports de force confessionnels internes, à une relation organique avec l'Iran, à un effondrement économique durable et une crise profonde de l'État libanais et à des mémoires de guerre encore vives. Comprendre cela permet de penser le Liban autrement que comme un théâtre vide offert aux narratifs israéliens.
La censure et l'autocensure
À tout cela s'ajoute la question de la censure, qu'il faut entendre dans un sens large. Il ne s'agit pas seulement d'interdictions explicites ou de décisions institutionnelles spectaculaires. La censure relative à Israël, au génocide à Gaza et à la destruction, officiellement annoncée, de dizaines de villes et de villages libanais, opère aussi par atmosphère, par intimidation diffuse, par délégitimation préventive et par instrumentalisation menaçante de la lutte contre l'antisémitisme. Certains mots deviennent coûteux, certaines solidarités interdites. Il se crée ainsi un espace public où la prudence ne consiste plus à être rigoureux, mais à éviter ce qui dérange un ordre dominant. Cette contraction du dicible affecte les médias, l'université, les institutions culturelles et les lieux de production du savoir.
Elle se redouble d'un autre phénomène : le contrôle de la visibilité elle-même. Lorsqu'un territoire bombardé est fermé à la presse internationale, lorsque les journalistes locaux paient un tribut humain exorbitant, plus de deux cents tués à Gaza, six au Liban, pour documenter la guerre, lorsque les images sont filtrées, contextualisées par les seules sources militaires ou soumises à des conditions drastiques de circulation, ce n'est pas seulement l'information qui est entravée. C'est la structure même de la preuve qui est modifiée. Le témoignage des victimes devient plus facile à relativiser et la narration de la guerre se trouve partiellement confisquée par ceux qui la mènent.
Une telle configuration interdit de comprendre ce que l'histoire de la région montre pourtant avec constance : ni les invasions ni la force brute d'Israël ne produisent de stabilité. En Palestine comme au Liban, l'effacement du temps long permet de présenter chaque séquence de violence comme un commencement absolu, alors qu'elle s'inscrit dans des continuités anciennes d'agressions et d'impunité.
Ziad Majed
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