Il existe des technologies qui soignent.
Et d’autres qui changent silencieusement notre rapport philosophique au vivant.

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Les vaccins à ARN messager appartiennent peut-être à cette deuxième catégorie.

Je ne suis pas scientifique.
Cet article n’est ni un avis médical, ni un appel à accepter ou refuser quoi que ce soit.
C’est une réflexion plus profonde, presque anthropologique, loin du débat binaire et pavloviennement hystérique auquel on assiste dans les médias:
qu’est-ce que cette technologie dit de notre époque, de notre rapport au corps, à la nature, à la frontière entre l’humain et la technique ?

Parce qu’au fond, ce qui me trouble avec l’ARN messager n’est pas d’abord la question sanitaire, c’est la logique philosophique qu’il introduit.

Les vaccins classiques reposaient sur une idée relativement intuitive :
on expose le corps à un agent affaibli, inactivé, ou à une partie extérieure du virus, afin que le système immunitaire apprenne à le reconnaître, et à créer des anticorps humains pour se défendre.

Mais avec l’ARN messager, quelque chose change symboliquement.

Le corps n’est plus simplement confronté à un élément étranger venu de l’extérieur.
Il devient lui-même le lieu de production.

Nos cellules reçoivent une instruction biologique leur demandant de fabriquer une protéine virale, une partie du virus , donc non humaine, afin que l’organisme apprenne ensuite à s’en défendre.

Et c’est là que commence mon malaise philosophique.

Parce qu’il y a quelque chose de profondément étrange dans l’idée de demander au corps humain de produire lui-même une partie de ce qu’il considère ensuite comme une menace.

Comme si le vivant devait désormais générer son propre ennemi dans son intimité la plus profonde, le coeur de sa cellule, pour apprendre à survivre.

Je sais que scientifiquement, on expliquera que cette protéine n’est pas “le virus entier”, qu’elle ne constitue pas une infection complète, que le procédé a une logique immunologique rationnelle.
Je l’entends.

Mais philosophiquement, symboliquement, quelque chose bascule.

Le corps humain cesse d’être seulement un organisme à protéger.
Il devient une plateforme programmable.

Ça change tout.

Une infrastructure biologique temporairement “hackée” pour produire un élément artificiellement introduit dans sa logique interne, qui n’est pas de même nature.

Et je crois que beaucoup de gens ont ressenti ce malaise intuitivement, sans toujours réussir à le formuler clairement.

Pas forcément parce qu’ils pensaient à des théories extravagantes.
Mais parce qu’ils sentaient confusément qu’une frontière anthropologique venait d’être franchie.

Pendant des siècles, la médecine tentait principalement d’aider le corps.
D’accompagner ses mécanismes naturels.
D’intervenir de l’extérieur.

Ici, la logique devient différente :
on demande au corps de devenir lui-même l’outil de production du processus thérapeutique ou préventif.

Le vivant devient usine, et une usine à fabriquer des éléments non-humains.

Et derrière tout cela, il existe aussi une autre question, encore plus vertigineuse.

Celle de notre rapport à la création elle-même.

Car dès l’instant où l’on commence à utiliser les cellules humaines pour produire des éléments issus d’un autre organisme, même partiels, même ciblés, même temporaires, on entre symboliquement dans une zone où les frontières deviennent moins claires.

Humain/Non-humain.
Naturel/Artificiel.
Interne/Externe.

Les lignes commencent à se brouiller.

Encore une fois, je ne parle pas ici au sens sensationnaliste ou fantasmatique du terme.
Je parle d’un basculement philosophique.

Parce qu’au fond, cette technologie repose sur une idée profondément moderne :
le vivant devient modifiable, programmable, réorganisable selon une logique technique.

Et cela soulève forcément une question presque métaphysique :
jusqu’où l’homme veut-il intervenir dans les mécanismes fondamentaux de la vie ?

Pendant longtemps, la médecine réparait.
Aujourd’hui, certaines technologies commencent à réécrire, orienter, piloter certains processus biologiques eux-mêmes.

Et il existe dans cette évolution quelque chose qui peut troubler profondément, même chez des personnes rationnelles et non “anti-science”.

Car plus nous entrons dans la capacité de manipuler les mécanismes intimes du vivant, plus apparaît une tentation ancienne de l’humanité :
celle de vouloir maîtriser totalement la création.

(et puis un jour la monétiser?)

De devenir non plus seulement des êtres vivants…
mais les architectes du vivant.

Sur ma chaîne youtube, je viens de faire une vidéo d’analyse à l’aune de tout cela du film Blade Runner…nous y sommes complètement.

Et peut-être que le malaise de beaucoup de personnes vient aussi de là.

De l’impression diffuse que notre civilisation franchit des seuils anthropologiques majeurs avec une rapidité vertigineuse, sans toujours prendre le temps d’en mesurer les conséquences philosophiques, psychologiques ou spirituelles.

On se demande plus souvent :
“Avons-nous le pouvoir de le faire ?”
que:
“Devons-nous le faire ?”

Or ce n’est pas parce qu’une chose est techniquement possible qu’elle devient automatiquement sage, souhaitable ou moralement neutre.

Toutes les civilisations qui ont acquis une puissance nouvelle ont dû apprendre une chose essentielle :
la capacité technique sans réflexion éthique peut devenir une forme d’ivresse.

Et peut-être que le vrai débat autour de ces technologies dépasse largement les vaccins eux-mêmes, et l’hystérie que ce sujet génère.

Il touche à quelque chose de beaucoup plus vaste :
la place de l’Homme face au vivant.
Et la frontière fragile entre comprendre la vie… et vouloir la “re-design” entièrement.

Et au-delà même du vaccin, c’est peut-être cela la vraie révolution :
la montée d’une médecine programmable où l’on ne soigne plus uniquement avec des molécules ou des gestes, mais avec des instructions.

Comme si le corps devenait peu à peu un système d’exploitation biologique.

Évidemment, certains verront dans cette évolution un progrès immense.
Peut-être ont-ils raison sur certains aspects, et ça sauvera certainement des malades lambdas.
Mais que devient notre vision de l’humain quand cela devient possible ?

Nous parlons ici non d’un traitement curatif administré à une personne malade en situation critique, mais d’une démarche préventive, potentiellement massive, appliquée à des populations entières, parfois dans l’urgence, parfois avec très peu de recul historique.

Et cela change profondément la dimension éthique du débat.

Parce qu’en médecine, le rapport bénéfice-risque n’est pas perçu de la même manière lorsqu’on tente de sauver quelqu’un d’une maladie ou d’une mort imminente… ou lorsqu’on agit préventivement sur des individus en bonne santé.

Plus une technologie touche à quelque chose d’intime, fondamental et inédit dans le fonctionnement du vivant, plus l’exigence de prudence philosophique devrait être élevée.

Or notre époque semble parfois fonctionner à l’inverse.

La capacité technique crée immédiatement une pression morale pour l’utiliser.
Comme si l’innovation suffisait à légitimer son propre déploiement.

Mais l’histoire humaine montre pourtant que toutes les révolutions techniques transforment aussi notre conception de l’Homme.

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L’industrialisation a changé notre rapport au temps.
Les réseaux sociaux ont changé notre rapport à l’attention.
L’intelligence artificielle change déjà notre rapport à la pensée.

Et les biotechnologies changeront inévitablement notre rapport au corps.

La vraie question est civilisationnelle, et pas simplement médicale, contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire.

Jusqu’où voulons-nous rendre le vivant programmable ? Et par qui ?
À partir de quel moment cesse-t-on simplement de soigner… pour commencer à reconfigurer notre définition même du vivant ?

Je n’ai pas de réponse définitive. Je ne suis pas à l’aise avec tout cela.

Intuitivement, j’ai un noeud dans le ventre quand j’y pense.

Ça c’est simplement mon ressenti.

Mais je crois qu’une société saine devrait pouvoir poser ces questions calmement, philosophiquement, sans hystérie, sans slogans, sans réduction immédiate au duel absurde entre “pro-science” et “complotisme”.

Parce qu’entre l’adoration aveugle du progrès et le rejet irrationnel de la science, il existe encore quelque chose de précieux :

La réflexion.

Béatrice

Joie, vie, liberté… ensemble. 🌹