La mort récente du grand Antonio Lobo Antunes nous a rappelé un peu de la vanité des choses humaines, en tout cas dans le monde des lettres. L’écrivain portugais faisait partie en effet de cette petite caste d’auteurs longtemps promis au prix Nobel de littérature, mais qui ne l’obtinrent jamais, sans pouvoir toujours dissimuler la déception, voire le désagrément, que cela avait pu leur causer – surtout si une sorte de rival avait fini par l’avoir à votre place : ce fut le cas de José Saramago, en 1998. Tout cela est anecdotique, dira-t-on, et l’œuvre de Lobo Antunes, dont la mauvaise humeur était par ailleurs proverbiale, n’a pas besoin de validation institutionnelle.

publicité

Il n’empêche, on y pense à propos d’un autre « géant de la littérature » (s’il faut user de ce cliché commode), que la mort n’a pas condamné au moindre purgatoire, semble-t-il : Philip Roth. Depuis sa disparition en 2018, celui-ci – ou son fantôme – continue en tout cas de hanter les lettres françaises, avec entre autres trois volumes de romans et récits désormais traduits en Pléiade, un essai de Marc Weitzmann récompensé du prix Femina (La Part sauvage, en 2025), et aujourd’hui ce Philip & moi de Colombe Schneck, roman auto-fictif assez singulier qui mérite vraiment qu’on s’y attarde. Qu’importe alors de se souvenir que c’est Saul Bellow, et non Philip Roth, qui fut couronné (en 1979) par le jury suédois ?

Cette affaire de Nobel, tout de même, n’est pas absente du livre de Colombe Schneck, qui aurait pu s’appeler aussi bien Francine et moi. En effet, autant que Philip Roth, c’est la figure plus méconnue de Francine du Plessix Gray (1930-2019) qui se trouve au cœur du roman. Cette écrivaine et journaliste fameuse du New Yorker, d’origine russe et française, qui publia des essais sur Louise Colet ou Simone Weil et quelques fictions de moindre importance, fut la voisine et proche amie du romancier américain, avant que ne se développe entre les deux une brouille bientôt transformée en haine tenace, presque obsessionnelle. Philip soupçonna ainsi Francine de l’avoir empêché d’obtenir le prix Nobel en diffusant sciemment des informations compromettantes sur sa vie privée et ses comportements misogynes.

Quoi qu’il en soit, le point de départ de Philip & moi est le séjour que fait comme jeune fille au pair le double romanesque de Colombe Schneck, Esther, à l’été 1991, dans le Connecticut : elle a alors 19 ans, veut devenir journaliste, et a obtenu presque sur un malentendu ce qu’elle vit comme une faveur intimidante mais formidable, séjourner chez une socialite américaine dont le voisin est un écrivain célèbre. Le livre raconte comment Esther, trente ans plus tard, alors qu’elle est devenue elle-même journaliste et fait la promotion en Amérique de son livre Une histoire de mon utérus (sic), ravive les souvenirs de cet été ancien, sans qu’on sache exactement ce qui relève de l’invention ou des souvenirs réels de la vraie Colombe Schneck.

Ce qui est sûr, c’est que la base du récit est authentique, puisqu’il est avéré que Francine du Plessix Gray est bien à l’origine de l’acquisition par Roth d’une maison dans son voisinage, et que les deux personnalités se sont alors assez assidûment fréquentées… Pourquoi se sont-elles brouillées ? Rien n’est ici garanti, mais peut-être Francine s’était-elle vexée de n’avoir pas eu d’aventure avec Philip, alors que celui-ci avait la réputation de coucher avec tout le monde, ou de n’avoir pas été estimée par celui-ci à sa juste valeur littéraire… à moins que d’autres secrets d’ego encore, ou rivalités de reconnaissance, aient alimenté la fâcherie entre ces deux puissants caractères.

Le premier charme du livre de Colombe Schneck, qui joue de la superposition du présent et des souvenirs, tient en tout cas à cette dimension de chronique d’un petit monde, avec ses grandeurs et ses mesquineries : il y a un côté « envers du décor » perçu par l’œil naïf d’une jeune Française, ambitieuse mais indécise, qui rend le récit agréable et d’autant plus intriguant qu’on ignore quelle est sa part exacte d’imagination. Peu importe, au fond : cet aspect lointainement proustien – les coulisses volontiers libidineuses du monde que l’on découvre – donne au texte quelque chose comme une tonalité de cruauté joyeuse, de moralité qui ne pèse pas, même quand il se risque à des scènes un peu crues.

Colombe Schneck ne cache rien des défauts de Philip Roth mais elle les évoque à travers une prose qui ne se referme jamais mécaniquement sur un quelconque jugement

Et s’il faut ouvrir ici une parenthèse personnelle, je dois avouer que le roman m’a d’autant plus intrigué que j’ai moi-même connu, ou en tout cas croisé Francine du Plessix Gray, dans une autre vie américaine, près d’une vingtaine d’années après les faits que rapporte Colombe Schneck. C’était donc une femme plus âgée, mais qui avait gardé son aura et un snobisme à toute épreuve, assez sec et déroutant, mais qui pouvait être entrecoupé de rires étonnamment pointus.

Je me souviens même qu’elle m’avait invité, en même temps qu’Edmund White, pour un week-end dans cette maison du Connecticut dont parle le livre, mais avait annulé la chose à la toute dernière minute, m’appelant très tôt le samedi matin pour me dire qu’elle ne pouvait pas me recevoir en raison d’une affaire que sa confusion et mon anglais un peu défaillant ne me permirent pas de comprendre en détail, mais où il était question, je crois, d’une tentative de cambriolage, réelle ou supposée, pour elle passablement traumatisante. Je n’eus donc pas le plaisir de goûter au plaisir qu’elle me promettait de sa piscine, ce qui au fond m’arrangeait, car je n’avais pas réussi à remettre la main sur un maillot de bain.

Cette anecdote a peu d’intérêt en soi, on en convient, mais elle témoigne d’une chose particulièrement sensible dans le livre de Colombe Schneck : l’attrait romanesque, largement fantasmé, parfois sulfureux, mais en tout cas très particulier que peuvent exercer les personnages bien réels d’un certain monde artistique et littéraire américain, pour ne pas dire new-yorkais. Qu’on ait pu les approcher ou non n’a guère d’importance, au fond, puisque les livres permettent précisément de vivre cette espèce de rapport d’admiration singulier : on continuera d’ignorer dans quelle mesure l’écrivaine a effectivement rencontré Philip Roth, ou a réellement séjourné comme jeune fille au pair chez Francine du Plessix Gray (il semble que non), mais elle nous aura fait partager cette espèce de frisson spécial, tout en déconstruisant avec légèreté le mythe sur lequel il se fonde.

Son livre s’apparente ainsi à une enquête fictionnalisée – et très sérieusement documentée, puisqu’elle a eu accès à de nombreuses archives – sur un milieu dont elle décrit les travers intimes, mais avec une espèce d’affection où continue de se mêler l’admiration d’une jeune fille fascinée par la vie intellectuelle, sentimentale, sexuelle, de ces êtres qui ne ressemblent guère à ses parents.

Et c’est un autre aspect intéressant de Philip & moi : Esther rencontre, à travers Roth et une partie de son entourage, l’incarnation d’une identité juive qui diffère de sa propre tradition familiale, et où l’exubérance, le mauvais goût, le mauvais esprit même, s’exprime parfois génialement, en opposition à l’espèce de discrétion européenne de parents marqués par les guerres, le souvenir des camps. Bien sûr, le livre n’est pas pour autant un témoignage, et ne se veut pas davantage une enquête plus ou moins sociologisante qui comparerait des milieux français et américain : il raconte, à la lisière du vrai et du faux, au travers d’anecdotes souvent savoureuses, ce que l’on sent bien être une expérience authentique, et où le fait d’être une femme se révèle évidemment essentiel.

Colombe Schneck ne cache rien des défauts de Philip Roth, tels que de nombreuses sources ont pu les faire apparaître dans ses relations avec les femmes en général, et avec son épouse Claire Bloom en particulier, mais elle les évoque à travers une prose qui ne se referme jamais mécaniquement sur un quelconque jugement. Grande amie de Francine du Plessix Gray, Claire Bloom est en effet une autre figure importante du livre, qui vécut plus d’une quinzaine d’années avec Roth avant un divorce particulièrement difficile, suite auquel elle écrivit un livre, publié en 1996 et non traduit en français (Leaving a Doll’s House : « quitter une maison de poupées »), où elle régla pour ainsi dire ses comptes avec l’auteur de Portnoy et son complexe – celui-ci soupçonnera d’ailleurs Francine du Plessix Gray d’avoir participé à sa rédaction, dans le but express de nuire à sa réputation. Il y répondra dans un roman qui n’est pas son meilleur, assurément : J’ai épousé un communiste, et en concevra un ressentiment semble-t-il inextinguible.

Sans doute cette façon de réfléchir, et de se réfléchir, jeune fille ou écrivaine confirmée, au miroir des figures féminines complexes de l’entourage de Roth est-elle à la part la plus subtile du livre, dont on peut dire en définitive qu’il constitue une sorte d’autoportrait en mouvement – le mouvement des ans, consubstantiel au travail romanesque de la mémoire, qui est aussi un jeu inévitable avec la vérité. Vérité des faits et vérité d’un moi, jamais assurée, qui se réfracte et se construit à travers le dispositif du roman, ici assoupli par une composition fondée sur des séquences brèves, presque fragmentaires, au point qu’on pourrait la dire rhapsodique.

En somme, il n’y a pas de conclusion définitive, qui serait comme le résultat d’une enquête sur Philip Roth, bon écrivain et mauvais homme – sempiternel débat, ici dépassé. Rien n’est si simple et l’espèce de papillonnage de Colombe Schneck entre les souvenirs d’Esther et le présent d’un monde littéraire lui aussi marqué par l’après #MeToo, rend compte de la complexité des choses avec une aisance qui ne néglige pas non plus l’humour. Tout cela fait bien des qualités : celles que permet, sans nul doute, la foi sincère dans la littérature.

Colombe Schneck, Philip & moi, Stock, janvier 2026, 360 pages.