Le poète Vasyl Stus, né en 1938, est aujourd’hui une célébrité en Ukraine. Son traducteur Georges Nivat explique qu’il est enseigné dans les écoles et que les travaux universitaires sur son œuvre se multiplient. Pendant ce temps, alors que la Russie mène une guerre d’invasion aussi violente qu’illégitime contre son pays, son ex-avocat qui a soutenu sa culpabilité plutôt que de le défendre pendant son procès – ce qui a eu pour conséquence d’envoyer Vasyl Stus en prison dans l’Oural où il mourra en 1985 – est devenu un proche de Poutine.

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Lire aujourd’hui Vasyl Stus, c’est découvrir un poète dont l’acte de dissidence est d’un courage inouï, et aussi un écrivain pour qui l’Ukraine puise sa culture dans les valeurs européennes de liberté, de beauté et aussi de grotesque. En exemple, ces vers illustrant mon propos, ceux-ci sur le ton d’une introspection inspirée de Job dans la Bible : « Ta fibre, c’est le poète en toi, / Tout le reste n’est que fumier » (p. 92) et celui-là en référence à Pétrarque : « Première canzone et précoce coucou ! » (p. 375).

Avant de tenir entre mes mains Palimpsestes de Vasyl Stus, j’ignorais tout de lui, même son nom m’était inconnu. J’étais comme le duc de Butchester, un des personnages du roman de Pavel Hak, Trust (KC Éditions, 2025) : « Russe, Polonais, Tchèque, Slovaque, Ukrainien, ces distinctions ethnico-raciales n’avaient aucun sens pour le duc anglais. Tous ces ploucs tombaient indistinctement dans la peu honorable catégorie des gens de l’Est, race depuis toujours inférieure aux Anglais de souche. » Certes, ici, Pavel Hak force le trait et provoque son lecteur en insistant sur la xénophobie et le mépris aussi cruel que snob de son personnage mais, en tant que Tchèque né en Bohème, nous pouvons l’entendre. D’autant plus que son roman mêlant réalisme et satire, dépeint notre monde ravagé par la finance, les exactions et les conflits meurtriers de Paris à la Chine en passant par l’Afrique, les États-Unis, l’Afghanistan et Londres. Un monde dont l’invasion russe de l’Ukraine depuis quatre ans révèle l’horreur.

Il n’y a pas pire malheur qu’une guerre avec son lot de tueries et de massacres et de déportations ; mais dans une ville comme Kiev, la vie quotidienne continue avec ses sorties culturelles comme le fait d’aller au théâtre. C’est ce que me raconta, il y a quelques semaines une Ukrainienne rencontrée lors d’une soirée à Paris qui m’expliqua aussi que l’édition littéraire d’écrivains ukrainiens était en plein essor dans son pays et qu’il serait temps qu’en France, on arrête de lire Dostoïevski pour nous intéresser aux classiques ukrainiens.

Elle ajouta aussi que cette vie quotidienne n’était pas sans danger ni risque de mort, comme ça lui est arrivé quand elle se trouva nez à nez avec un drone russe venu faire, me dit-elle, « un safari humain » en plein centre-ville, aux alentours de midi. L’armée russe, en effet, cible maintenant les groupes de civils en plus des soldats ukrainiens sur le front.

Ainsi peut-on saluer ce livre de Vasyl Stus qui rêva d’une Ukraine libre qu’il nomme « ma Patrie » ou « le Pays natal » dans certains vers, une Ukraine affranchie de l’URSS et capable de défendre son territoire comme en témoigne le récent livre de la poétesse soldate Yaryna Chornohutz née en 1995, C’est ainsi que nous demeurons libres (Le Tripode, 2025). Elle y évoque l’ordinaire du front et le destin d’une jeunesse risquant la mort sous les bombardements et les balles ennemies.

Tous deux, très attachés à leur nation souvent de façon nostalgique mais sans chauvinisme, ont d’ailleurs chacun un poème paru dans des anthologies de la poésie ukrainienne traduite en français, Vasyl Stus dans Ukraine, 24 poètes pour un pays (Éditions Bruno Doucey, 2022) et Yaryna Chornohuz dans Ukraine, la poésie en guerre (Éditions Abstraction, 2025) déployant malgré la différence de génération une même énergie en sachant que – comme elle l’écrit : « Mon peuple pleure sur les tombes depuis des siècles et je pleure aussi / et tout ce que je peux faire d’autre / c’est de prendre une mitraillette / ce que j’ai fait il y a longtemps / car les poètes dans ce pays pressentent les guerres les premiers / et chaque fois on les prend pour des fous… » (p. 103).

Vasyl Stus lui, n’aura pas le temps de prendre une mitraillette. Il sera emprisonné deux fois, d’abord en 1972 condamné à 5 ans de bagne en Sibérie pour activités antisoviétiques et en 1980, condamné à 10 ans de travaux forcés pour avoir été à la tête du Groupe Ukrainien de Helsinki.

Et la Pologne n’est pas en reste, partageant avec l’Ukraine une grande partie de sa frontière et, de ce fait, est sur le qui-vive quant à une potentielle menace russe en cas d’extension des combats en Ukraine, une Pologne dont Vasyl Stus saluera à l’époque le mouvement ouvrier anticommuniste mené par le syndicat Solidarnosc écrivant : « Je suis enthousiasmé par les héros polonais, et je regrette de ne pas être polonais. La Pologne fait époque dans le monde totalitaire, et elle prépare sa chute » (p. 511). Citons aussi la parution l’année dernière du Le Futurisme polonais, 1918-1924 (Éditions Brill, 2025), un ouvrage dirigé par Malgorzata Perigot-Grygielewicz et Franck Jedrzejewski.

C’est que l’invasion russe, qui a commencé dès 2014 avec l’annexion de la Crimée mais qui marqua surtout la communauté internationale par son attaque massive de l’Ukraine en 2022, n’est pas seulement militaire. Elle est aussi un ethnocide dont le programme se résume à la « dénazification » du pays comme le déclare l’état-major russe. Ceci afin de rayer de la carte toute une culture en imposant la langue russe comme l’URSS l’a fait pendant le XXe siècle. Si la défense de cette culture a coûté la vie au dissident Vasyl Stus, celui-ci a fait preuve de ténacité et de volonté jusqu’à la fin, devenant « Tel un cheval entravé, / Qui se redresse, cabré » (p. 210), lit-on dans un de ses poèmes. Oui, Vasyl Stus fut bien « entravé » passant quinze ans de sa vie emprisonné mais toujours, il se cabrera ne cessant d’affirmer son insoumission : « Cosaques chez eux galopent / Vont en Ukraine, invités. / À dextre, vertèbres jaunies, / À sénestre, blancs ossements » (p. 166).

Si les Cosaques nous apparaissent ici, c’est parce qu’ils étaient des nomades et de rudes guerriers sans attaches et autonomes qui défendaient les terres slaves des razzias des ennemis et certainement que Stus voit en eux un modèle et de résistance et de liberté en terre ukrainienne. Mais il n’y a pas qu’eux, les femmes tziganes lui inspireront aussi ce vers aussi subversif qu’humoristique : « Bien plus qu’en Marx, / Je crois en vos bottes chamoisées » (p. 62).

Il n’y a que le poète, avec cette arme que sont ses vers et ses outils que sont ses souvenirs, qui a la force de se projeter dans l’avenir afin de faire entrer son pays dans une histoire qui serait enfin la sienne.

Si ces voix littéraires slaves qui nous parviennent aujourd’hui traduites en français comptent, c’est parce que la poésie par sa façon de travailler la langue, d’en faire un matériau est autant une arme redoutable qu’un outil précieux. Nous le savons depuis longtemps en France avec des poètes comme Agrippa d’Aubigné dénonçant les guerres de religion en prenant le parti des protestants ou Victor Hugo attaquant ouvertement Napoléon III dans Les Châtiments alors qu’il est en exil ; et, plus près de nous, ceux qu’on a nommé les poètes de la Résistance dont le cas le plus réussi est Les Feuillets d’Hypnos de René Char, poème écrit dans le feu de l’action ; ou encore plus récemment avec Manuel Joseph qui dit cela dans son livre Amilka aime Pessoa : « C’est le défaut français le plus répandu, se repasser les restes tièdes du fascisme et rouler la mie de pain au creux de la paume jusqu’à noire elle soit » (P.O.L, 2002).

Chez Vasyl Stus, la poésie est une arme quand elle vise ceux qui ont le pouvoir d’enfermer dans les goulags quiconque ne veut pas reconnaître l’ordre soviétique que le poète désigne du nom de « L’union Sov-Com-Goulag » (p. 71) en ajoutant quelques poèmes plus loin : « Où que tu ailles, les sbires sont là » (p. 147). Et la poésie, elle est aussi un outil en ce qu’elle permet de conserver et de transmettre une mémoire, celle d’un peuple, pas seulement dans son identité nationale mais surtout dans sa capacité à partager des valeurs universelles dont l’Ukraine est le lieu névralgique : « Ukraine ! accorde-moi chemin d’honneur ! / Ukraine ! accorde moi Visage sans peur ! » (p. 111) s’emporte Vasyl Stus.

Aussi, pour bien comprendre l’effet que ses poèmes produisent et mesurer leur force de frappe, il est judicieux de commencer par évoquer les textes qui se trouvent à la fin de Palimpsestes. Ici, Vasyl Stus expose clairement sa vision politique et anthropologique de la poésie.

En effet, ce livre qui n’est pas une édition critique, bien qu’il soit abondamment documenté, nous permet de situer par ses « proses » le contexte dans lequel Stus a écrit ses poèmes qui occupent plus de 400 pages sur un total de 605, le tout accompagné d’un index des noms cités et d’un « envoi » de Georges Nivat qui clôt ce volume où il s’adresse ainsi à Stus : « Que tes mots guérissent l’Europe, et passent de génération en génération ».

Dans cette dernière partie, on peut lire un article sur un poète ukrainien, un extrait de son cahier de camp daté de 1982, et diverses lettres envoyées à sa femme, son fils, ses parents ou des amis. Concernant la poésie comme arme, on se rend vite compte en les lisant que Stus est seul face au KGB, et qu’il bataille aussi contre l’intelligentsia corrompue de l’Ukraine et contre la religion orthodoxe, même si tout cela converge vers le Soviet Suprême.

Vasyl Stus face au KGB : « L’étiquette de “nationaliste” fonctionne parfaitement sur la Kolyma. Je me sens comme un gladiateur dans l’arène d’un cirque romain face à des fauves. Pire encore : je n’ai ni glaive, ni gaffe. Châtiment public d’un homme désarmé, pieds et poings liés. Qu’adviendra-t-il demain ? Tout est fait pour que j’écrive un article d’autoaccusation. Obtenir mon suicide volontaire, tel est le plan idéal des éducateurs locaux » (p. 540), écrit-il à des amis dans une lettre datée de 1978.

Vasyl Stus face à l’intelligentsia ukrainienne : « Mais y a-t-il vraiment une intelligentsia ukrainienne ? Je pense qu’en général, elle est encore trop jeune, immature. Ce qu’on appelle l’intelligentsia ukrainienne c’est 95% de fonctionnaires et 5% de patriotes. Et encore les 5% veulent exprimer leur patriotisme dans un paragraphe officiel, c’est un patriotisme superficiel et qui n’oblige à rien. Car dans l’Ukraine, jusqu’à maintenant, on n’a pas réussi à créer une gravitation patriotique » (p. 508), lit-on dans son journal où il dit aussi de la religion orthodoxe : « L’esprit ukrainien n’a pas su se libérer du poids de cette roche de foi passéiste. C’est peut-être une des raisons de notre tragédie nationale. Je n’aime pas le Christianisme. Non ! » (p. 509).

Concernant l’usage de la poésie comme outil, on apprécie le cosmopolitisme de Vasyl Stus qui ne se limite pas aux poètes de son pays comme Taras Chevtchenko – autre grande figure ukrainienne – qu’il estime être trop préoccupés par « la vie spirituelle » et donc éloignés du « modernisme de la poésie européenne » (p. 478).

Alors, il mentionne dans ses lettres Ray Bradbury, Bertolt Brecht, Marcel Camus, Tennessee Williams, Beckett, Dürrenmatt, Oscar Wilde, Proust, Dostoïevski, Marc Aurèle, Virginia Woolf et James Joyce et aussi Jack London dont il explique que quand il a lu pour la première fois à l’adolescence le roman Martin Eden, le monde a basculé pour lui parce que « cet homme avait souffert, mais il avait réussi à surpasser tous ceux qui étaient nés coiffés ! Et tout cela avec un travail acharné […] et tout cela avec de la sueur salée et sanglante » (p. 546). Mais on mesure véritablement la passion et le goût intellectuel de Vasyl Stus pour tous ces auteurs et autrices dans une lettre à sa femme datée de 1975, où après lui avoir donné de ses nouvelles dans quelques lignes, il lance : « Maintenant parlons de Rilke ! »

Cet intérêt n’est pas seulement une curiosité, c’est aussi une façon radicale pour Stus de remédier à la pauvreté et à l’indigence de la création de son pays qu’il juge inapte à insuffler un nouvel esprit patriotique : « La littérature perd son esprit vital. La littérature devient un royaume d’âmes anémiques qui ne savent pas (ou ne veulent pas) vivre comme les autres hommes, la littérature devient un comptoir de vent de sirops, d’eau de Seltz » (p. 567). Et il en est de même pour la poésie dont il dit de ses contemporains : « Quand je lis les textes poétiques d’aujourd’hui, tous ces paons et ces gerbes de blé – c’est stupéfiant comment peut-on formaliser à ce point ? » (p. 567)

Voilà, Vasyl Stus nous apparaît comme un dissident spécial qui serait une tête brûlée à la pensée radicale et puissante ne craignant nul danger. Ce qui apparaît nettement dans ses poèmes, et le terme « palimpseste » qui donne son titre à cet ouvrage et qui est issu de deux de ses recueils de poésie, Palimpseste I et Palimpseste II, peut nous éclairer.

Son écriture palimpseste se déploie ainsi par-dessus ces mots de la propagande afin de les effacer. Nul n’ignore qu’un palimpseste est à la base un manuscrit dont on a effacé la première écriture pour pouvoir écrire par-dessus un nouveau texte. Mais ici, palimpseste est surtout à entendre comme l’expression de nouveaux sentiments, d’un nouveau désir de créer un monde pour l’Ukraine en n’oblitérant pas nécessairement les traces de son histoire mais en les localisant comme « empreintes ».

Dans un poème sans titre dont à la fin on peut lire cette mention : « 23 février 1972, Cellule de détention provisoire du Comité de la Sûreté de Kyiv » (p. 343), Stus fait état de sa première incarcération : « Je suis perdu dans mille empreintes / D’un monde confiant qui s’automutile / Dans les enclins faits aux abîmes, / Qui ricanent dans la noire caverne / Néolithique : il attire, il consterne », non sans avoir dit quelques vers plus haut : « Depuis longtemps tout a été vécu, / Qui restait caché dans le futur. »

Paniqué mais lucide quant à la situation dans laquelle il se trouve, Vasyl Stus prend conscience de l’ampleur du travail qu’il doit consacrer à l’évocation d’une Ukraine dont l’histoire ancienne n’appartient pas à son peuple mais à l’idéologie communiste. Ici bien entendu le comique (la référence à la préhistoire) se mêle à la métaphysique (sa remarque sur la temporalité) mais le projet de palimpseste est bien réel.

Il n’y a que le poète, avec cette arme que sont ses vers et ses outils que sont ses souvenirs, qui a la force de se projeter dans l’avenir afin de faire entrer son pays dans une histoire qui serait enfin la sienne. Seule la poésie pour Stus est capable d’aller de l’avant tout en sélectionnant dans le passé de l’Ukraine ce qu’il pense être sa singularité, et pour cause, il doit tenir compte « d’un monde confiant qui s’automutile ».

Cette solitude, il ne la découvrira pas en captivité, elle est déjà en lui comme condition de création mais la captivité va l’attiser provoquant du désespoir, de la tristesse, repli sur soi mais surtout de la colère. Ce qui se traduit, dans son art poétique, par une attaque cinglante des « historiens d’art aux yeux globuleux » (p. 62), des faux poètes qu’il compare à des rossignols qui « vont becquetant notre Ukraine » (p. 57) avec une volonté d’en découdre à ses risques et périls dans un stoïcisme qui a beaucoup de panache : « Relève-toi, fût-ce en démence, / Rends les coups, mais rends-les tous ! » (p. 138).

Cette propagande soviétique est redoutable et effectivement, elle tente de faire table rase de la langue ukrainienne. Ce que Stus dénonce aussitôt quand il écrit : « Ô combien de mots, tels des fantômes, / Sifflent comme balles à mes oreilles, / Tous ils frôlent mon être essentiel, / Et seulement crépitent. / Je passe au travers des mots menteurs, / Je vais au combat, en première ligne, / Ici sont tes soldats, mais rien que des mots. / Mots employés semant la trahison […] » (p. 256).

Mais ces mots n’ont rien de spectral et ne hantent rien du tout, ils reflètent juste les paroles des dominants, certes invisibles mais capables de traverser les murs pour tuer réellement à coups d’accusations sans preuves et de dossiers administratifs truqués.

Et ce qui les caractérise, ces mots « fantômes », c’est une sorte de contagion qui menace même peut-être la poésie au point où Vasyl Stus constate : « Mot, comme tu es malade ! Très malade ! / Toi qui ne sers qu’à prier, faire des poèmes, / Qui as renoncé à la vanité des vanités / Des jours de fausses fêtes. Tombent les mondes, / La terre s’étiole ! » (p. 153). Ce qui lui fera dire pour pouvoir s’extraire de tout cela et trouver un espace littéraire adéquat : « Voici le temps d’exploits nouveaux. / Assez de mots. Car la parole / Est au malheur » (p. 302).

Son écriture palimpseste se déploie ainsi par-dessus ces mots de la propagande afin de les effacer ou de les recouvrir autant que possible. Comment ? En ayant recours au contre-chant, sorte de mélodie secondaire, en contrepoint, alliant l’humour et la voix humaine dans ce qu’elle a de plus élémentaire.

Alors que le chant peut vite être absorbé par les hymnes nationaux ou les cantiques religieux, le contre-chant est sarcastique tout en prenant une forme élégiaque (une élégie de circonstance étant donné les conditions d’incarcération de Stus). Le sarcasme quand il écrit en parlant de ses gardiens : « Ces avortons jamais n’accorderont / De solitude » (p. 412), et l’élégie, mais non sans une certaine rage : « Ô Patrie, JE SUIS comme TU ES, / Pour les siècles des siècles, à jamais ! / À mes cris se ruent des flots immenses / Tels des obus, de vierge vengeance » (p. 165). Tout cela résumé dans une adresse à ces tortionnaires et autres inspecteurs lors des interrogatoires : « Vous êtes assassins, insatiables monstres / Depuis le fond des âges. / Et nous, les aèdes attardés, / Notre crime – c’est le chant » (p. 434).

Ici le terme d’aède, bien entendu, renvoie aux chanteurs-récitants de la Grèce antique mais en l’utilisant Vasyl Stus sait qu’un jour, il sera entendu par tout un peuple et même au-delà des frontières de l’Ukraine, par nous qui le découvrons aujourd’hui. En sachant aussi qu’en poésie, les mots – si l’on peut dire – ont toujours le dernier mot, surtout le mot Ukraine, ici ajournant la Kolyma où il survit : « Dans la Kolyma gelée l’obier / Se met à fleurir de larmes rousses. / Incompréhensible, ce jour sans fin. / Et cathédrale sonore, le mot Ukraine, / Sur le mur de la prison s’est inscrit » (p. 405).

Georges Nivat, quand il évoque la célébrité de Vasyl Stus, nous apprend aussi qu’en Ukraine aujourd’hui, des films lui sont consacrés. Et compte tenu de l’attachement de Stus à Boris Pasternak lui-même dissident, mais en tant que soviétique, on ne peut s’empêcher de penser à son roman Le Docteur Jivago (Gallimard, nouvelle traduction d’Hélène Henry, 2023) adapté au cinéma en 1965 par le réalisateur américain David Lean avec l’acteur Omar Sharif dans le rôle de Youri Jivago, médecin et surtout poète. À un moment, dans le livre, on assiste à une scène d’écriture (d’ailleurs, très réussie dans le film) dans une maison isolée dans la campagne environnée de loups. Le narrateur dit ça de Jivago : « Le travail avançait mieux, mais un reste de bavardage y subsistait. Il s’obligea à raccourcir encore le vers. Les mots se trouvèrent à l’étroit dans l’iambe à trois pieds, les dernières fumées de somnolence quittèrent l’auteur du poème, il se réveilla, s’enflamma, l’exiguïté même des segments lui dictait comment les emplir. Les objets, à peine mis en mots, se présentaient aussitôt tout vifs à l’imagination » (p. 621).

Alors on peut espérer qu’un jour Vasyl Stus aura lui aussi son biopic. L’on verra comment la plupart de ses poèmes furent détruits ou confisqués pendant sa captivité et comment aussi, sa façon de composer des poèmes – bien qu’ils soient pour la plupart aussi denses que foisonnants et rythmés par les saisons, même lorsqu’il était en Sibérie – fut le reflet d’une existence tragique qu’il résume ainsi lapidairement : « Je vis d’arrache-pensée… » (p.251). Tout cela sur fond de travaux forcés dans une mine avec beaucoup de poussière dans les galeries et le bruit sourd des marteaux et des pioches des prisonniers.

Vasyl Stus, Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag, préface, commentaires et traduction de l’ukrainien par Georges Nivat, Éditions Noir sur Blanc, mars 2026.