I. Vademecum
Je viens d’installer grindr, j’aime recevoir plein de dick pics sans rien avoir demandé, mon téléphone fait que vibrer on dirait un sextoy. Je me demande comment Guillaume Dustan avait le temps d’écrire en étant toujours derrière son minitel à la recherche de gars, ou en boîte, au sauna, et autres endroits de cruising. Ça prend du temps de trouver du sexe et puis d’en faire. Ce que j’aime sur grindr, c’est que tout le monde dit les choses de manière directe et crue en mode poisson saumon. Je sais pas pourquoi mais je pense souvent à ce plat trop bon que faisait ma mère, c’était du poisson cru je sais pas lequel mais il était blanc (en fait toutes les chairs de poisson sont blanches non ?), accompagné de carottes râpées marinées dans du jus de citron vert, et du riz à la crème coco.
Sur une de mes photos grindr, je suis dans la salle de bain, une brosse à dents dans la main gauche, un gros gode dans la main droite que je suce avec du dentifrice dans la bouche. Il coule le long du silicone beige. C’est du dentifrice de la marque vademecum. C’est le seul et unique dentifrice que j’utilise parce qu’il me fait penser à Kaaris au moins deux fois par jour : « Faut qu’tu m’payes la vraie somme, ou j’te raye le rectum / Sur tes chicots je cum, comme du Vademecum ». Presque tous les gars commentent cette photo. Au début, je répondais à tout le monde, mais la politesse demande trop de temps, alors maintenant je les ghoste, ce qui ne les empêche pas de générer des monologues du type :
« hey jolie brosse à dent aha
*photo*
*photo*
*photo*
*photo*
*photo*
salut toisi tu en veux plus hésite pas bg
et magnifique brosse à dent mdr
salut bg
*photo*
*photo* ça vas bien? si tu désire plus de photo n’hésite pas 🙂
et si tu n’est pas intéressé dis le moi également aha
??
envie de bz?
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tellement bg
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*photo*
*photo*
bonsoir
*photo*
*photo*
*photo*
*photo*
*photo*
*photo*
et encore plus de photos si tu souhaites (emoji yeux coquins)
salut bg ça va?
ça va?
heyyy
tu est pas intéressé? »
J’ai du mal à leur dire qu’ils ne sont pas mon style, ça me rend triste, et j’ai pas envie que ça crée des complexes chez eux, surtout que certains sont très larmoyants et mélancoliques si je ne leur réponds pas, ils m’écrivent par exemple :
« mais pourquoi personne ne veut de moi ??
je te plaît pas c’est ça? tfaçon je plais à personne. »
En fait, je comprends mieux comment Dustan avait le temps d’écrire. Au début de sa carrière, dans Œuvres I, il écrivait principalement sur sa vie sexuelle, alors il devait partager son temps entre baise et écriture, les deux étant si intriqués qu’on ne pouvait presque plus les distinguer, jusqu’à ce que ces pratiques soient entièrement confondues. Puis il a commencé à faire du sexe moins régulièrement, son écriture a évolué, il est passé du journal sexuel au journal intime. Dans Œuvres II, il parle de ce qu’il pense et ressent, de ses peurs et des journaux de sa grand-mère, de sa mort, de son père et de ses angoisses.
À la fin de chaque squat où on habite, quand l’heure de l’expulsion est arrivée, G. laisse toujours dans sa chambre un objet un peu phare et symbolique. La dernière fois c’était une grosse peluche d’un tigre assis, qui gardait sa chambre, j’ai pleuré en la tenant dans mes bras, tout était en bataille autour de nous, le ciel était gris, les sols boueux et nos endroits douillés ravagés par un déménagement contraint et trop rapide. Cette fois, j’ai pleuré en voyant qu’elle avait laissé l’immense cadre de Guillaume Dustan qui trône au-dessus de son lit. C’est plus spécifiquement un cadre doré de peut-être 70 cm par 50, avec un autre cadre doré plus petit encastré dans le grand, et collé au milieu de tout ça une affiche gros plan du visage de Guillaume Dustan. Ses lèvres sont brillantes comme s’il portait du gloss, peut-être qu’il en portait ? Ses yeux surréels de netteté fixent tout ce qui passe devant lui, comme un viseur de carabine. La dernière fois que je suis allé au squat j’étais seul, j’ai d’abord pensé à me masturber en regardant le cadre, j’ai essayé, mais rapidement c’est les larmes qui sont montées à la place d’une jouissance un peu crade au milieu des détritus des bouts de murs de papiers peints d’assiettes moisies, et cet orgasme aurait été en l’honneur de Dustan parce que je pense qu’il aurait kiffé le contexte mais dsl c’était pas le moment.
Ça fait maintenant 4 ou 5 jours que je me suis inscrit sur grindr. J’ai reçu des disquettes drôles du genre « par hasard est ce que tes parents sont musiciens ? pcq leurs featuring est incroyable ». Ou encore, « c’est pas grave si tu ronfles, normal qu’un avion de chasse fasse du bruit ». C’est étrange les différentes modalités d’être qui coexistent, les moments de vie qui s’enchaînent sans transition. Y’a deux semaines j’étais dans une sex party en train de baiser toute la nuit sur le sol, y’a une semaine j’étais dans une soirée de 500 personnes qu’on a organisée au prix de gouttes de sang et de sueur, et puis ce soir je suis chez ma mère, dans un état d’entre-deux persistant, entre le rejet et la culpabilité et l’amour envers elle. Ça fait des années que je me dis que quelque chose s’est brisé entre nous, je ne me souviens pas comment et pourquoi, peut-être que c’est arrivé le jour où j’ai arrêté de l’idéaliser, vers une douzaine d’années, et depuis je fuis. Je cherche des réponses dans les journaux secrets que je tenais de mes 8 à mes 18 ans, je les relis tous, ils sont empilés dans une boîte aux lettres que j’utilise comme table de chevet dans mon ancienne chambre d’ado. Je sais pas quelles réponses à quelles questions je cherche je sais pas j’y trouve seulement des récits de nos disputes, je l’insulte et puis je rature très fort pour qu’on ne puisse pas lire à travers le stylo j’appuie presque à en trouer la feuille comme si je regrettais de l’avoir insultée, mais le lendemain je recommence. Je vais regarder grindr, je me demande qui est pd sur le bassin d’arcachon.
Y’a pas beaucoup de gars intéressants ici, y’a surtout des vieux riches qui envoient des photos de leurs bites dans leur piscine ou leur jacuzzi, y’a même un gars qui m’a envoyé une photo prise avec un drone de sa villa vue d’en haut. Et puis je clique sur un message banal qu’on m’a envoyé, un « slt ça va ? », accompagné d’une photo. Je zoom un peu sur le visage, sa tête me dit quelque chose, un gars avec qui j’étais à l’école ? et puis d’un coup jme souviens, ça fait la même sensation que quand tu te rappelles d’un rêve en pleine journée. C’est pas du touuut un gars avec qui je suis allé à l’école. C’est quelqu’un que j’ai vu à la télé. C’est un gars qui est passé dans l’émission l’amour est dans le pré. Il m’a marqué parce qu’il a vécu une histoire d’amour tragique impossible avec un agriculteur qui a des vignes en dordogne. Il a passé quelques jours chez lui, ils ont tout de suite accroché, ils se sont choppés au milieu du raisin, on aurait dit qu’ils étaient tombés amoureux au premier regard. Mais le problème, c’est que ce gars de grindr a mon âge, 25 ou 26 ans, et l’agriculteur a la cinquantaine passée. Les enfants de l’agriculteur ont désapprouvé leur relation à cause de cet écart, alors l’agriculteur a décidé de mettre fin à leurs love story. Pendant tout le trajet pour le ramener à la gare, ils ont pleuré dans la voiture, ils se sont longtemps enlacés pour se dire au revoir parce qu’ils savaient que ce n’était pas un banal au revoir mais un adieu. Et donc je me retrouve à parler et à échanger des nudes avec ce gars de l’amour est dans le pré. Je me demande longuement si je lui avoue que je le reconnais, et puis j’opte pour le silence, je me mets à sa place, je pense que dans ce contexte, je préférerais qu’on ne me dise rien, qu’on me laisse baigner dans un semblant d’anonymat, ne pas fausser la rencontre dès le départ. Mais je suis un peu déçu, il est beaucoup plus froid que dans l’émission, il me pose des questions bizarres, je décroche, je finis par faire le fantôme.
II. A tattoo lasts longer than a BFF
J’ai beaucoup ignoré dans ma vie. La plupart de mes anciennes relations amicales se sont terminées comme ça. Un vide de réponse, puis le silence creuse la distance entre les deux êtres. Un dernier coup de téléphone, un dernier regard sur le parvis du lycée et plus rien. J’ai rarement eu le cœur brisé, ghoster était peut-être un moyen d’empêcher ça. En relisant mes journaux intimes, je suis tombé sur un des rares moments où j’ai eu le cœur brisé, semble-t-il :
Vendredi 27 juin 2014
« Je sais pas si c’est psychologique ou quoi mais maintenant je m’effondre en sanglot. Je suis tellement triste, je veux que toi <3 Pourquoi n’est-on plus amies ? Tu me manques horriblement, chaque jour je pense à toi, contre mon grès. Il y a un trou béant dans ma poitrine que je ne peux combler, même avec léna qui est pourtant une amie géniale. Mais c’est pas pareil, tu es comme mon âme sœur, mais une âme sœur pas réciproque. Toi tu ne dois même pas penser à moi. Pourquoi ? Tu me manques !!! j’en ai marre je ne peux plus garder tous ces mots enfermés dans mon cerveau, il faut les libérer, quitte à ce que ce soit sur du papier. Pourquoi mon canal lacrymal marche-t-il si bien ? J’ai l’impression de pleurer pour rien mais en même temps pour tout, et surtout pour toi. Je pleure pour la fille qui était là il y a 1 an, celle dont la gentillesse est toujours dans mon esprit. Mais apparemment tu n’es plus là. Tu me manques. Je ne peux pas t’oublier. Je le veux mais je ne peux pas. Tu ne me facilites pas la tâche. Chaque petit détail de la vie quotidienne me fait penser à toi. Dès que je vois un blackberry blanc je me dis tiens, c’est le même que le tien. Cette salopette au fameux bouton qui a fait naître notre plus grand fou rire. Je ne peux pas oublier tout ça !!! Même pretty little liars me fait penser à toi, tu ressembles tellement à alison. Quand mes yeux commencent à devenir secs, ils redeviennent tout de suite trempés. Trempés des larmes où sont emprisonnés les mots que je voudrai te dire en face. Je t’aime bcp et j’espère que cela ne sera que du passé un jour et que je rencontrerai quelqu’un d’aussi formidable que toi. </3 </3 »
Je suis devenue ami avec cette fille en cm2, elle est devenue popu en 4ème. Elle a très vite compris, bien avant moi, que j’étais pas hétéro, et je pense que c’est en partie ce qui a fait qu’elle m’a ghostée. En relisant ce texte je crois que j’étais clairement amoureuse d’elle sans trop m’en rendre compte. Un jour, dans la cour de récré, elle m’a demandé si j’étais lesbienne. J’ai dit : « Non. Si j’étais lesbienne je serais sûrement amoureuse de toi. » … Maintenant, elle est devenue nano-influenceuse, elle a fait une école de commerce et elle sort avec un affreux gars, comme la plupart de mes ex-potes de primaire et du collège. Je n’ai plus aucune amie de cette époque-là.
Ensuite, depuis le lycée, j’ai perdu 4 amies. Elles avaient toutes une chose en commun : je les avait tatouées. Un cœur sur la cuisse, une croix sur la fesse, une boule à facettes sur le mollet, un arbre en forme de cœur sur la cheville. Ces 4 ex-amix forment une entité dermale, ce qui signifie que je suis lié à leur peau pour toujours, pas même la tristesse ou la colère de la rupture ne pourra effacer ça. Parfois, je traque leurs épidermes sur les réseaux sociaux, je cherche une trace du tatouage que je leur ai fait, pour vérifier si elles l’ont effacé ou recouvert. Je cherche aussi leurs nouvelles modifications corporelles artificielles ou biologiques. Une personne est une horloge, seulement l’heure s’y lit différemment. Non pas avec des aiguilles qui tournent au milieu des chiffres, mais avec des cheveux qui poussent au rythme d’1,5 cm par mois, des ridules qui apparaissent au coin des yeux, de l’encre ou des piercings qui percent la peau là où autrefois il n’y avait rien. Leurs nouveaux tatouages ont eu le temps de cicatriser, creusant entre nous une absence désirée mais pas moins étrange.
Une rupture, c’est comme déménager, laisser un lieu, un quartier, que tu connaissais par cœur, et quand tu le revois plus tard, de loin, depuis la fenêtre de la voiture, tout a changé. Ma mère me dit souvent qu’elle ne reconnaît même pas certaines parties de la ville où elle a grandi. J’ai peur, les jours où ça me fait la même chose, avec les gens, avec les paysages. Ne plus reconnaître est pire que de quitter pour toujours. Assister quotidiennement à la lente et insidieuse dégradation d’une amitié jusqu’à sa disparition complète c’est douloureux parce qu’on s’en rend compte souvent trop tard. Les gens ne me manquent pas quand ils partent, mais quand ils sont encore là. Leur présence me rappelle l’imminence de leur absence qui me fait souffrir. Ça m’arrive de croiser ces ex-amis dans la rue. On habite les mêmes quartiers, on s’ignore et on se sait. Il y en a une qui est partie vivre à Bruxelles. Quand j’y suis allé pendant 3 jours, on s’est croisés par hasard au milieu des 1,3 million d’habitants. Nos yeux se sont regardés 2 secondes mais ça a suffi pour qu’on comprenne que le lien entre nos peaux n’était plus amical, nos corps distendus ne sont désormais que des vaisseaux remplis d’encre transportant les souvenirs d’une ancienne relation. Apercevoir de loin mes ex-amis m’emplit d’abord de nostalgie, je me rappelle leur rire particulier, la forme de leurs lèvres, les heures passées à suivre des inconnus dans la rue pour savoir où ils vont, les poèmes qu’on écrivait sur nos jambes. Mais rapidement, un après-goût amer inonde ma bouche, lorsque je me remémore trop longtemps les moments passés ensemble. C’est le goût de leurs mots que je n’ai pas entendus mais devinés dans l’expression de leurs yeux, les pleurs sur ses joues quand je lui dis que c’est la fin de quelque chose entre nous, l’envie de vomir quand je repense à la dernière fois qu’on s’est parlé, c’était une conversation ivre inutile triste et de la colère partout.
Je me demande souvent si elles regrettent les tattoos que je leur ai faits. J’avais l’impression que ces amitiés allaient durer toute la vie, qu’on était comme de l’encre piégée ensemble sous l’épiderme. Ce n’était pas le cas. Et depuis ce jour, j’ai perdu foi en l’éternité relationnelle, j’ai l’impression d’apercevoir des dates de péremption au-dessus des visages des gens. Mais au fond, j’ai toujours envie d’y croire, que cette fois ça sera différent. Pour l’instant je n’ai tatoué aucune de mes nouvelles bff, peut-être que c’est ça la solution à l’amitié éternelle ? Mercedes mon amie, pas ma voiture, vient de me dire qu’avec moi, ça commence « slowly mais c’est pour la vie ». Je crois qu’elle me fait changer d’avis. Avant ça, je pensais que le concept d’infinité s’appliquait seulement au nombre d’étoiles peuplant l’univers en continuelle expansion. Que l’éternel était déjà saturé d’uranium et d’amants qui ont gravé leurs initiales dans l’écorce d’un arbre, mais c’est faux. L’infini n’est pas réservé aux étoiles ou à Roméo et Juliette. Je crois que l’amitié est éternelle parce qu’elle est éphémère le temps d’une vie.


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