Au moment même où la France traverse un épisode caniculaire historique, que sept des neuf limites planétaires définissant les conditions favorables à la vie sur Terre sont dépassées, que les statistiques carcérales battent tous les records, la mission de l’administration pénitentiaire semble être mise à mal.

Le changement climatique ne condamne personne à la perpétuité. Mais il nous oblige à choisir entre deux manières d’habiter le monde : celle qui protège en séparant et celle qui protège en prenant soin. De ce choix dépend peut-être l’avenir de la démocratie elle-même et donc, du sens de la peine.
Les autorités sanitaires multiplient les recommandations : rester au frais, limiter les déplacements, s’hydrater régulièrement, adapter son rythme de vie. Pour plusieurs dizaines de milliers de personnes détenues, ces conseils relèvent pourtant de la fiction. Dans des cellules surpeuplées, souvent mal ventilées, où le béton accumule la chaleur et où l’accès à l’eau demeure parfois limité, la canicule devient une expérience d’autant plus violente qu’elle est subie sans possibilité de fuite.
La prison apparaît ainsi comme l’un des lieux où se manifestent avec le plus d’intensité les conséquences sociales du dérèglement climatique. Mais ce que révèle la chaleur carcérale dépasse largement la question pénitentiaire. Elle nous oblige à interroger la manière dont nos sociétés distribuent désormais l’exposition aux risques écologiques. Elle invite également à relire Michel Foucault à la lumière d’une question qu’il n’a jamais connue : celle de l’Anthropocène.
Lorsque paraît Surveiller et punir en 1975, la prison y est analysée comme l’institution emblématique du pouvoir disciplinaire moderne. L’enjeu n’est plus de châtier les corps par le supplice, mais de les organiser, de les surveiller et de les normaliser. La prison constitue une technologie politique destinée à produire des individus dociles, observables et gouvernables. Elle participe d’un vaste ensemble de dispositifs – écoles, casernes, usines, hôpitaux – qui façonnent les comportements en agissant sur les corps.
Un demi-siècle plus tard, la question se déplace. Les institutions disciplinaires continuent certes d’organiser les conduites. Mais elles doivent désormais composer avec un monde dont les conditions matérielles d’existence se dégradent. La crise climatique ne constitue pas seulement une nouvelle contrainte extérieure ; elle transforme le cadre même dans lequel s’exerce le pouvoir.
À mesure que les vagues de chaleur se multiplient, que les sécheresses s’intensifient et que les événements extrêmes deviennent plus fréquents, une nouvelle question émerge : qui sera protégé ? Et, à l’inverse, qui sera davantage exposé aux conséquences du dérèglement écologique ?
La prison offre une réponse particulièrement éclairante. L’incarcération repose déjà sur une privation fondamentale : celle de la liberté d’aller et venir. Mais lorsque les températures atteignent des niveaux dangereux, cette privation se double d’une autre impossibilité. Les détenus ne peuvent ni quitter un bâtiment devenu invivable, ni adapter leur logement, ni choisir les moyens de leur protection. Leur vulnérabilité climatique n’est pas seulement une conséquence de leur situation ; elle est produite et administrée par l’institution elle-même.
Cette réalité conduit à prolonger l’analyse foucaldienne. Le pouvoir ne se contente plus de discipliner les corps ; il organise également leur exposition différenciée à des milieux de vie plus ou moins habitables. La question environnementale révèle ainsi une nouvelle dimension du gouvernement des populations : la gestion inégale des vulnérabilités écologiques.
Cette intuition rejoint les travaux de Didier Fassin sur les politiques contemporaines de la vie. À travers ses recherches sur la police, la prison ou les frontières, Fassin montre que toutes les existences ne bénéficient pas de la même valeur sociale et politique. Certaines vies mobilisent spontanément les mécanismes de protection collective ; d’autres demeurent plus facilement exposées à la souffrance, au risque ou à l’abandon.
La prison constitue l’un des espaces où cette hiérarchie apparaît avec le plus de netteté. Chaque été, les débats publics s’émeuvent légitimement des conséquences des fortes chaleurs sur les personnes âgées, les enfants ou les travailleurs exposés. La situation des détenus demeure quant à elle largement invisible. Comme si l’enfermement rendait acceptable un niveau de vulnérabilité qui paraîtrait intolérable ailleurs.
Or le changement climatique agit précisément comme un révélateur de ces inégalités. Il ne touche pas tout le monde de la même manière. Les ressources économiques, les conditions de logement, l’état de santé ou la position sociale déterminent largement la capacité à faire face aux bouleversements environnementaux. À cet égard, les personnes détenues figurent parmi les populations les plus contraintes.
Le rapport récemment publié par Notre Affaire à Tous sur l’adaptation des prisons au changement climatique souligne l’ampleur du problème. Les établissements pénitentiaires français cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : vétusté des bâtiments, forte densité de population, insuffisance des espaces végétalisés, faible capacité d’adaptation thermique. Alors que les projections climatiques annoncent des épisodes de chaleur plus fréquents et plus intenses, la question n’est plus de savoir si ces infrastructures seront affectées, mais comment elles pourront continuer à fonctionner.
Les travaux de Bruno Latour deviennent dès lors particulièrement précieux. L’une des idées centrales de Latour consiste à montrer que la modernité s’est construite sur l’illusion d’un décor naturel stable. Les institutions politiques, économiques et juridiques ont été pensées comme si la Terre constituait un arrière-plan immobile, indifférent aux activités humaines. L’Anthropocène met brutalement fin à cette fiction. Le climat, les sols, l’eau, les écosystèmes deviennent des acteurs à part entière de l’histoire collective.
Autrement dit, les institutions héritées du XXe siècle doivent désormais répondre à une question nouvelle : sont-elles compatibles avec les conditions écologiques du monde qui vient ?
Que signifie maintenir un système fondé sur l’enfermement massif dans un contexte de dégradation accélérée des conditions d’habitabilité ?
La prison n’échappe pas à cette interrogation. L’établissement pénitentiaire moderne est le produit d’une époque marquée par l’abondance énergétique et la relative stabilité climatique et des ressources. Son architecture privilégie le contrôle, la sécurité et la séparation. Or ces caractéristiques entrent souvent en contradiction avec les exigences d’adaptation aux fortes chaleurs. Les murs épais accumulent la chaleur, les ouvertures sont limitées, les espaces extérieurs sont fortement minéralisés. Ce qui constituait hier une réponse fonctionnelle aux impératifs sécuritaires devient aujourd’hui un facteur aggravant de vulnérabilité.
Face à ce constat, la tentation est grande de rechercher des solutions techniques : climatisation, rénovation thermique, dispositifs de refroidissement. Ces mesures seront sans doute nécessaires. Mais elles ne sauraient épuiser la question.
Comme l’a montré Alexandre Monnin à travers la notion de redirection écologique, les sociétés contemporaines ne peuvent plus se contenter d’adapter marginalement des infrastructures conçues pour un autre monde. Elles doivent également s’interroger sur leur pertinence, leur soutenabilité et parfois même leur raison d’être.
La question devient alors plus radicale : que signifie maintenir un système fondé sur l’enfermement massif dans un contexte de dégradation accélérée des conditions d’habitabilité ?
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que le changement climatique rendrait les prisons impossibles. Mais plutôt de reconnaître qu’il modifie profondément les termes du débat. Pendant longtemps, les critiques adressées à l’institution carcérale portaient principalement sur son efficacité, son humanité ou sa capacité à prévenir la récidive. L’Anthropocène ajoute une dimension supplémentaire : celle de sa viabilité écologique et politique.
À +4°C, la prison n’est plus seulement un dispositif de sanction. Elle devient un lieu où se concentrent les contradictions d’un modèle de société confronté à ses propres limites matérielles. Comment garantir des conditions de vie dignes dans des bâtiments conçus pour enfermer ? Comment protéger des populations captives lorsque les épisodes extrêmes se multiplient ? Comment concilier l’impératif de sécurité avec celui de l’habitabilité ?
Ces interrogations rejoignent une réflexion plus large sur la responsabilité des institutions dans la crise écologique. Dans son ouvrage Après l’écocide, Patrick Frémeaux invite à penser les formes de destruction systématique des conditions d’existence humaines et non humaines. Sans assimiler la prison à une entreprise écocidaire, son analyse conduit à poser une question essentielle : quelles institutions continuons-nous à reproduire alors même que les conditions de leur fonctionnement deviennent problématiques ?
L’enjeu n’est donc pas seulement pénitentiaire. Il concerne l’ensemble des dispositifs à travers lesquels nos sociétés organisent la répartition des risques et des protections. La prison apparaît simplement comme un observatoire particulièrement visible de cette transformation.
Relire Foucault à l’âge de l’Anthropocène ne consiste pas à appliquer mécaniquement ses concepts à la question climatique. C’est prolonger son intuition fondamentale : le pouvoir s’exerce toujours à travers des dispositifs matériels qui organisent les possibilités d’existence. Or ces dispositifs sont désormais confrontés à une planète dont les équilibres se dérèglent.
La question politique du XXIe siècle n’est peut-être plus seulement celle de savoir qui surveille et qui punit. Elle est aussi de comprendre qui protège et qui expose. Qui bénéficie des infrastructures capables d’amortir les chocs climatiques ? Qui supporte, au contraire, les conséquences les plus directes du dérèglement écologique ?
À cet égard, la prison constitue sans doute l’un des laboratoires les plus inquiétants de notre temps. Elle préfigure une société dans laquelle la peine ne se mesure plus uniquement à la privation de liberté, mais également à l’inégale distribution de l’habitabilité. Une société où les vulnérabilités environnementales deviennent elles-mêmes des instruments de gouvernement.
La véritable leçon politique de la chaleur carcérale est peut-être là. Le changement climatique ne transforme pas seulement notre rapport à la nature. Il reconfigure en profondeur les formes contemporaines du pouvoir. Et il nous oblige à poser une question que Foucault n’avait pas eu à affronter : que devient la prison lorsque c’est le monde lui-même qui devient difficilement habitable ?
Dans un monde où l’habitabilité devient la condition centrale de toute politique, continuerons-nous à organiser la société autour de dispositifs d’exclusion hérités d’un autre âge écologique ? Ou accepterons-nous de repenser nos institutions à partir de la vulnérabilité partagée des vivants ?
Ce texte est publié dans le cadre d’un partenariat avec le festival Concertina, rencontres estivales autour de l’enfermement, à Dieulefit (Drôme) les 26, 27 et 28 juin 2026.


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