Depuis les années 1980, les organisations syndicales de l’Éducation nationale sont dans une situation paradoxale. D’une part, elles sont dans un secteur qui connaît une expansion marquée, du fait de l’augmentation sans précédent du taux d’accès au baccalauréat (près de 29 % dans une classe d’âge en 1984, près de 80 % aujourd’hui). C’est une situation contraire aux traditionnelles places fortes du syndicalisme français, les secteurs mineur et industriel, qui ont connu un recul marqué durant les quarante dernières années. D’autre part, elles subissent un discours – qui n’est pas propre à la France – les accusant d’entraver le bon fonctionnement et les réformes du système éducatif.

Ces organisations syndicales sont relativement mal connues, en partie du fait des spécificités du champ syndical du système éducatif. De plus, les dernières synthèses académiques sur le sujet datent des années 2000[1]. Surtout, les travaux existants ont tendance à ignorer les professions autres qu’enseignantes – alors que les chefs d’établissement, par exemple, tendent à être bien plus syndiqués et à plus voter aux élections professionnelles que les professeurs. Pourtant, ces organisations connaissent de nombreux défis dans leur rôle d’acteurs du dialogue social au sein de l’École française. Leur positionnement est d’autant plus urgent à l’heure où la crise du recrutement, la souffrance professionnelle et la rétraction démographique fragilisent jusqu’aux fondements mêmes du secteur éducatif.
Un paysage syndical qui mute ?
Le syndicalisme du système éducatif a longtemps été dominé par la FEN (Fédération de l’Éducation nationale). Celle-ci dépassait le demi-million d’adhérents durant les années 1970, des effectifs comparables aux plus petites confédérations dites représentatives (CGC-CFE, CFTC). Son éclatement en 1992, qui entraîne l’année suivante la création de la FSU (Fédération Syndicale Unitaire) et de l’UNSA (Union nationale des syndicats autonomes), ne change paradoxalement que peu la situation.
En effet, plus de trois décennies après, le paysage syndical de l’Éducation nationale garde sa double spécificité. C’est d’une part le plus important secteur salarial dans lequel les organisations dites représentatives (CFE-CGC, CFDT, CFTC, CGT, FO) restent minoritaires. En effet, la FSU, première organisation du secteur, en particulier chez les personnels enseignants, et l’UNSA, deuxième de celui-ci – et bien implantée dans la plupart des professions autres qu’enseignantes – représentent à elles-deux près de 6/10e des voix exprimées aux élections professionnelles. D’autre part, le syndicalisme de l’Éducation nationale reste dominé par des syndicats organisés sur une base corporative (professeurs du premier degré, chefs d’établissements, corps d’inspection…). La CFDT et la CGT, ayant une tradition interprofessionnelle dans le secteur éducatif, n’y ont pas le poids qu’elles possèdent dans le reste du salariat français.
Cette continuité du paysage syndical doit cependant être nuancée. Depuis les années 2000, Force Ouvrière progresse et a remplacé la CFDT comme troisième organisation syndicale du système éducatif dans les élections professionnelles. Elle talonne progressivement l’UNSA. La participation des agentes et des agents aux élections du secteur s’est effondrée en 2011, lors de leur passage au vote électronique. Elle reste autour de 50 % depuis. Enfin, les élections professionnelles de 2022 ont vu le bouleversement des commissions paritaires nationales (CAPN). La plus importante numériquement, celle du premier degré, a disparu. Les réformes successives ont par ailleurs tendu à réduire la place du paritarisme, notamment dans le suivi des carrières professionnelles.
Des ruptures dans la sociologie du militantisme syndical ?
Si le paysage syndical de l’Éducation nationale connaît donc des mutations parfois peu visibles, qu’en est-il de ses militantes et militants ? Le profil des syndicalistes du système éducatif reste assez peu étudié par les sciences humaines et sociales. Quand elles le font, elles ont tendu à privilégier le secteur enseignant, au détriment des militantismes des autres professions éducatives.
Une enquête par questionnaire menée en 2023 auprès de 1005 répondants montre plusieurs points saillants. Le premier est celle d’une composition sociale sur-représentant les classes moyennes et supérieures (80 % déclarent venir d’un milieu intermédiaire ou favorisé) fortement diplômées (une majorité possède au moins une maîtrise). Cependant cette caractéristique, notable, n’est plus spécifique. C’est l’ensemble du paysage syndical français, voire des formes de militantisme (politique, associatif) qui se rapproche de ce modèle. La nomination de Sophie Binet, diplômée de philosophie et conseillère principale d’éducation (CPE), à la tête de la CGT en 2023 symbolise cette translation des militantismes et des carrières des syndicalistes vers des milieux plus favorisés et plus diplômés.
Le deuxième point est celui du vieillissement des militantes et militants (presque 49 ans d’âge moyen dans le questionnaire). Le décalage ne paraît certes pas important avec les agents du ministère de l’Éducation nationale (45 ans selon les données du Bilan social du ministère de 2021). Cependant, la donnée doit être affinée. À peine 1/3 des répondants a 44 ans ou moins. Ceci a des conséquences qui vont bien au-delà de l’âge biologique. Il entraîne en effet des décalages entre un milieu militant bien installé professionnellement et quasi-totalement titulaire, et un champ de syndicalisation où les personnels contractuels progressent, notamment chez les plus jeunes.
Le troisième aspect, peut-être moins attendu, est la perte de lien avec les autres militantismes. Les syndicalistes plus âgés sont globalement plus prompts à avoir (ou avoir eu) une adhésion aux partis politiques et aux associations, notamment celles œuvrant dans l’éducation populaire ou la pédagogie. Une partie non négligeable a été précocement socialisée au militantisme dans les organisations lycéennes et étudiantes. Cette expérience militante décroît chez les plus jeunes. Le renouvellement générationnel au sein des organisations syndicales du système éducatif entraîne mécaniquement une forme de spécialisation sur le seul militantisme syndical – alors qu’elles étaient historiquement marquées par une pluralité des engagements.
Quels défis à venir ?
Trois défis apparaissent fondamentaux pour le syndicalisme de l’Éducation nationale : la question de la transmission militante, la prise en compte des mutations professionnelles et le déclin démographique.
Le premier enjeu pour les organisations est leur reproduction. Le déclin des adhésions (la syndicalisation baisse d’un point durant les années 2010 dans la fonction publique d’État) se combine au vieillissement des militantes et militants actuellement en poste. Les années 2020 voient le départ à la retraite des personnels recrutés pour assurer la vague de massification scolaire des années 1985-1995. D’ores et déjà, les organisations fonctionnent en partie avec des retraités (2,4 % des répondants au questionnaire), une situation qui peut contribuer à brouiller les frontières du syndicalisme. Hors des enjeux démographiques – déjà lourds –, se pose aussi la question de la transmission d’une culture militante, alors que les syndicalistes plus jeunes sont eux-mêmes plus éloignés d’autres formes d’adhésion et d’activisme.
Le second enjeu est plus urticant pour les organisations syndicales du système éducatif, car elle renvoie au cœur même de leurs cultures et revendications traditionnelles. Il s’agit du recul progressif des modèles de carrière stable (un emploi titulaire exercé sur toute la vie professionnelle) à l’Éducation nationale. Ce déclin est lié à trois mouvements d’ampleur différente. Le premier est la montée des personnels contractuels (22 % des effectifs de l’Éducation nationale en 2021). Le second est la croissance des reconversions vers les métiers enseignants[2]. Le troisième est la hausse, qui commence à être documentée pour les professeurs, des démissions au sein des professions éducatives[3].
La combinaison de ces différentes évolutions érode, depuis les années 2010, le modèle traditionnel d’une carrière à vie, sur lequel était fondé à la fois l’adhésion et le militantisme du syndicalisme de l’Éducation nationale. Certes, son aile gauche (CFDT dans les années 1970, SUD depuis les années 1990) s’est intéressée spécifiquement aux personnels précaires (maîtres-auxiliaires hier, contractuels aujourd’hui). Cependant, la contractualisation croissante au sein des agents de l’Éducation nationale pose de nombreuses difficultés pour la syndicalisation : la faible durée d’activité, la moindre identification à l’institution ainsi que la critique du statut même de contractuel par les organisations ne simplifient pas pour ces dernières l’appréhension syndicale d’une telle catégorie.
Enfin, le troisième enjeu est particulièrement complexe. Il s’agit du recul démographique qui touche depuis les années 2010 progressivement l’ensemble du système éducatif. Durant les années 1970-1980, le contre-choc démographique après le baby-boom avait déstabilisé le syndicalisme enseignant du premier degré, confronté à la fermeture d’écoles rurales et à la baisse des recrutements. Aujourd’hui, la situation touche ou va toucher tous les niveaux du pré-élémentaire au baccalauréat – et après. Comment gérer syndicalement la question des établissements qui se vident ? Des fermetures de postes fautes d’élèves ?
Ces trois défis, liés, annoncent une période de mutations inédites par leur ampleur et par leur conjonction pour le syndicalisme de l’Éducation nationale. Leur prise en charge par les organisations de celui-ci est cruciale, tant celle-ci sous-tend leur capacité à représenter efficacement un champ professionnel en mutation. Ceci peut ouvrir par incidence un autre sujet, celui de la fragmentation continue de ce champ syndical depuis les années 1980. La CGT et la FSU ont ainsi annoncé à plusieurs reprises depuis les années 2000 un rapprochement, relancé depuis les congrès de la CGT en 2023 et de la FSU en 2025. L’enjeu est de taille : avec des effectifs de personnels qui vont a minima ne plus fortement progresser dans les années à venir, le départ prévisible d’une bonne partie de leurs militantes et militantes et des carrières professionnelles de plus en plus hétérogènes, le syndicalisme de l’Éducation nationale a tout intérêt à préparer l’avenir.
NDLR : Ismaïl Ferhat a récemment publié Les Syndicats de l’Éducation nationale. Des acteurs en mutation aux Presses universitaires de France
[1] André Robert, Le Syndicalisme des enseignants, La Documentation française, 1995 ; René Mouriaux, Le Syndicalisme enseignant en France, PUF, 1996 ; Bertrand Geay, Le Syndicalisme enseignant, La Découverte, 2005.
[2] Pierre Périer, « Choix, non-choix et démission du métier d’enseignant. Enquête qualitative sur l’attractivité de l’enseignement », France Stratégie, juin 2025.
[3] Sandrine Garcia, Enseignants : de la vocation au désenchantement, La Dispute, 2023.

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