« — Laisse tomber tous ces discours et suis-moi.
— Où ça ?
— Voir ce type.
— Qu’est-ce qu’il fait ?
— Il rentre chez lui.
— Mais il avance autant qu’il recule !
 — C’est sa façon de marcher.
— Il ne marche pas : il se balance, il danse !
— Regarde-le bien, compte ses pas.
— Un, deux, quatre, sept, neuf pas en avant. Un, deux, trois, sept, huit pas en arrière.
— Ce qui signifie ?
— Qu’il marche ! C’est la seule façon pour lui de retrouver le chemin de sa maison. Dix pas en avant, neuf pas en arrière. Il a avancé d’un pas.
— S’il ne fait pas attention et qu’il compte mal ?
— Il n’arrivera nulle part.
— Tu sous-entends quelque chose ?
— Je ne sous-entends rien. »
Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli

Cette manière de marche insolite, à la fois balancement et danse, qui recule tout en avançant et risque de n’aboutir nulle part évoque étrangement les mouvements des œuvres de la plasticienne Basma al-Sharif : travellings montés à l’envers, mouvements circulaires, incessants recommencements… Ses œuvres sous-entendraient-elles quelque chose, elles aussi ?

Cela s’est passé cette année en Allemagne juste avant l’affaire qui a ébranlé la Berlinale, dont la directrice fut menacée de démission. C’était au mois de janvier 2026. Furent concernées une institution, l’académie des Beaux-Arts de Düsseldorf ; une artiste palestinienne, Basma al-Sharif, plasticienne, photographe, cinéaste, écrivaine ; enfin, la rectrice de l’académie, Donatella Fioretti, célèbre architecte et enseignante élue à la direction de l’académie depuis 2014. L’académie a pour coutume de confier tous les ans à ses étudiants la programmation et l’organisation d’une manifestation entre ses murs. Sparta est le nom de cette manifestation.

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Cette année, les étudiants choisirent d’inviter entre autres Basma al-Sharif[1]. Les origines palestiniennes de cette dernière lui valurent de faire l’objet d’une enquête minutieuse, de sorte qu’à peine la manifestation rendue publique, on révéla que, sur ses posts Instagram, elle aurait parlé à propos d’Israël d’« entité sioniste », de « génocide », qu’elle aurait invoqué un « zéro droit d’exister » et aurait aussi fait figurer le fameux triangle rouge, qui passe pour signifier un ralliement au Hamas, mais qui, en réalité, est bien plus polysémique : il est une reprise de l’insigne historique datant du XIXe siècle de la lutte contre l’oppression politique et économique puis contre le fascisme (il fut repris dans les camps de concentration pour désigner les prisonniers politiques) et du triangle rouge figurant sur le drapeau palestinien et réutilisé en soutien à la résistance palestinienne et, parfois aussi, au Hamas depuis octobre 2023. On réclama la déprogrammation de ses films ainsi que de sa venue. La rectrice de l’institution, après validation juridique des posts incriminés, refusa et choisit de recevoir et les œuvres et l’artiste. Les messages de menace et l’appel à une manifestation de protestation aux portes de l’académie la convainquirent d’organiser la manifestation portes fermées. Depuis, le maire de Düsseldorf, le représentant de la communauté juive de la ville, la déléguée à la lutte contre l’antisémitisme du Land de Rhénanie-Westphalie du Nord, la ministre de la Culture ont réclamé sa démission et s’en suivirent trois mois de harcèlement par voie hiérarchique, politique et de presse.

Sans entrer dans les discussions sur les rapports entre œuvre et vie, entre œuvre et auteur, ne séparons pas ici personne, auteur, vie et œuvre, afin de nous saisir frontalement des arguments avancés pour réclamer la déprogrammation de Basma al-Sharif. Il suffit d’écouter les prises de parole de cette artiste palestinienne, de lire, de voir ses œuvres, de retracer sa vie, de reparcourir ses engagements, pour comprendre combien l’un et l’autre sont intriqués, combien son regard, son expression, les formes qu’elle invente, son parcours – une vie d’enfant d’exilés (ses parents durent fuir la Palestine en 1948) qui passe par le Koweït, la France, les États-Unis où elle fut naturalisée et, aujourd’hui, l’Allemagne –, combien vie et œuvres sont intriquées et animées par tout autre chose que l’allégeance à une quelconque organisation terroriste ou un quelconque racisme ou haine.

De son déracinement culturel, de cette séparation d’avec le pays de ses aïeux, de son existence en diaspora, de ses déplacements et recommencements, elle tire le mouvement de déterritorialisation et de désorientation qui anime les formes qu’elle découvre et la géographie incertaine qui les détermine, qu’elles soient cinématographiques, plastiques ou graphiques ; de la destruction de son pays d’origine et de son histoire, de son statut de « personne qui n’est plus originaire de nulle part », comme elle l’exprime, elle tire le caractère hanté et fantastique de ses récits et leur temporalité perturbée, inversée ou répétitive et cyclique, qui donne à éprouver une histoire au sens devenu inintelligible.

Souvent, dans ses œuvres filmées, la figure du cercle rencontre celle, sans commencement ni fin, d’une ligne tracée par un travelling continu. C’est le cas de Home Movies Gaza (2013), où le cycle ininterrompu et indifférent des jours et des nuits et un travelling latéral continu le long de la route côtière rencontre l’irruption de la destruction, indirectement décrite par une voix off qui nomme en un poème les changements surréels qu’elle imprime sur la réalité et la vie, tandis que le travelling reprend, caressant des paysages urbains ravagés, hantés par des silhouettes humaines et enfantines qui rient, jouent ou traversent simplement le champ, jusqu’à ce que, la vitesse de défilement s’accroissant, personnages, habitations, bord de route se fondent en abstractions géométriques, comme autant de ruines illisibles, habitées par la vie pourtant.

Dans Ouroboros (2017), l’idée de cycle est d’emblée contenue dans le titre puisque le terme grec « ouroboros » désigne une figure représentant un serpent qui se mord la queue. Dans ce premier long métrage, la bande de Gaza est d’abord vue du ciel, filmée le long de sa rive, par un drone dirigé par Yaser Murtaja[2], dans un travelling défilant à l’envers : la mer, dans un mouvement de reflux hallucinatoire sans cesse recommencé, semble céder la place à la terre comme dans une citation lointaine, volontaire ou non, de Darwich (« La mer devient terre ferme et se fait proche. Le ciel et la mer ne forment plus qu’une même pâte, la mer et le ciel s’étreignent à m’étouffer[3]. ») ou du Dieu noir et le diable blond de Glauber Rocha où un chant traverse le film, au beau milieu du paysage désolé du Sertao, qui annonce que la terre aride est appelée à se changer en mer (« Et la mer sera Sertao et le Sertao sera mer »), jusqu’à ce que celle-ci devienne mer : la caméra, s’élevant, faisant se refléter terre, mer et ciel, accomplit le miracle ou le mirage.

Il n’y a ni miracle ni mirage dans Ouroboros. Le défilement à l’envers ne remonte pas, ne répare pas l’histoire : comme l’un des premiers films du cinéma, Démolition d’un mur des frères Lumière, il en éprouve la désorientation et son avancée vers le néant. En son ouverture et sa clôture, un travelling survole Gaza avant et après la destruction et inversement, tandis que le reste du film déploie une narration sans cesse suspendue et recommencée, où un protagoniste sans nom traverse, entre Italie, Californie, France, des espaces, des paysages, des histoires toujours différentes.

« Cette terre est mienne, avec ses multiples cultures. Cananéenne, hébraïque, grecque, romaine, persane, égyptienne, arabe, ottomane, anglaise, et française. Je veux vivre toutes ces cultures. Il est de mon droit de m’identifier à toutes ces voix qui ont résonné sur cette terre. Car je n’y suis ni un intrus ni un passant. » Ainsi écrivait Mahmoud Darwich à propos de la Palestine. Comme pour lui répondre, Basma al-Sharif reconnaissait en 2014 : « Eyal Sivan [cinéaste israélien] fut le premier, à qualifier mon travail de “post-palestinien”, principalement en réponse à la manière dont j’abordais le lieu, le conflit et l’identité avec le luxe de la distance et une sorte d’idée du futur qui n’est pas liée au passé. Cette définition m’a permis de réaliser que ma perspective repose sur l’acceptation que la Palestine ne devienne jamais un État, que le droit au retour ne soit jamais reconnu. » Des décennies plus tard, nomade et vivant toutes les cultures comme Mahmoud Darwich, Basma al-Sharif a pris acte de sa désappartenance. Pour autant, elle non plus n’est pas devenue « un intrus », ses films sont aussi un moyen d’habiter la Palestine.

Dans Ô Persecuted (2014), elle inscrit et peint en quelque sorte l’état de son héritage à même l’image du film de Kassem Hawal réalisé quarante ans plus tôt Nos petites maisons (1974), qui retrace comment les Palestiniens sont entrés à leurs corps défendant dans la guerre et furent placés devant cette alternative mortifère : « tuer ou mourir ». Ouroboros commence et finit à Gaza, Home Movies Gaza témoigne pour Gaza ; Deep Sleep (2014) filme les ruines archéologiques de différents pays comme s’il s’agissait de la Palestine. Dans A Land Without a People (2018), elle invoque, à travers les paysages apparemment déshabités des déserts californiens, le lien entre l’histoire des Indiens d’Amérique et celle des Palestiniens. Morgenkreis [Cercle matinal] (2025) enfin est hanté par les images de Gaza entièrement détruite : elles font irruption dans la pénombre d’un appartement berlinois à l’aube d’un jour qui n’adviendra jamais vraiment à la lumière, montrant le long cortège d’une population désormais sans abri, marchant au milieu d’un paysage entièrement dévasté, un désert inhabitable. Gaza, la Palestine hantent un monde qui les efface irrémédiablement. Les œuvres de Basma al-Sharif inventent une langue pour dire une mémoire de l’oubli, « une mémoire pour l’oubli », disait Darwich. Cet oubli n’est pas le sien, il est celui du monde. Ce dont elles témoignent est la conscience d’une « faillite de l’humanité », fondamentale et irréversible.

Si ses œuvres passées faisaient encore l’hypothèse d’un pacte avec la vie, dans l’exil comme à Gaza, les films qui furent finalement montrés à Düsseldorf semblent y avoir renoncé. Kapital est une satire sans appel de l’hédonisme de nos vies vidées de toute substance et ancrage. Morgenkreis est un poème élégiaque de l’exil d’une sombre et bouleversante beauté. Tout s’y passe à Berlin. Le film s’ouvre encore une fois sur un long travelling pris depuis une voiture dans la lumière sans couleur d’une aube grise : les façades des immeubles défilent, glacées, pour atterrir dans un appartement où un homme sans visage, parce que filmé à contre-jour, subit un interrogatoire mené dans une désolante confusion des langues et du sens. Puis on assiste au lever d’un petit enfant, à sa marche, à ses jeux sur le chemin du Kindergarten jusqu’à ce que, arrivé au jardin d’enfants, le film se mette à tourner sur lui-même dans les deux sens en surimpression, non dans une ronde enfantine à laquelle invitaient les éducateurs du Kindergarten, mais dans un tourbillon infernal emportant tout : les couleurs se décomposent, les images se surimpressionnent, négatifs et positifs se chevauchent, les figures dansantes des enfants sont emportées et des images de Gaza prises du ciel viennent se superposer… à la fin du film, le même enfant sur le chemin du retour, au pied de son immeuble, continue de tourner sur lui-même, mais pris de vertige, il tombe, se relève puis s’effondre à nouveau.

Ces œuvres sous-entendraient-elles quelque chose ? 

Tous l’assurent, ministre de la Culture et des Sciences, Ina Brandes (CDU), maire de Düsseldorf, déléguée à la lutte contre l’antisémitisme, Sylvia Löhrmann (Verts), représentant de la communauté juive de Düsseldorf, Alon Dorn, enfin toute la presse qui a relayé leurs attaques : les films de Basma al-Sharif programmés ne sont pas en cause. Ne sont concernés que les posts Instagram de l’artiste. Pourtant, on l’a dit, Donatella Fioretti n’avait donné suite à l’invitation des étudiants de l’académie qu’elle dirige qu’après avoir soumis ces posts à un avis juridique. Si la conclusion en fut que « les propos de l’artiste ne relèvent pas du droit pénal et sont couverts par la liberté d’expression », c’est que, dans le contexte du conflit qui oppose la population palestinienne et Israël et qui s’est mué en une guerre d’anéantissement de la part d’Israël, on a jugé qu’une enfant de Palestiniens peut légitimement s’exprimer contre la politique menée par l’État d’Israël.

Oui, la dimension « existentielle » qu’Israël a donnée à cette guerre, mettant très concrètement en question l’existence d’une Palestine, jusqu’à celle du peuple palestinien, peut légitimer des propos personnels sur un « génocide » et sur une « entité sioniste » qui ne vise en rien les juifs en tant que tels, le sionisme n’étant nullement propre à une quelconque identité juive (il y a des chrétiens sionistes), mais à un engagement et un programme politique qui a pris aujourd’hui le visage de la colonisation et de l’extermination. Quant au post contenant le triangle rouge et interprété comme une allégeance au Hamas, il représente un enfant drapé dans une cape triangulaire rouge un jour d’Halloween…

Le courage dont a fait preuve Donatella Fioretti qui, en ne cédant pas aux pressions, a réaffirmé l’autonomie d’une académie, le respect du choix de ses étudiants et a protégé un espace de découverte et de dialogue libre, lui valut d’autres attaques encore, jusqu’à la convocation à une séance exceptionnelle de la commission Culture et Sciences au Parlement du Land de Rhénanie-Westphalie du Nord. Durant cette audition, fut passé sous silence un courrier signé par des étudiants juifs de l’académie des Beaux-Arts qui assuraient ne subir aucun antisémitisme à l’école et comprendre l’invitation de Basma al-Sharif non comme une attaque, mais comme l’occasion d’un débat. La Conférence des recteurs d’universités allemandes s’était, elle aussi, invitée dans le débat, la veille, rappelant que chaque université est en droit de décider elle-même des formes du discours scientifique dans le cadre de la loi. En vain.

« Eyal Sivan [cinéaste israélien] fut le premier, à qualifier mon travail de “post-palestinien”, principalement en réponse à la manière dont j’abordais le lieu, le conflit et l’identité. »

Donatella Fioretti, devant une assemblée unanime – des Verts jusqu’à l’AfD –, dut exprimer son regret de ne pas s’être mise d’accord avec le représentant de la communauté juive de Düsseldorf avant d’inviter Basma al-Sharif. Elle reconnut aussi ne pas partager le message véhiculés par les posts de l’artiste. Or l’intérêt d’un débat réside précisément dans la rencontre de positions différentes. Ina Brandes dut elle-même concéder l’impasse de cette audition : « Nous ne pouvons rien contre vous ». Qu’une ministre de la Culture et des Science exprime sa « frustration » de ne pouvoir démettre une directrice d’institution qui n’a fait qu’accomplir son devoir dans un cadre légal, en assurant les conditions d’un débat apaisé au sein de son académie est en soi inquiétant. La même Ina Brandes est porteuse d’un projet de loi de réforme dite de « renforcement » de l’Enseignement supérieur [Hochschulstärkungsgesetz], dans laquelle les universitaires voient le risque de tuer ce qui fait précisément l’essence d’une université – d’être le lieu d’un débat libre, parfois inconfortable, où la vérité se cherche sans être présupposée.

On pourrait penser que cette volonté de censure est apparue à la suite du 7 octobre et les crimes commis par le Hamas sur le territoire israélien et qu’elle en est la conséquence. Or rien n’est plus faux. Elle date vraisemblablement de la nouvelle définition de l’antisémitisme établie en 2016 par l’IHRA (Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste). Officiellement adoptée en Allemagne et en Italie, elle menace de l’être en France[4]. Mais adoptée ou non, cette définition de l’antisémitisme, bien qu’amplement et largement contestée par les spécialistes de l’antisémitisme, du racisme, des génocides et de la violence politique, est d’ores et déjà utilisée et a insidieusement instillé un trouble et une confusion[5] : la critique de l’État d’Israël est devenue une possible expression à la fois de l’antisémitisme et de la volonté de la destruction de l’État d’Israël.

Or la critique de la politique menée par l’État d’Israël est une expression politique qui, en tant que telle, se doit d’être défendue et protégée par la démocratie, au nom de ses principes de liberté d’opinion et d’expression. Et cependant tout mouvement, jusqu’aux plus pacifiques et plus pacifistes, de protestation contre la politique menée par Israël, serait-elle génocidaire, est condamné, criminalisé : le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanction) est condamné en Allemagne[6] ; toute expression de solidarité avec le peuple palestinien, avec toute forme de résistance venue des Palestiniens, tout rappel des principes des droits de l’homme ou ne serait-ce que du droit international sont le plus souvent empêchés et pénalisés[7]. La simple et rationnelle recontextualisation historique des actions du Hamas, qui n’a jamais valu ni comme excuse ni comme négation de son caractère criminel, est souvent dénoncée comme « apologie du terrorisme[8] ». Cette inversion du sens de la justice, outre d’être une défense d’Israël au moment où le pays a radicalement abandonné les formes de la démocratie, est, elle, une véritable politique, elle implique logiquement une destruction de la liberté d’opinion, d’expression ainsi que de la recherche et de la création : une destruction de ce qui fonde la possibilité de la critique et de la justice, de ce qui fonde ce qu’on dit être la démocratie.

On l’a dit, cela a commencé bien avant le 7 octobre 2023. La dernière édition de la documenta, exposition internationale qui a lieu tous les cinq ans et est censée rassembler tout ce qui se fait de plus avant-gardiste dans l’art contemporain, la documenta 15 donc qui se produisit du mois de juin au mois de septembre 2022, plus d’un an avant qu’un 7 octobre fût même imaginable – à l’époque, on ne parlait même plus du conflit israélo-palestinien, tant était profond l’oubli, la négation des Palestiniens –, fut l’un des théâtres les plus spectaculaires de cette guerre des représentations et des discours pour la seule raison qu’un collectif palestinien avait été sélectionné parmi les organisateurs et que certains artistes, la plupart venant de ce qu’on appelle les Suds, se réclamaient du mouvement BDS[9].

Il y eut, au sein même de l’exposition, une intervention du pouvoir politique allemand – intervention du président, du chancelier, de la ministre de la Culture, commission d’enquête parlementaire – qui aboutit à la censure de certaines œuvres, à la démission de la directrice générale de la documenta, jusqu’à la création d’un comité de censure imposé politiquement aux futures documentas, voué à radicalement changer le fonctionnement et donc la nature de la manifestation, puisque les artistes n’en seront plus les orchestrateurs exerçant souverainement leur liberté d’artiste et que l’espace de l’art reposant sur cette souveraineté s’en trouve radicalement désintégré. Rappelons qu’était visé, entre autres œuvres, un dessin de l’artiste syrien Burhan Karkutli (1932-2003), tiré de la revue Présence de femmes datée de 1988 – année de la première intifada, intervenue quarante ans après la Nakba [Grande Catastrophe] de 1948 – et présenté par le collectif algérien Archives des femmes en lutte. Il représente un enfant mis en joue par un soldat israélien.

Outre la réalité historique incontestable dont rendait déjà compte ce dessin, l’affaire prend aujourd’hui un tour sinistrement amer et ironique depuis que l’on connaît le nombre d’enfants assassinés ou emprisonnés par l’armée israélienne ces trois dernières années, et a révélé son vrai visage : le dessin fut jugé d’un antisémitisme « facilement démontrable » [gut begründbar][10] et ce jugement présageait de la négation d’un génocide qui se poursuit aujourd’hui encore sans relâche. On pourrait poursuivre ce type de remarques à propos d’autres œuvres mises en cause au sein de la documenta 15, notamment la série de peintures Gaza-Guernica de Mohammed Al-Hawajri, les archives des Tokyo Reels et même à propos de la bannière du collectif indonésien Taring Padi[11] qui fut démantelée dès les premiers jours de la documenta ou encore à propos de l’organisation décisionnelle de la manifestation, pour la première fois délibérément horizontale et démocratique, qui fut critiquée, alors qu’elle permettait un dialogue, un déplacement des regards encore inédit dans nos pays européens…

Quatre ans ont passé depuis cette documenta qui n’aura rien appris à personne – pas même à percevoir le monde du point de vue de l’autre, serait-ce du point de vue des vaincus de l’histoire –, plus de deux ans depuis le 7 octobre, plus de deux années au cours desquelles on aura vu, dans nos pays européens et, plus largement, occidentaux, des œuvres, des prises de parole le plus souvent directement censurées ou concrètement inquiétées dès lors qu’elles étaient soit palestiniennes soit en défense des Palestiniens ou simplement critiques à l’égard de la guerre d’anéantissement menée par Israël.

En Allemagne, l’une des premières œuvres censurées fut le magnifique roman de l’écrivaine palestinienne Adania Shibli, Un Détail mineur[12], originellement primé à la foire du livre de Francfort qui eut lieu au mois de novembre 2023 : le roman traitait d’un des nombreux crimes commis en 1948 par la toute jeune armée israélienne. Le retrait de ce prix inaugura une série d’autres interdictions de conférences, de manifestations artistiques, de colloques qui tous convoquaient pourtant des artistes, des intellectuels, des personnalités publiques reconnus à l’échelle du monde pour la valeur intellectuelle, politique et morale de leurs ouvrages et œuvres.

Depuis pourtant le risque puis la réalité d’un génocide à Gaza furent reconnus par les institutions de la justice internationale – un mandat d’arrêt fut émis par la CPI contre Benjamin Netanyahou et Yoav Gallant –, par nombre d’ONG, par des chercheurs spécialistes des génocides, par des journalistes et, depuis le mois de septembre dernier, par l’ONU. Que Netanyahou poursuive en Cisjordanie une politique de nettoyage ethnique et d’apartheid[13] avec une violence inouïe et instaure la peine de mort pour les seuls Palestiniens, n’y change rien non plus. Que ce même Premier ministre ait engagé les États-Unis et, indirectement, les pays occidentaux dans une nouvelle guerre illégale du point de vue du droit international contre l’Iran et le Liban, une guerre devenue d’emblée le théâtre de crimes de guerre et dont les conséquences semblent déjà irrémédiables pour la région, n’y change toujours rien.

Les œuvres de Basma al-Sharif sous-entendraient-elles quelque chose ? 

La question se pose, puisqu’au fond, ce n’est pas seulement le débat, mais les œuvres elles-mêmes qui, concrètement, devaient être ainsi censurées. Peut-être rien d’autre que ce que sous-entend la démarche excentrique de cet homme qu’observe Darwich, si tant est qu’elle sous-entende quelque chose : qu’une marche normale d’un point à l’autre dans l’espace et le temps ne saurait être directe pour un Palestinien, que retourner chez soi reste une entreprise des plus incertaines et finalement des plus poétiques et implique balancements et danses, tout en étant assuré de ne jamais atteindre son but. Tel est certainement ce que sous-entendent les œuvres de Basma al-Sharif et cela, non seulement par leurs formes qui altèrent le sens des mouvements et de l’histoire, mais aussi par les matériaux qu’elle emploie : l’argentique, le 16 mn, qui clignote et dont la couleur se décompose comme un film qui se difracterait ou régresserait vers les étapes de son développement, ou deviendrait invisible au moment où il atteint sa lisibilité, ainsi de Nos petites maison, qui venait d’être restauré en 2014, mais qu’elle brouille de nouveau, montrant combien ce legs est à présent devenu illisible.

Les œuvres de Basma al-Sharif sous-entendraient-elles quelque chose ? 

Les accusations d’antisémitisme la poursuivent aujourd’hui jusqu’à Vilnius où son Deep Sleep fut programmé par le Goethe Institut local. Pourquoi confondre antisionisme et antisémitisme ? Comment ose-t-on exiger d’une enfant de Palestine qu’elle soit sioniste ? Par un arbitraire purement politique, parce que la culture et l’art sont eux aussi un des lieux de la guerre que mène Israël et dont nos pays européens ont choisi d’être complices. À Paris, au programme du festival le Cinéma du Réel, les projections, les débats autour des films de Basma al-Sharif se déroulèrent sans incident. Le projet de loi Yadan adopté, s’ajoutant à la circulaire du 10 octobre 2024, une telle projection serait possiblement devenue passible de peine.

Si l’éducation, la culture, l’art deviennent ainsi un des lieux où la violence se fait loi, la conséquence en sera que la justice, reprenant à son compte cette logique, deviendra le lieu où la loi se fait violence. Dès lors elle ne protège plus les citoyens contre l’arbitraire étatique, mais garantit l’arbitraire en lui donnant une forme légale. Elle transforme l’exception en règle, et la règle en instrument de l’exception. C’est ainsi que nous sommes nous aussi en train de changer de régime, au nom entre autres d’une lutte dite contre l’antisémitisme. Aujourd’hui, la défense de la démocratie et donc la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, car l’une ne va pas sans l’autre en réalité, ne sera effective sans une lutte pour une Palestine libre, autant que faire se peut.


[1] Son film Morgenkreis (2025) venait de remporter le grand prix du Festival du court-métrage de Winterthur au mois de novembre 2025.

[2] Yaser Murtaja était un journaliste et réalisateur connu pour ses images de drone qu’il fournissait à la presse. Il fut un cofondateur de Ain Media Production Company, qui fournissait des images du blocus de Gaza aux médias internationaux comme Al-Jazeera, la BBC et autres. Il fut assassiné le 7 avril 2018, à Gaza, à Khan Younes, alors qu’il couvrait la Grande Marche du retour, manifestation pacifiste des Gazaouis réclamant la fin du blocus.

[3] Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli. Le temps : Beyrouth, le lieu : un jour d’août 1982 (1987), trad. Yves Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2007, p.12.

[4] En 2019, une résolution est votée par le Sénat, qui n’a pas force de loi. Le projet de loi présenté par Caroline Yadan en avril 2026, dont le vote a été suspendu, en présentait une version plus radicale encore.

[5] Le ministère de l’Éducation nationale diffuse actuellement son nouveau Vademecum intitulé Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine à l’École. Comprendre, réagir, prévenir, destiné à son personnel (enseignants, inspecteurs, chefs d’établissement). Le document, co-écrit avec la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) et le Conseil des sages de la laïcité, reprend la définition de l’antisémitisme établie par l’IHRA.

[6] Le 17 mai 2019, le Parlement allemand a adopté une motion condamnant le mouvement anti-israélien BDS, jugé « antisémite ».

[7] On pourrait citer les nombreuses manifestations empêchées en Allemagne, les manifestants arrêtés, les associations inquiétées, comme celle, étudiante, Olive Branch, à Munich, le 8 février 2024 (en cause : l’intervention de Majed Abu Salama, Palestinien originaire de Gaza, qui a évoqué la position traditionnelle des mouvements palestiniens en faveur d’un État binational), mais le plus emblématique de ces empêchements est encore l’annulation, à la Freie Universität de Berlin, le 19 février 2025, de la conférence de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés.

[8] En France, à la suite de la circulaire du 10 octobre 2024 du garde des Sceaux et ministre de la Justice d’alors, M. Éric Dupond-Moretti, donnant directive au parquet de poursuivre « la tenue publique de propos vantant les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, en les présentant comme une légitime résistance à Israël », se sont multipliées les procédures et les condamnations visant des syndicalistes, des responsables associatifs, des parlementaires, pour des propos en lien direct avec leur expression publique, au nom de leur engagement politique en soutien à la Palestine et au droit des Palestiniens à vivre en paix et en sécurité.

[9] Les accusations sont parties six mois avant l’ouverture de la manifestation, avant même qu’on ait eu connaissance des œuvres, d’un site animé par L’Alliance contre l’antisémitisme de Kassel, d’obédience « Antideutsche », et furent répercutées dans toute la presse nationale. Voir Marianne Dautrey « Censure à la documenta 15 », 30 août, 2022 ; voir également Hervé Joubert-Laurencin, « Caricature de l’anti-antisémitisme », 6 juillet 2022.

[10] Voir, à propos de ce dessin, l’étude minutieuse d’Aurélia Kalisky « The Potential Archive of a Counter-Narrative », à paraître dans Sultan Doughan et Hanan Toukan, Palestine and the Idea of Europe : The Politics of Erasure and the Praxis of Refusal, University of California Press.

[11] La bannière People’s Justice de 8 mètres sur 12 présentait, tracée dans un dessin caricatural d’agit-prop, une genèse schématique en trois volets des massacres qui eurent lieu en Indonésie entre 1965 et 1967 et qui, dans le cadre de la Guerre froide, ont visé les communistes et les Chinois, dans le pays où le Parti communiste était l’un des plus forts d’Asie du Sud : à gauche, l’enfer capitaliste représenté à travers toutes les puissances occidentales ayant directement pris part à ces massacres, leurs armées, services secrets, leurs pouvoirs financiers et leur éthique de la jouissance ; au centre, la colonne dantesque des tortures ; à droite, le paradis où l’humanité dans sa toute diversité retrouve une vie en harmonie avec la nature, dans la paix et l’égalité. C’est dans l’enfer, que l’on pouvait voir une figure de banquier dandy dont les traits reprenaient ceux des pires caricatures antisémites des années 1930 : ce dandy, aux yeux injectés de sang, à la langue bifide, avait deux papillotes tombant sur ses tempes. Ainsi, perdue au milieu de cette immense bannière fondamentalement pacifiste et antiraciste, cette caricature fit basculer le sens de la bannière et de la documenta 15 aux yeux des pouvoirs publics, qui choisirent d’ignorer le message de tolérance et de paix véhiculé par ailleurs sur cette même bannière et les sincères excuses présentées par le collectif Taring Padi.

[12] Adania Shibli, Un Détail mineur, trad. Stéphanie Dujols, Arles, Actes Sud/Babel, 2024.

[13] Le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a rendu un avis consultatif : « Cet avis fait suite à une requête de l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre 2022 demandant à la Cour d’examiner les conséquences juridiques des politiques et des pratiques d’Israël dans le Territoire palestinien occupé. Selon la CIJ, les lois et mesures discriminatoires d’Israël dans le Territoire palestinien occupé sont assimilables aux éléments du crime d’apartheid ».