« Images du mouvement des nuages, de l’ombre d’un arbre en été, du bruit de la pluie, de la neige en ville. » Ces quelques mots accompagnent l’installation Music for nine postcards (1982) d’Hiroshi Yoshimura exposée au Frac Sud dans l’exposition « L’Écologie des relations ».

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Porté par le désir de traduire nos environnements en sons, l’artiste s’est attaché à la composition musicale sous la forme de musiques diffusées par le biais d’enregistrements, de concerts ou de ce que l’on caractérise de musique expérimentale. Cette écologie au cœur du projet curatorial de la chercheuse Élodie Royer vient justement rencontrer un contexte bien particulier : celui de la création à l’aune de la catastrophe de Fukushima au Japon, intervenue en mars 2011, il y a tout juste 15 ans. Rassemblant les travaux de 10 artistes ce projet prend pour sous-titre « La Forêt amante de la mer » et de souligner ainsi l’interpénétration des écosystèmes et des environnements, pour mieux nous permettre de lire les partitions et les trames d’un scénario tragique et complexe.

De cette catastrophe contemporaine nous connaissons les grandes lignes : un tremblement de terre de magnitude 9, une vague de 30 mètres et une catastrophe nucléaire « niveau 7 » c’est-à-dire d’une importance équivalente à celle de Tchernobyl. Les chiffres ne racontent pas grand-chose. Quid de l’impact de cet événement sur la population, ceux qui vivent sur les terres et, aussi, sur la création artistique laquelle est à prendre ici dans son rôle d’indicateur des passions et des émotions qui traversent, pour un temps, un pays, une ville ou une communauté. La commissaire de l’exposition vit au Japon au moment de la catastrophe. Elle est en résidence à la Villa Kujoyama. Depuis, le sujet et ses acteurs l’accompagnent entre programme de recherche, expositions et rencontres avec ceux qui font vivre cette mémoire dans une recherche au temps présent.

Les vagues

L’exposition qui se tient au Frac Sud à Marseille est le second volet du programme « L’Écologie des choses », présenté à la Maison de la Culture du Japon, à Paris, au printemps 2025. Dans les deux cas, une attention particulière se porte sur les risques encourus au regard d’une séparation profonde de notre être et du vivant, à travers nos sociétés en constante connexion et de plus en plus marquées par une intelligence « artificielle ». Les travaux de Keita Mori, Bug reports (2016-2024) ne racontent pas autre chose en faisant état, par un fil souvent capricieux, d’une difficile liaison et d’erreurs lesquelles semblent se glisser à l’endroit des relations interpersonnelles. Proche d’une improvisation ou d’un impromptu, le tracé se construit dans le mouvement de l’artiste qui parfois déchire la ligne ou la liaison qu’il tente de reprendre. De manière figurée, les œuvres de Keita Mori nous racontent la modification et la difficulté de la structure sociale du pays, la reconfiguration nécessaire au lendemain de la catastrophe. La force du projet de « L’Écologie des relations » s’inscrit notamment à cet endroit, dans les conséquences durables d’un tel événement sur les pratiques artistiques et sur l’imaginaire collectif. L’ensemble photographique Rasen Kaigan (2008-2012) de l’artiste Lieko Shiga saisit avec force l’incidence de la tragédie et ce qu’elle nomme « l’éternel présent » de la catastrophe, c’est-à-dire un espace « sans passé ni futur » pour cette communauté emportée par les vagues et les événements du 11 mars. Par le biais de ses photographies et du travail vidéo, cette dernière documente le processus de reconstruction des habitants de la région de Kitakama, zone quasi-intégralement détruite après le tremblement de terre.

À cet endroit, l’exposition trouve un sens particulier, dans l’interprétation de l’histoire de l’art japonais qui y est proposée. Les liens qui s’écrivent avec le mouvement Fluxus (notamment avec Yoko Ono), avec les travaux du groupe Mono-Ha ou encore ceux d’Atsuko Tanaka et le mouvement Gutai permettent une observation approfondie de l’intrication des arts et des bouleversements du monde. La scénographie de l’espace d’exposition principal, tissé et agencé autour de tasseaux de bois et de vitrines, forme à sa manière un squelette qui relie chaque œuvre et chaque créateur. Il y aurait là une manière d’écrire et de tenter de décrire ce qui, au sein des avant-gardes, est venu faire histoire et faire mouvements au sein de l’archipel.

Rétroactivité de l’événement

Arrivé au mitan de l’exposition (et de son propos dense), surgit une question qui se pose tant sur l’approche curatoriale que sur sa mise en scène. À l’idéal de transparence et de dialogue que promeut l’absence de cimaise et d’obstacle dans son dévoilement, semble répondre la lumière mise sur les antécédents et la « rétroactivité » de l’objet atomique. La catastrophe serait en cours, et non passé, et ainsi de se rappeler que la mémoire de l’événement résonne et fabrique notre présent. L’atome n’est pas une découverte de 2011 au Japon. Les liens qui unissent bombes et catastrophes semblent se rejoindre sur les lignes d’une partition à l’image des travaux déjà cités d’Hiroshi Yoshimora. Demeure, dans cette « Écologie des relations » une question de l’image et de la représentation du nucléaire, de son incidence « uranographique » entre invisibilité et menace permanente et millénaire.

Si les images de l’atome restent abstraites, quasi illisibles, elles n’en sont pas moins nées dans un cadre géopolitique très spécifique et cela particulièrement au Japon, pays évidemment marqué par les bombardements de 1945. Ainsi le penchant pour une saturation de l’image chez Lieko Shiga porte en soi une forte signification notamment pour une artiste qui a perçu les effets de l’atome auprès d’elle et sur son lieu de vie. Elle a particulièrement saisi et montré comment une catastrophe entre « dans le corps d’une communauté ». La fin des années 1970 et le début des années 1980 sont à cet égard un moment charnière pour l’activisme antinucléaire au Japon : notamment aux prémices de la décennie 80 autour des hibakusha, terme désignant les survivants d’Hiroshima et Nagasaki. Néanmoins, et cela malgré son histoire, le Japon s’est tourné vers le nucléaire comme le rappelle la commissaire de l’exposition avec étonnement et, à certains endroits, stupéfaction. C’est l’une des interrogations posées par Mélanie Pavy et Sophie Houdart dans leur texte publié dans les Cahiers du MNAM à propos de l’exposition « L’Âge Atomique » (2024) : « Elles [les auteures – ndlr] se disent qu’elles pourraient maintenir la question : à quel moment sent-on qu’on est arrivé dans ce qu’on appelle en France Fukushima ? La distance physique qui nous sépare de l’accident est-elle vraiment valable ? Elles entendent qu’elles s’interrogent et cherchent. Elles se demandent si elles parviendraient à sentir à quels moments elles seront en contact avec la radioactivité, si elles se sentent en danger, si elles perçoivent des changements, si elles peuvent se fier à des éléments visuels pour en avoir le cœur net. »

Le moment de l’exposition n’est pas sans incidence : un temps des antagonismes, des peurs qui rendent discontinus le paysage, les corps comme les sensations. La quotidienneté s’inscrit dans le projet curatorial afin de répondre à la gravité de la situation. Le travail poétique de Mieko Shiomi écrit, en ce sens et avec justesse, cette pluralité d’approche et cela en digne héritière du mouvement artistique Fluxus et de la dimension polyglotte qui le caractérise. Les Events & Games de 1964 portent en eux la polysémie et l’interprétation nécessaire à sa réalisation. Produite par George Maciunas l’œuvre empruntée à la collection du Musée d’Art Contemporain de Saint-Étienne, se veut une opportunité de prendre conscience de notre environnement, de notre relation intime à celui-ci, entre attitude et interaction. Prenant pour objet la nature, les œuvres de Mieko Shiomi traitent de notre environnement, de l’imperceptible et ainsi de nous inviter à rejouer par le langage ou la simple mobilisation d’énergie notre rapport à l’anthropocène. Ainsi, ce qui semble être critiqué à distance, dans le propos de Mieko Shiomi, comme dans l’exposition, est une crise du social intrinsèquement liée à la catastrophe nucléaire. Cela prend les traits de la révolution des mentalités à l’œuvre et cela afin qu’elles cessent de cautionner un développement fondé sur le productivisme qui semble avoir perdu toute finalité humaine. À la découverte de l’exposition une question revient laquelle n’est pas sans écho avec le mouvement Fluxus et ses perspectives d’insurrection poétique : comment modifier les mentalités face à la catastrophe ? Comment réinventer les pratiques sociales qui redonneraient sens à l’humanité ? Pensé à l’aune de la survie des arts de notre monde, cela pose question.

Un autre langage

Nous l’avons déjà évoqué, le langage, notamment via la poésie, la parole, sa diffusion et sa mise en musique habite et fait vivre l’exposition. Shingo Yoshida, dans sa prose et sa mise en scène en est l’un des artisans majeurs. À partir de pierres et d’éléments glanés dans une carrière, l’artiste a produit une partition formellement et temporellement inédite. Placée sous vitrine, la succession de roches, de tailles et de formes différentes, va créer par le montage induit une relation de correspondances qui fait se fait un discours muet. Accompagné de feuilles et d’autres « rebuts » assemblés lors de ses arpentages le poème atone nous laisse pour partie à l’extérieur du propos par son effet minoré. Il en demeure un silence entre recueillement et interrogation.

Au son de la poésie répondent dans l’exposition les travaux graphiques du poète Gōzō Yoshimasu. L’œuvre récente de ce dernier est toute entière inscrite dans la recherche d’une « poésie possible après la catastrophe du 11 mars » laquelle prend la forme des Dear Monster (Kaibutsu-kun) présentées dans l’exposition. Entre énumérations, formes rituelles mystérieuses et dialogues « aux ombres des défunts » il recouvre les feuilles de couches de couleurs peintes. Une démarche qui permet, semble-t-il d’incorporer la tragédie au plus près de l’œuvre et dans le processus même de production du langage, qu’il soit visuel ou sonore. Prolongeant le parcours de l’exposition entre les étages et en passant par la bibliothèque du Frac, je suis surpris par le silence qui a cours dans le bâtiment. Probablement est-ce le sujet (ou le moment) qui revient avec fracas. Chaque œuvre de cette « Écologie des relations » porte en elle cet autre langage fait de musique, de poésie, de bruit et de souffle. C’est pourtant le silence qui frappe à la rencontre du lieu. De fait, il semble toujours impossible de discuter et d’évoquer la catastrophe. Cette dernière appartient à un impensé commun, un phénomène qui semble collectivement avoir été refoulé ainsi que sa communauté emportée.

« L’Écologie des relations », présenté au Frac Sud (Marseille), jusqu’au 15 novembre 2026.