Prodigieuse est l’attente qu’a créée la traduction des Métamorphoses d’Ovide par Marie Cosnay, publiée en 2017 aux éditions de l’Ogre, traduction qui depuis lors, portée par son succès public et critique, a déjà connu deux rééditions, l’une en poche et la suivante chez l’éditeur originel.

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Les prix qui l’ont couronnée et son évident statut de best-seller ne doivent pas empêcher de rappeler d’emblée, pour quiconque s’intéresse au dur et bel exercice de la traduction poétique, la raison primordiale de cette réussite : la traductrice a fait d’Ovide notre contemporain, en se réappropriant les questions angoissées du poète romain. Au premier rang desquelles : « Qu’est-ce que peuvent un corps et un poème ? » Mais ce n’est pas tout. Elle a d’abord fait œuvre de poétesse et inventé, pour et par sa version des Métamorphoses, un vers libre dont la souplesse et la plasticité ne sont pas sans évoquer les cahots et les torsions du verset claudélien. S’il appartient à la traduction poétique de faire entrer le poème traduit dans notre contemporanéité, il faut saluer cette traduction, mûrie et travaillée pendant une décennie, comme un des grands poèmes de notre époque.

Quel pari relever après cela ? Quel choix ou quel rêve assumer ? C’est à ces questions que Le Tourbillon des choses répond. Et, l’intérêt de ce bref ouvrage hybride résidant ailleurs, multiple et mouvant, il est inutile de différer plus longtemps la surprise : le pari, le choix, le rêve, c’est de traduire (ou plutôt de re-traduire) intégralement le De rerum natura de Lucrèce, épopée didactique de plus de 7 000 vers sur la « nature des choses », c’est-à-dire sur leur « naissance », si l’on se réfère au sens premier de natura en latin. Ovide a composé le poème des changements – de forme, de nature, de structure –, mais un peu plus d’une cinquantaine d’années auparavant, Lucrèce avait conçu l’épopée de l’engendrement.

Ainsi, Le Tourbillon des choses, dont le sous-titre En traduisant De rerum natura de Lucrèce signale la réflexivité du geste traductif, devance de quelques mois la parution, toujours aux éditions de l’Ogre, de cette traduction attendue avec une impatience comparable à celle qui précède L’Odyssée de Christopher Nolan – un péplum étant une autre forme de version. Mais en nous livrant ce teaser (de nombreux extraits sont présents dans les chapitres et occupent les annexes du livre), Marie Cosnay cherche d’abord à partager ce qu’elle appelle elle-même « un parcours de lecture ». Cet aspect cohabite avec un effort de compréhension des enjeux de la traduction de Lucrèce, Le Tourbillon des choses se donnant comme « une sorte de cahier subjectif et incomplet de traduction ». À la lecture de l’ouvrage, il apparaît que le second aspect (traductologique) s’infléchit vers le premier (philosophique, puis politique).

On aborde en effet l’ouvrage en imaginant y trouver un art du traduire poétique, ce qu’il sera ponctuellement tout au long des sept chapitres. Admirable et virtuose, par exemple, est l’analyse grammaticale de la corrélation possible des adverbes inde (« de là ») et ubi (« où ») dans les trois vers de Lucrèce qui dépeignent la manière dont les choses sont créées « aux bords de la lumière ». Marie Cosnay traduit en respectant l’incertain, ce mystère dévoilé de la naissance des choses, que la grammaire révèle. Plus loin, la traductrice explique pourquoi rendre anxius angor (« anxieuse angoisse ») par « l’angoisse des angoisses », sur le modèle de la locution « cantique des cantiques ». Ailleurs encore, le commentaire de la différence entre motum (« mû ») et mutatum (« changé ») démontre comment le choix poétique d’un participe pourvu d’une syllabe en plus imite le mouvement des atomes, dont la chute inclinée dans le vide leur permet de s’entrechoquer pour que de ce choc quelque chose soit créé.

Mais, d’une manière plus ample et plus intime, ce « cahier » de traduction nous confie également les pensées de l’autrice en travail et fait écho à la démarche de Paul Valéry réfléchissant à sa traduction de Virgile dans ses Variations sur les Bucoliques (1944), sans compter d’autres essais récents d’auto-théorie de la traduction, que l’on pense à Pierre Vinclair ou, tout dernièrement, à Kate Briggs. En l’occurrence, pour paraphraser Valéry, on entend dans Le Tourbillon des choses Marie Cosnay discuter distraitement avec elle-même, aussi librement que s’il s’agissait de son propre poème sur la table.

La traductrice, en quelque sorte, nous donne sa parole. Mais non pas au sens où elle nous dirait : « Croyez-moi, parole de traductrice. » Cette parole admet d’entrée de jeu le paradoxe et l’hésitation, avouant « ne pas comprendre », pour mieux « reprendre », afin de « voir advenir le sens ». Elle met en scène, comme s’il était en train de se produire, le processus d’étude du texte (« Tout va bien ? Non, quelque chose résiste. ») ; elle détaille l’exégèse nécessaire avant et à la traduction, cette phase du « nez collé au texte », au cours de laquelle l’autrice et enseignante de lettres classiques en vient à ne pas ou ne plus savoir ce que pense Lucrèce. Le tourbillon du titre désigne donc aussi ce mouvement irrésistible des pensées de la traductrice en proie au vertige (« Je lis pourtant, ou je crois lire, ou je veux lire ») et à la joie, sentiment constamment présent et qui dicte au livre sa phrase finale : « Je m’en réjouissais. »

Que fait l’autrice tout en traduisant Lucrèce ? L’hypothèse qui s’impose vite en la lisant est la suivante : elle s’adonne à la philosophie.

Cette joie est la force motrice inhérente au poème, la force illimitée du désir d’engendrement. Et ce désir d’engendrement à l’œuvre dans la natura appelle une poésie qu’on peut qualifier de génitrice, placée sous l’égide de Vénus, quand bien même Lucrèce reprend les enseignements d’Épicure, pour qui les dieux n’existent pas. Car dans la mesure où dans la théorie épicurienne que le De rerum natura traduit en poème latin, chaque corps, chaque chose a une mère certaine, attitrée, la déesse Vénus, dès lors, en tant que « mère des petits d’Énée », est la destinataire naturelle de la fameuse invocation liminaire du chant I. Et les mots, comme les choses, s’agencent par la grâce de Vénus : « Créer le monde, déclare Marie Cosnay, c’est créer le poème, élément après élément, mot à mot, lettre à lettre. »

À cet égard, le tourbillon du titre devient le mouvement qui emporte la traductrice bien au-delà de son travail de traduction. Non plus tant sur la voie de l’art poétique – traductrice-poétesse, elle l’est et le demeure –, que sur le chemin de la philosophie. Le sous-titre de l’ouvrage, construit à partir du gérondif « en traduisant », ne révèle pas le verbe principal dont le gérondif serait le complément circonstanciel. Que fait l’autrice tout en traduisant Lucrèce ? L’hypothèse qui s’impose vite en la lisant est la suivante : elle s’adonne à la philosophie. Non pas que Le Tourbillon des choses soit un abrégé de philosophie épicurienne établi parallèlement à la traduction du texte du De rerum natura. Le livre est exactement ce qu’il dit qu’il est dès son ouverture : « une lecture » de Lucrèce. C’est-à-dire la fréquentation personnelle d’une œuvre, la tentative d’intégrer le texte poétique à nos vies ordinaires. L’originalité du projet réside dans le fait que cette « lecture » s’opère précisément à travers la pratique de la traduction. Le gérondif n’exprime pas une action simultanée, mais bel et bien une manière de lire.

Qu’est-ce que je fais au texte ? Qu’est-ce que le texte me fait ? Les deux questions résonnent ensemble dans la réflexion du sujet traduisant sur soi-même. Elles sont en fait indissolubles, sauf à pratiquer une sorte de philologie pure et froide, au rebours de l’éloge de l’enthousiasme et de la joie qui sous-tend Le Tourbillon des choses. Au fond, le défi représenté par Lucrèce, ce n’est ni la poésie, ni la philosophie : c’est la philosophie faite poésie. Bien que Marie Cosnay rappelle la dualité que la tradition exégétique a pérennisée, son parcours de lectrice-traductrice la conduit justement à ne plus parler d’un « Lucrèce-poète », afin de ne pas parler d’un « Lucrèce-philosophe », par opposition. La résolution de cette dualité se situe dans le poème et dans la langue. Car le poème est le mouvement « capable de dire ou de faire le contraire de ce qui a été dit ou fait jusque-là ». De même, la langue étant « une occurrence de l’illimité », elle mêle toutes choses, à l’instar du monde de Lucrèce.

Tout bouge (movere). Tout change (mutare). Mais, pareillement, tout tombe, tout meurt. Et, avant de mourir, tout souffre. C’est par la question de la souffrance que le politique s’immisce dans Le Tourbillon des choses, titre qui renvoie par lui-même à l’état du monde dans lequel Marie Cosnay se situe en s’adressant à nous : « J’écris ces mots au moment où la guerre est totale. » Dans le monde sans dieux d’Épicure, il serait risqué de parler de tragédie. Pourtant, le mal existe, c’est-à-dire la douleur, que Lucrèce nous apprend au moins à regarder. Il faut savoir regarder « l’image de la douleur des autres (alterius laborem) ».

Rapprochant certains passages de Lucrèce de l’iconographie de Goya, Marie Cosnay met à jour chez le poète ce qu’on pourrait appeler un devoir de voir. Ukraine, Gaza, Syrie. Par les images qui nous en parviennent, « nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas », affirme la traductrice, qui distingue un chemin entre le lieu où se tient celui qui est à l’abri et le lieu où se tient celui qui est captif de l’horreur. Ce chemin, au gré duquel l’amitié le dispute à l’impuissance, est un chemin politique. Et parce que la traduction est l’art de faire passer d’un point à un autre, tantôt traversée, tantôt transhumance, qu’il soit permis de rappeler que ce chemin est pleinement son affaire.

Marie Cosnay, Le Tourbillon des choses. En traduisant De rerum natura de Lucrèce, Éditions de l’Ogre, mars 2026, 156 pages.