Dans votre travail, vous affirmez que les femmes occidentales sont probablement les femmes les plus libres de l’histoire. Pourtant, de nombreux mouvements féministes contemporains continuent de présenter les femmes avant tout comme des victimes d’une oppression systémique. Pourquoi pensez-vous que ce récit victimaire reste aussi dominant malgré les progrès immenses accomplis par les femmes dans les sociétés occidentales ?
C’est une excellente question. Cela est lié à la montée en puissance et à la popularité de la culture de la plainte de manière générale, mais aussi à des concepts comme l’intersectionnalité, la justice sociale et les politiques identitaires. Le wokisme, pour utiliser un terme galvaudé mais encore utile, repose sur une vision du monde qui, en empruntant une grille de lecture marxiste, considère qu’un « système » écrase l’individu ordinaire ; que le dominant opprime le dominé. C’est d’ailleurs le même schéma utilisé depuis longtemps pour délégitimer Israël et alimenter l’antisémitisme.
Il ne faut pas oublier non plus que le féminisme est devenu, depuis les années 1970, étroitement lié au monde universitaire. Or, l’université a largement adopté les théories dites « post » : postcolonialisme, post-structuralisme, postmodernisme, mais aussi l’humanitarisme, l’« antiracisme » et l’« anti-impérialisme ». Tout cela a renforcé ce que je considère comme un immense non-sens idéologique. La gauche et les nombreuses institutions qu’elle contrôle ont intégré ces idées sans aucune distance critique. Les femmes sont désormais encouragées, comme toutes les personnes supposément « marginalisées », à revendiquer chaque souffrance ou injustice présumée qu’elles peuvent invoquer. C’est là que réside désormais le pouvoir symbolique.
La réponse à votre question est donc avant tout culturelle : cette vision est devenue une mode intellectuelle profondément enracinée, mais une mode dangereuse.
« Les femmes sont désormais encouragées, comme toutes les personnes supposément « marginalisées », à revendiquer chaque souffrance ou injustice présumée qu’elles peuvent invoquer »
Vous avez critiqué ce que vous appelez une « culture de la victimisation » dans le féminisme moderne. Pensez-vous que les réseaux sociaux et le militantisme en ligne aient transformé la victimisation en une forme de capital social et culturel ?
Bien sûr. Les réseaux sociaux transforment absolument tout en potentiel capital culturel : c’est à la fois leur superpouvoir et leur danger. Désormais, les mauvaises idées comme les bonnes peuvent se propager à une vitesse fulgurante, et des boucles d’auto-validation se mettent très rapidement en place ; dans ce cas précis, pas forcément pour le meilleur.
Le militantisme en ligne fait évidemment partie du problème. Les réseaux sociaux permettent aux activistes de recruter, de promouvoir leur cause, de diffuser de la désinformation — on le voit encore avec la crise antisioniste — et d’organiser des actions dans le monde réel grâce aux mèmes et aux contenus viraux qui donnent une dimension émotionnelle nouvelle au militantisme.
« Les réseaux sociaux permettent aux activistes de recruter, de promouvoir leur cause, de diffuser de la désinformation »
Certains critiques accusent votre travail de saper le féminisme lui-même. Pourquoi est-il devenu si controversé au Royaume-Uni et en Europe de défendre un féminisme fondé sur la responsabilité individuelle, l’autonomie et la résilience plutôt que sur une logique permanente de plainte ?
Ces critiques sont précisément les militants de gauche geignards que je cible dans mon livre. Enfin, certains d’entre eux. J’ai aussi réussi à irriter des conservateurs de droite en défendant le droit des femmes à avoir une sexualité libre, que l’on considère cela comme immoral ou malsain ou non.
Je pense que la réponse à cette question est liée à l’effondrement du libéralisme économique classique. Plus personne ne défend réellement l’autonomie, la résilience ou l’ambition. Aujourd’hui, il est devenu extrêmement impopulaire pour un responsable politique d’expliquer ouvertement pourquoi il pourrait être bénéfique pour tout le monde d’encourager une certaine forme d’« égoïsme », y compris le désir de devenir très riche, ou au moins de rechercher la réussite, l’argent et le pouvoir, qui restent des aspirations profondément humaines.
Si l’on considère que les femmes sont des êtres humains à part entière, alors il faut aussi admettre qu’un grand nombre d’entre elles peuvent vouloir ces choses-là. Ce n’est pas un hasard si l’effondrement du véritable féminisme — celui qui cherchait à donner aux femmes les moyens de développer toutes leurs aspirations et capacités — s’est produit en même temps que le déclin des économies européennes, de la morale publique ou encore des forces armées. Au Royaume-Uni, tous ceux qui veulent être ambitieux et gagner de l’argent en échange de leur travail quittent désormais le pays. J’ai peur qu’il ne reste bientôt plus que les éternels plaintifs paresseux. Même si, pour être honnête, il m’arrive moi aussi d’en faire partie parfois.
« J’ai aussi réussi à irriter des conservateurs de droite en défendant le droit des femmes à avoir une sexualité libre, que l’on considère cela comme immoral ou malsain ou non »
Selon vous, le discours permanent autour du danger, du traumatisme et de l’oppression auxquels seraient confrontées les femmes risque-t-il de créer une nouvelle forme de dépendance psychologique et de peur plutôt qu’une véritable émancipation ?
Évidemment. Ce type de discours crée une habitude mentale. Si la culture vous apprend que votre premier réflexe doit être de rechercher un traumatisme dans chacune de vos expériences, alors vous ne vous sentirez pas plus forte, plus entendue ou plus épanouie : vous vous sentirez plus faible.
Nous savons grâce à plusieurs études que la rumination mentale — un comportement très fréquent chez les jeunes filles — augmente les risques de dépression. Les êtres humains sont extrêmement sensibles aux récits collectifs. Si nous pouvions remplacer ce récit victimaire par une culture du « nous pouvons » et du « nous faisons déjà », ce serait extrêmement bénéfique pour les femmes, mais aussi pour l’ensemble de la société.
Un fossé semble aujourd’hui se creuser entre les jeunes générations influencées par les idéologies intersectionnelles et identitaires, et des femmes défendant une vision plus libérale et indépendante du féminisme. Assiste-t-on selon vous à une crise idéologique du féminisme occidental ?
Oui, exactement comme je l’explique dans mon livre et dans mes réponses précédentes. Cette fracture générationnelle est d’ailleurs très intéressante.
Les féministes plus âgées se divisent en deux catégories. La génération X était davantage libérale et tournée vers les questions économiques : ce sont les filles de Margaret Thatcher et Tony Blair. En revanche, les féministes issues du Mouvement de libération des femmes des années 1970 étaient beaucoup plus influencées par le socialisme et les questions anti-impérialistes, après une première phase centrée sur la prise de conscience collective.
Quant à leurs mères et grand-mères des périodes d’avant-guerre et de l’entre-deux-guerres, elles étaient avant tout préoccupées par l’obtention de droits fondamentaux. Elles auraient probablement été stupéfaites de voir tout ce que les femmes occidentales considèrent aujourd’hui comme acquis dès la naissance.
Vous défendez souvent l’idée que les femmes devraient être libres de faire leurs choix personnels et sexuels sans interpréter immédiatement chaque expérience inégalitaire à travers le prisme de la victimisation. Selon vous, certaines libertés conquises par les femmes occidentales au cours des dernières décennies sont-elles aujourd’hui menacées par des évolutions culturelles, religieuses ou idéologiques en Europe ?
Oui. Il est évident que l’arrivée massive en Europe et au Royaume-Uni de populations musulmanes relativement peu assimilées a importé avec elle des traditions et des conceptions de la liberté sexuelle des femmes qui sont en contradiction frontale avec les valeurs occidentales. C’est une véritable source d’inquiétude, et nous voyons déjà que cela influence subtilement la culture occidentale non musulmane, notamment dans certains espaces urbains.
Mais les femmes occidentales non musulmanes n’aident pas non plus la situation lorsqu’elles se perdent dans des politiques culturelles irrationnelles et profondément pessimistes. Elles semblent parfois moins vouloir défendre la liberté et le libre choix des femmes que chercher des constructions intellectuelles toujours plus complexes pour expliquer que ces libertés seraient elles-mêmes des survivances du patriarcat ou du racisme.
Good Slut: How Money, Sex & Power Set Women Free de Zoe Stimple

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