Pour sa jeunesse, l’État a prévu des grenades, pas des réponses
Laurent Nuñez autorise l’usage des grenades assourdissantes pour la mobilisation de samedi. Je voudrais qu’on s’arrête sur cette phrase avant que le week-end ne l’emporte. Personne n’est encore descendu dans la rue et aucune banderole n’est dépliée. Pourtant, la décision qui a fait l’actualité de la veille ne porte pas sur ce que réclament les manifestants. Elle porte sur ce qu’on leur lancera dessus. Avant même la première revendication, l’État a choisi son registre : le décibel plutôt que la parole.
Qui marche le 17 octobre ? Des syndicats, des Gilets jaunes, des lycéens. On a compté d’avance avec un zèle remarquable : plus de 500 actions envisagées selon un décompte, 250 rassemblements selon les prévisions de Laurent Nuñez, 40 000 personnes attendues à Paris, 150 000 ailleurs. Et la question que toute la presse a posée ce vendredi, presque mot pour mot, c’est : « à quoi faut-il s’attendre samedi ? » On la pose comme on demande le temps qu’il fera. La colère sociale devient un front orageux, et on ne négocie pas avec une dépression atmosphérique : on rentre le linge et on ferme les volets. Je ne crois pas une seconde que ce cadrage soit innocent. Il transforme une revendication en risque, un citoyen en aléa, une foule en bulletin d’alerte. Les autorités, dit-on, « anticipent une journée tendue ». Je pèse le mot : ce qu’elles anticipent, c’est la tension, jamais sa cause.
La cause, pourtant, s’écrit en toutes lettres, dans des pages qu’on lit beaucoup moins. Ce même jour, des associations ont appelé le gouvernement à renoncer, dans le budget 2027, aux « économies qui appauvrissent les plus pauvres ». La formule est d’une sobriété terrible. Elle ne dénonce pas une injustice abstraite : elle décrit un mécanisme. On cherche de l’argent, on le prend là où la résistance est la plus faible, et ceux qui avaient déjà peu ont encore moins. Cet appel est passé presque inaperçu pendant que la « journée tendue » occupait tous les écrans. C’est là, pour moi, le vrai déséquilibre du jour : on a longuement disserté sur l’inquiétude qu’inspire la colère, et presque pas sur ce qui la nourrit.
Le vocabulaire budgétaire mérite d’ailleurs qu’on le lise de près. À Bruxelles, le bras de fer sur le budget de l’Union oppose, nous dit-on, des « pays dépensiers » à des « partisans de la rigueur ». Ces deux étiquettes ne décrivent rien : elles jugent. « Dépensier », c’est le mot qu’on emploie pour un enfant qui gaspille son argent de poche. « Rigueur », c’est une vertu morale. Avant tout débat, la langue a déjà tranché : d’un côté la faute, de l’autre la sagesse. Que la dépense publique s’appelle école, hôpital ou minimum vital, elle arrive dans la discussion avec un casier. C’est ainsi qu’on fait passer pour du bon sens comptable ce que les associations nomment, elles, un appauvrissement.
Reste la troisième voix de samedi, la plus jeune. Une tribune parue ces jours-ci porte un titre que je trouve accablant pour ceux qui gouvernent : « Les lycéens réclament ce que les données recommandent depuis vingt ans ». Relisez-la lentement. Elle ne dit pas que les lycéens rêvent ou caprice. Elle dit qu’ils demandent ce que l’on sait déjà, ce qui a été étudié, documenté et recommandé, et jamais fait. Le savoir existait ; c’est la volonté qui manquait. Et à ces adolescents qui ont fini par descendre dans la rue pour réclamer l’application de rapports que les adultes ont rangés dans des tiroirs, on répond par une autorisation de grenades assourdissantes.
Bérénice Levet écrit de son côté que « la crise des lycéens est aussi une crise des adultes ». Je prends la phrase et je la pousse jusqu’au bout. Les adultes en crise ne sont pas d’abord les parents débordés ou les professeurs épuisés. Ce sont ceux qui détiennent le pouvoir de décider, qui connaissent les données depuis longtemps, et qui choisissent de préparer le maintien de l’ordre plutôt que la réponse.
Car c’est bien le fil que je vois courir sous cette journée : la grenade et l’économie budgétaire sont les deux faces d’une même politique. Quand on décide de faire payer les plus pauvres, on sait qu’ils protesteront. Quand on décide de ne pas écouter la jeunesse, on sait qu’elle finira dans la rue. Alors on budgète la rigueur d’une main et l’on prépare la contention de l’autre. Le maintien de l’ordre devient la ligne invisible de chaque plan d’économies, celle qu’aucun débat ne met aux voix. Ce n’est pas une dérive, c’est une cohérence. Un pouvoir qui a renoncé à convaincre doit se donner les moyens de contenir.
Ce que je retiens de ce vendredi, c’est donc moins la peur d’un samedi agité que l’aveu qu’il contient. Un gouvernement qui s’équipe pour couvrir le bruit de la rue a déjà admis qu’il n’avait rien à lui dire. Il a fait ses comptes, et dans ces comptes la réponse coûtait plus cher que la grenade.
Assourdir, c’est refuser d’entendre.

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