À l’occasion de la Journée de l’Afrique, le 25 mai, Margarita Simonian, rédactrice en chef de RT, a publié un éditorial intitulé Afrique unie dans un monde multipolaire. Ce texte illustre parfaitement la stratégie de communication russe et explique, en filigrane, les raisons du succès croissant de Moscou sur le continent, comme d’ailleurs le recul de l’influence française. Loin de la logorrhée permanente du journaliste français mainstream et de ses habituels cris d’orfraie, il faut au contraire analyser ce texte avec une totale froideur pour tenter de comprendre les nouveaux rapports de force qui se dessinent dans le monde -et tout particulièrement en Afrique.

Selon Simonian, l’Afrique affirme de plus en plus son indépendance diplomatique et économique. Cette émancipation dérange « certaines puissances habituées, au cours du siècle dernier, à dicter l’ordre du jour mondial ». Cette formule vise clairement les anciennes puissances coloniales, au premier rang desquelles la France. L’article célèbre les progrès du continent (zone de libre-échange continentale, succès culturels, innovations) et positionne la Russie comme un partenaire « sincère et fiable », engagé dans la lutte contre le colonialisme et le renforcement des liens via les BRICS+, les sommets Russie-Afrique et des coopérations dans le commerce, l’énergie, la sécurité et même l’espace.

Le succès russe : un partenariat perçu comme égal et pragmatique

La Russie obtient il est vrai des résultats notables, particulièrement au Sahel, grâce à une approche qui séduit de nombreux dirigeants et opinions publiques. Elle propose une coopération sans conditionnalités politiques lourdes : pas de leçons sur la démocratie, les droits de l’homme ou la bonne gouvernance. En échange d’un accès aux ressources naturelles, elle fournit un soutien militaire concret (via l’Africa Corps), des armes, de la formation et une assistance sécuritaire contre le terrorisme jihadiste.

Ce discours de « respect de la souveraineté » et de « partenariat entre égaux » résonne fortement. Comme le souligne Margarita Simonian, la Russie accueille des dirigeants africains et donne la parole à des voix panafricaines, avec des émissions comme L’Afrique de Lumumba animée par P.L.O. Lumumba, qui déconstruit les « stéréotypes des médias néocoloniaux ». La Russie se présente ainsi en anti-impérialiste, championne de la multipolarité, en opposition à un Occident accusé encore et toujours de paternalisme.

Les BRICS+ renforcent cette attractivité en offrant une alternative aux institutions financières occidentales (FMI, Banque mondiale), souvent critiquées pour leur rigueur et leur ingérence perçue.

Le recul français : une image entachée par l’héritage colonial

À l’inverse, la France souffre d’une image de plus en plus dégradée. Beaucoup de citoyens et de dirigeants africains perçoivent son approche comme imprégnée d’un héritage colonial persistant, souvent qualifié de « Françafrique » (et la dernière sortie d’Emmanuel Macron, intimant à l’auditoire de se taire -« Hey guys ! Hey ! Hey ! »- lors de l’événement Africa Forward est venue récemment renforcer ce sentiment). Les reproches portent en effet sur un discours jugé moralisateur et condescendant, des conditionnalités de l’aide liées à des réformes politiques ou économiques, le maintien de liens monétaires (franc CFA) -soulignés il y a quelques mois avec cruauté par Giorgia Meloni- et militaires perçus comme des instruments de contrôle et enfin des interventions (comme l’opération Barkhane) parfois vues comme contre-productives ou seulement intéressées.

Même si Paris a tenté de renouveler sa relation avec le continent (« ni ingérence ni indifférence »), les déclarations maladroites, les soupçons de manipulations et le poids de l’histoire continuent d’alimenter un fort sentiment anti-français.

Une diversification des alliances

A contrario d’une Union européenne qui ressemble de plus en plus à une tour de Babel, la Russie poursuit ses propres intérêts stratégiques et ils sont clairs : affaiblir l’influence occidentale, sécuriser des ressources minières et étendre son empreinte géopolitique. Mais en cette Journée de l’Afrique, le continent africain exprime aussi sa volonté d’autonomie et de diversification des alliances. La Russie capitalise, nous l’avons dit, sur le rejet d’un certain paternalisme occidental, tandis que la France doit repenser en profondeur son discours et ses pratiques pour reconquérir une légitimité affective et politique. L’Afrique ne cherche surtout pas à remplacer un tuteur par un autre : elle veut des partenaires qui la traitent en égale, avec pragmatisme et respect mutuel. C’est ce message que porte, à sa manière, l’éditorial de Margarita Simonian et c’est la raison principale de l’énorme influence de RT sur le continent. C’est aussi, bien sûr, l’une des raisons de l’interdiction de la chaîne au sein de l’Union européenne; à ce titre, l’absence de mobilisation des politiciens et des journalistes français suite à cette décision (dénuée du moindre fondement juridique), après le sentiment de supériorité déjà évoqué, en dit long sur ce qui est en réalité une soumission de nos prétendues « élites » au globalisme néolibéral, celui-là même -et c’est un comble- qui nous dilue en tant que nations de moins en moins souveraines. Hélas pour les pays européens et hélas surtout pour la France, cette fuite en avant continue : pire, elle accélère.