Un 4x4 de la police fonce sur des adolescents en plein mouvement social ? La Voix du Nord fait dans le journalisme de préfecture.
Lundi 5 octobre 2026, 8 heures du matin. La ville de Dunkerque est recouverte d'une brume épaisse. C'est l'automne. Mais les nuages de vapeur ne sont pas uniquement dus aux intempéries. Il s'agit de grandes volutes de gaz lacrymogène qui se répandent sur la cité, dont les habitants suffoquent au son des sirènes de la fameuse Jeep grillagée. Ses exploits ont fait le tour des réseaux sociaux, jusqu'au 20h de TF1. Habituellement, ce véhicule de guerre sert à traquer les exilés kurdes, afghans ou guinéens le long de la frontière maritime. Il fait partie des nouveaux équipements automobiles à disposition des CRS et gendarmes déployés pour la lutte contre le « phénomène migratoire ». Mais ce jour-là, il servira à la répression du mouvement lycéen.
Le quotidien La Voix du Nord jouit d'une réputation de journal non-aligné. Il avait appelé à voter contre Marine Le Pen aux élections régionales à Hénin-Beaumont en 2015. Il n'appartient ni à une banque, ni à Bolloré, mais à un groupe médiatique belge. Ses journalistes sont souvent sur le terrain. Le 5 octobre vers midi, un journaliste de l'édition locale assiste à cette scène surréaliste : le 4x4 fonce dans la foule de manifestants, met en danger des dizaines de lycéens acculés, obligés de fuir dans les bosquets, sur les trottoirs et le long du canal. Ils hurlent de panique devant les manœuvres à peine croyables de cette voiture folle, dont les occupants sont galvanisés par les encouragements des policiers à pied.
Pour La Voix du Nord, il n'y a apparemment pas matière à en écrire quoi que ce soit. Ce jour-là, rien ne sera publié en rapport avec cette voiture-bélier qui n'a pas encore fait le tour de France. Pire : ce n'est que trois jours plus tard, alors que les vidéos du rodéo ont déjà largement circulé sur les réseaux sociaux [1], que « la grande dame du Nord » se décide à imprimer une série de trois articles sur ce qu'il convient d'appeler le scandale de la Jeep. Ils seront dignes des plus grandes heures du journalisme de préfecture.
« Protéger les piétons », « déblayer la chaussée »
Le premier article, publié en pages Région le jeudi 8 octobre [2], est particulièrement sommaire : à peine plus d'un feuillet. Il semble d'emblée destiné à réhabiliter l'image de la police : après deux premiers paragraphes faisant état de « violences urbaines » et dressant le bilan de « blessés légers parmi les policiers », Alexis Constant explique qu'« une jeep de la police accélère pour enfoncer la barricade » érigée par des manifestants « au milieu des feux de poubelles ». Et de certifier : « Aucun manifestant ne sera blessé. »
Le même auteur remet le couvert le lendemain dans les pages locales… et monte d'un cran. Intitulé « À Dunkerque, une Jeep de police filmée à vive allure, une enquête ouverte : notre récit des événements » [3] (09/10), cet article explique sans sourciller que les policiers ont foncé en Jeep dans la foule pour mieux « protéger les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs » et surtout pour « déblayer la chaussée » obstruée par les lycéens en lutte. La légende de la photo accompagnant l'article enfonce le clou : « La jeep de la police a voulu pulvériser les barricades posées par quelques émeutiers qui venaient de jeter des pavés sur les forces de l'ordre. Nous avons pris cette photo quelques minutes avant que le 4x4 n'entre en action. »
Le journaliste était sur place. Les faits se sont déroulés à 15 minutes à pied de sa rédaction, mais ce qu'il avait vu ne l'avait guère convaincu. C'est donc a posteriori qu'il revendique sa présence sur les lieux : « Une scène filmée à laquelle "La Voix du Nord" a assisté », écrit-il en chapô de l'article. Il détaille donc les étapes qui ont mené à cet incroyable rodéo. D'abord, les prémices : « La police est visée par des jets de pierre, mais aussi des bouteilles et des canettes durant de longues minutes. Huit blessés légers sont à déplorer parmi les forces de l'ordre, qui ne ripostent pas et se protègent derrière des boucliers. » Le sous-texte est clair : les agresseurs ne sont pas du côté des policiers chauffés à blanc par le « zéro consigne » de Laurent Nuñez, mais bien du côté des manifestants, lesquels sont même accusés de blesser les représentants de l'ordre. Le journaliste ne précise pas la nature de ces blessures… et ne fait aucune mention de celles des manifestants.
Deuxième étape de cette route vers le rodéo du chaos, « les policiers jugent que la situation devient dangereuse pour les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs. Il est décidé de disperser les émeutiers avec des tirs de lacrymogène ». À Dunkerque, où au moins six lycées sont entrés en lutte, cela fait très longtemps que de tels assauts policiers ne se sont pas produits [4] : mais ce n'est pas là l'angle de l'article. Le reporter, en charge de la rubrique Faits divers de l'édition dunkerquoise, continue son déroulé des « faits » :
Les policiers ne peuvent pas déblayer la chaussée à la main en raison des projectiles qui volent. Il est donné l'ordre à la Jeep renforcée, protégée par des grilles, de déblayer les obstacles, rue de Paris, ainsi que sur les voies adjacentes, elles aussi encombrées. Cela afin de permettre aux véhicules de police et aux motards d'intervenir plus facilement alors que les émeutiers jouent au chat et à la souris avec les policiers.
Des ajustements techniques – voire de salubrité urbaine ! – pour empêcher les violences des jeunes, en somme. Pile poil le discours de la place Beauvau.
Journaliste… ou policier ?
La Voix du Nord ne s'interrogera jamais sur le dispositif démesuré mis en place ce jour-là, ni sur le degré d'agressivité des policiers présents – « Allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule, là ! », les entend-on dire sur les vidéos de l'événement, juste avant les accélérations du 4x4. Le quotidien hégémonique du Nord se contente de reproduire le cadrage de la police, sa chronologie, sa mise en récit des événements… et son lexique : les manifestants ne sont plus des lycéens, ce sont des « émeutiers », friands de « violences urbaines ». Pire : le journal estime que « hors contexte, la vidéo peut laisser croire que les policiers ont lancé à grande vitesse un 4X4 tout terrain en direction des jeunes pour les disperser »… Cas d'école, tandis qu'un intertitre essaye de dédouaner définitivement les policiers : « Spectaculaire, mais pas de jeunes visés. »
Alors que le ministre de l'Intérieur a déclenché une enquête pour mise en danger de la vie d'autrui (confiée à l'IGPN, en plus d'une enquête ouverte par le Parquet de Dunkerque), que La Voix du Nord rendait compte dès le 7 octobre (sur son site web) d'une « enquête disciplinaire en cours », qu'au moins quatre autres exemples de voitures-béliers policières ont été recensés en France depuis le début du mouvement (Troyes, Bourgoin-Jallieu, Montélimar, Port-de-Bouc), que plusieurs manifestants mineurs ont perdu leur main, leur œil, leur santé mentale, que près de 6 000 lycéens (un record) ont été arrêtés depuis le début du mouvement, que le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a dit suivre avec « inquiétude » la situation en France, La Voix du Nord fait passer les chauffards policiers les plus célèbres de France pour de gentils pères-la-morale soucieux de protéger la population. L'épilogue de l'article est clair sur ce point :
Les policiers à pied ont fini par acculer un groupe d'une vingtaine de jeunes gens au bout de la rue de la Douane, devant la passerelle Saint-Martin. Des discussions se sont engagées. La police les a sermonnés, leur faisant un peu de morale. Aucun jeune n'a été blessé, certains se plaignant tout de même de l'irritation due au gaz lacrymogène. La tension est ensuite retombée dans le quartier.
Rétropédaler sans le dire
Pour La Voix du Nord, tout est bien qui finit bien. Or, on apprendra le lendemain, dans les mêmes colonnes, qu'une adolescente de 14 ans a été percutée par la Jeep : « Jeep de la police à Dunkerque : une jeune manifestante affirme avoir été percutée, le procureur demande "des vérifications" » (10/10). Le témoignage n'a pas été recueilli par le journal local, mais par les équipes d'une chaîne nationale – BFM-TV en l'occurrence ! Quoiqu'aux premières loges pour enquêter, La Voix du Nord a préféré rester au chevet du commissariat. En outre, le quotidien ne prend nullement les déclarations de l'adolescente pour argent comptant : « Elle serait rentrée avec une copine à son foyer d'hébergement avant de faire constater ses blessures » ; elle « aurait annoncé son intention de déposer plainte ». La veille et l'avant-veille en revanche, aucun conditionnel n'était de mise au moment d'affirmer qu'« aucun jeune n'a été blessé », ou encore que « la Jeep n'a pas foncé sur les piétons ».
La Voix du Nord s'est-elle excusée pour avoir repris mot pour mot les éléments de langage de la police ? Elle a plutôt fait comme si de rien n'était. Dans l'article de l'édition du 10 octobre, on lit ainsi sous la plume d'Alexis Constant :
Le véhicule tout-terrain, lancé à vive allure dans trois rues de la Basse-Ville, avait semé la panique parmi les jeunes. Certains avaient dû s'écarter pour éviter le 4X4 qui, selon la police, voulait dégager les obstacles posés sur la chaussée, alors que les forces de l'ordre étaient la cible de jets de pavés.
Manifeste en début de paragraphe, le changement de ton s'accompagne d'une mise à distance relative des arguments des dites « forces de l'ordre » : « selon la police », précise Alexis Constant. La veille, il n'était pas question de citer ses sources : le journaliste se confondait entièrement avec le policier. Le journalisme de préfecture, ce n'est pas seulement BFM-TV, France 2 ou France Info. Structurellement dépendante des sources policières lui permettant chaque jour de remplir sa rubrique « Faits divers », la presse locale se convertit bien souvent en haut-parleur du storytelling policier.
Julien Brygo
[1] La vidéo a d'abord été publiée sur la plateforme TikTok, puis, localement, sur Meta par le média indépendant Calais La Sociale.
[2] Alexis Constant, « La vidéo d'une Jeep de la police fonçant vers des émeutiers crée l'émoi », édition du 8 octobre.
[3] Article paru la veille sur le site internet du journal.
[4] On peut remonter jusqu'à 1992, la grève des dockers contre la réforme portuaire de Michel Delebarre et Jean-Yves Le Drian, pour avoir trace d'affrontements et de barricades urbaines.

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