Avec La Sentinelle, court métrage présenté en Séance spéciale à la Semaine de la critique, l’artiste plasticien franco-libanais Ali Cherri poursuit sa réflexion sur la guerre, déjà présente dans ses films précédents, The Watchman, Le Barrage et Le Creuseur. Dans une caserne au ralenti et hors du monde, un soldat solitaire et désœuvré s’ennuie et caresse des idées morbides. Nahuel Pérez Biscayart donne son visage triste et sérieux à la Buster Keaton à ce pantin balloté par des impératifs militaires qu’il ne comprend pas. Le quotidien marqué par l’enfermement dévoile un monde sans horizon.

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Suite à l’assassinat de ses parents dans un bombardement ciblé de l’armée israélienne contre leur immeuble à Beyrouth en novembre 2024, l’artiste a déposé plainte, avec le concours de la FIDH pour crime de guerre. « En tant que fils, citoyen et victime, mon devoir est de faire reconnaître ce crime de guerre commis par l’armée israélienne pour ce qu’il est, afin qu’il soit jugé, pour mes parents comme pour tou·tes les civil·es tués ce jour-là. La justice ne peut pas réparer la mort, mais demander justice, c’est refuser que l’impunité mène à l’anéantissement d’autres vies » a-t-il déclaré au moment de la médiatisation de sa plainte en avril dernier. De cet acte qu’il accomplit comme citoyen, il n’a pas souhaité parler, préférant évoquer son travail artistique de transformation de la guerre en une fable kafkaïenne qui broie les corps et les psychismes.
Produit par la société Last Dreams créée spécialement par Rémi Bonhomme et la galeriste Imane Farès pour donner forme à ce projet au croisement de l’art contemporain et du cinéma (la société a depuis produit L’Arbre de l’authenticité de Sammy Baloji) La sentinelle sera, sous forme d’installation, la pièce centrale d’une exposition au Palais de Tokyo à l’automne. Au même moment, le WIELS à Bruxelles lui consacrera une exposition personnelle reprenant des œuvres des trois dernières années de sa production.
La Sentinelle sera projeté à la Cinémathèque française le 6 juin, le mardi 9 juin au cinéma La Baleine à Marseille. R. P.

Avec le comité de sélection de la Semaine de la critique dont je fais partie, nous avons croisé énormément de soldats au cours du processus de programmation des films. Sur le front ou à l’arrière des combats, tous étaient en troupe. C’est le cas de Coward de Lukas Dhont, de La Bola negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo ou de Peloton Trueno, le court métrage de Théo Montoya présenté en Compétition officielle. Ce qui nous a frappés et touchés lorsque nous avons sélectionné La Sentinelle, c’est que son soldat est seul et désœuvré, comme l’était déjà celui de The Watchman (2025), votre précédent court métrage.
La figure du gardien m’intéresse. Depuis très longtemps, elle traverse mon travail. En 2015, mon film Le creuseur mettait en scène le gardien d’une nécropole néolithique. Dans mon long métrage Le Barrage, il y a aussi une scène avec un gardien. Avec La Sentinelle, je m’intéresse à un autre type de gardiens, ceux qui font partie d’un régime étatique, de l’armée qui construit la nation moderne. La figure du soldat m’intéresse. Cela fait écho évidemment à ce que l’on vit aujourd’hui dans notre monde. L’État français a doublé le budget de l’armée, veut rétablir le service militaire et porte tout un discours sur le réarmement. Cette pensée veut imposer de la discipline à nos corps, veut les rendre prêts à devenir un jour des soldats disposés à se battre et peut-être à mourir pour des discours et pour des idéologies.

Ce soldat est avant tout un corps. Comment avez-vous travaillé sa physicalité avec l’acteur Nahuel Pérez Biscayart qui l’interprète ? Ses regards et ses gestes, dans sa façon même de respirer, sont d’une telle précision qu’ils donnent le sentiment que vous l’utilisez quasiment comme un matériau à sculpter.
Depuis longtemps, j’avais envie de filmer son corps. C’est-à-dire sa carrure, son regard, mais aussi ce qu’il porte en lui en tant qu’individu avant que d’être le personnage du soldat dans le film, ce qu’il a été dans sa vie. L’engagement politique qui a été le sien sur des questions en rapport avec le métier d’acteur, sur le monde du cinéma, tout cela est important pour moi. Il a pris la parole sur la question de la Palestine en particulier. Il n’apparaît pas comme un corps neutre. Il porte une histoire déjà avant de figurer dans le film. Lors de sa participation au jury d’Un certain regard à Cannes l’an dernier, il a plusieurs fois pris la parole politiquement pendant les remises de prix. C’est quelqu’un qui affiche son engagement et ses convictions. Cela m’intéresse de filmer un individu qui porte d’autres corps en lui. C’est comme cela que Nahuel est devenu le soldat Lafleur. Il est une multitude si l’on veut. Il est déjà représentation. Nahuel m’a demandé si je voulais qu’il soit le Soldat Lafleur ou qu’il soit plutôt Nahuel en train de jouer le soldat Lafleur. C’est sur cette nuance que l’on a travaillé ensemble, sur ce jeu dans la représentation.

Ce personnage se définit par les gestes clichés que l’on associe au soldat : plier sa tenue, faire la corvée de patates …
Cette accumulation de gestes utilise un imaginaire autour de ce que c’est un soldat. Le personnage est presque un assemblage, le gage d’un imaginaire autour de ce que c’est un soldat. On pourrait dire que c’est un film militaire entre guillemets. C’est aussi dans ce sens-là que j’ai écrit une scène de cabaret. Cela fait partie de l’imaginaire que l’on associe au combat. On trouve des cabarets dans tous les films de guerre. C’est une manière peut-être de rassembler ou peut-être de déconstruire. Ce soldat est comme son attirail. Il est comme ses habits qu’il plie, son pantalon à part, la veste d’un côté, l’arme d’un autre. C’est comme si l’on défaisait ce soldat-là pour retrouver l’humain derrière le soldat. Pour intégrer l’armée, il faut effacer toute l’individualité et se fondre dans un corps collectif, qui est le corps de l’armée, le corps du combat. J’ai voulu suivre le schéma inverse : j’enlève tout ce qui habille ce corps collectif pour arriver à cette personne presque toute nue, fragile, frêle, face à ces questionnements et ses angoisses.

Le visage de Nahuel Pérez Biscayart a quelque chose d’atemporel qui peut faire penser à Buster Keaton. Il y a beaucoup de burlesque, soit le genre cinématographique le plus obsédé par la mort, dans ce personnage de soldat qui ne connaît rien de la mort.
C’est une très belle référence à laquelle je n’avais pas du tout pensé. Lafleur joue au soldat avec une forme de mélancolie qui est proche de celle de Keaton, c’est vrai. Il performe des gestes, des tâches, et ce lien au jeu peut ramener au burlesque. C’est vrai que le visage, le regard de Nahuel portent cela et souligne quelque chose de l’artifice que j’ai voulu recréer aussi dans les décors. Pour la première fois, j’ai tourné en studio. Je travaille sur des décors qui jouent vraiment de l’artifice, qui sont comme des maquettes, qui ressemblent presque à des salles de musée. Jusqu’à maintenant, dans tous mes autres films, la vérité des lieux et des personnes filmées m’importait. Chacun jouait dans mes films le rôle de sa propre vie dans son propre environnement. Pour moi, La Sentinelle raconte que le réel ne suffit pas pour parler du réel. C’est pour cette raison que j’ai besoin d’être dans un certain degré de représentation. Je mets à nu la magie du cinéma pour dévoiler que tout est factice. J’ai senti que j’avais besoin de me détacher du réel pour atteindre sa dureté.

La façon dont Éric Cantona qui joue le médecin de la caserne s’occupe du corps de Lafleur a quelque chose de très sensuel.
En le touchant, le médecin rend son souffle au soldat. C’est par le son de leur corps que je m’attache à montrer leur solitude qui est celle qui parcourt notre monde aujourd’hui. La violence de notre époque fait de nous des individus très solitaires parce qu’elle nous rend démunis. Elle nous renvoie à notre incapacité d’être des acteurs, de changer le réel. Je voulais mettre en avant des solitudes qui se rencontrent et qui le font avec des gestes de douceur, d’affection. Je voulais que la scène du cabaret produise l’effet d’un refuge pour une communauté de corps brisés. En fait, ce sont des individus, des corps brisés. Mon désir, c’était de voir Éric et Nahuel sur le même écran. L’image qui me guidait, c’était l’étreinte de leurs deux corps. Le corps imposant de Cantona porte en lui son histoire de joueur de foot. C’est une icône pour la culture populaire. Il est impossible de marcher deux minutes avec lui dans la rue sans qu’il soit arrêté pour faire une photo. Il n’a pas joué au foot depuis trente ans, mais il a imprimé durablement l’esprit des gens par sa présence, son intensité.

Le dernier plan est un geste technique très impressionnant qui embrasse la caserne d’un mouvement de caméra. On est presque dans l’artifice de Jacques Demy avec ce mouvement de grue qui prend congé du personnage.
Ce plan est tourné dans une ancienne caserne avec de vrais militaires. On peut imaginer que le début et la fin sont séparés par un rêve, que la mort annoncée au début a déjà eu lieu. Ou alors, elle peut aussi être un simple fantasme. Je ne voulais pas qu’on retourne au régime militaire, mais plutôt qu’on reste avec des corps. Pour cette raison, on voit les soldats presque s’échapper par une petite porte inondée de lumière. On ne sait pas s’ils vont vers leur sort inévitable, en passant par le tunnel qu’ils doivent traverser. Je voulais des corps qui arrivent à habiter l’espace et qu’on ne revienne pas au régime militaire du réel.

Comment avez-vous travaillé la musique ?
Comme nous avons tourné dans le silence du studio, il a fallu inventer le son de toutes pièces. Ce que j’adore faire ! Mon ami Zeid Hamdan, un musicien pionnier de la scène underground avant-garde du Beyrouth d’après-guerre a écrit la musique de la scène de cabaret. Le thème musical final rappelle autant la musique du cabaret qu’un air militaire. J’aime ce genre de trouble.

Vous avez grandi au Liban durant plusieurs guerres successives. Pourquoi avez-vous placé ce récit militaire dans un décor qui évoque la France?
Cela fait treize ans que j’habite en France. Je suis donc concerné par ce qui se passe politiquement aujourd’hui dans ce pays et en Europe. On parle tous les jours de guerre à venir, d’une menace annoncée à deux ou trois ans. Ça me fait extrêmement peur parce que j’ai vécu la guerre au Liban, j’ai vécu la guerre civile, la guerre avec Israël, toutes les turbulences des violences qui ont traversé la région et surtout au Liban. J’ai peur de vivre dans un pays qui se met à acheter autant d’armes. Cela ne peut que signifier qu’un jour, il va falloir utiliser ces armes, rendre rentables ces investissements dans l’armée.
C’est à cause de mon vécu personnel que j’ai besoin de parler d’un réel qui m’angoisse, de ce qui se passe aujourd’hui, c’est-à-dire le fait que les outils du fascisme sont utilisés pour contrer la montée du fascisme en Europe : on accepte plus de surveillance, plus de discipline, on cède sur des libertés pour accepter de faire face à ce danger. Je suis effrayé de l’ampleur du terrain que l’on a cédé au fascisme. D’ailleurs, dans La Sentinelle, ce qu’on entend à la radio, ce sont mot pour mot des citations d’un discours de Macron lors d’une commémoration du 14 juillet. Les phrases sonnent comme une exagération dans ce contexte de fiction alors qu’ils correspondent à la réalité politique.

Vous décrivez un monde qui, réduit à l’essentiel, prend une portée métaphysique qui le rapproche de la fable.
J’aime beaucoup les fables politiques. C’est une forme très contemporaine mais qui touche à quelque chose de très profond.

Vous êtes cinéaste mais aussi plasticien. Comment décidez-vous qu’une idée va devenir une œuvre plastique ou un film ?
C’est très intuitif.  Finalement, les projets décident d’eux-mêmes quelle va être leur forme. Le point de départ, ça n’est jamais l’envie de cinéma ou l’envie de faire un film qui sorte en salle.  Le sujet, le projet nous amènent à trouver des solutions et ces solutions peuvent être résolues dans le cinéma ou dans l’art ou même d’inventer d’autres formes pour les résoudre. La Sentinelle va exister sous forme muséale au Palais de Tokyo au mois d’octobre. Le film va avoir deux vies, une vie de festival et une muséale, avec des publics différents, des mises en espace différentes. L’idée est de projeter le film dans un espace où seront recréés ses décors, de réfléchir à une forme d’expanded cinema qui nous fait sortir de l’écran et qui implique notre corps dans l’espace filmique. Je n’ai jamais rien fait de semblable. C’est ce qui me plaît d’expérimenter et de découvrir ce qui va en ressortir.

La Sentinelle, réalisé par Ali Cherri, projection à la Cinémathèque française le 6 juin et le mardi 9 juin au cinéma La Baleine à Marseille.