Vingt ans de théâtre, de cinéma et de télévision, puis la rupture. Philippe de Monts et Pauline Cassan, révélés au grand public par les sketchs de Laurent Firode réunis sous le titre « Les Films à l’arrache », publient une lettre ouverte dans laquelle ils annoncent deux créations financées hors circuits publics. Le premier de ces projets, un seul-en-scène intitulé « Mon magnifique », traite de la présomption de culpabilité et des dérives du mouvement #MeToo. Le second est un podcast hebdomadaire.

Le couple, à la ville comme au travail, décrit dans sa lettre le prix payé pour avoir accepté de jouer dans les sketchs de Laurent Firode, dont certains cumulent plus d’un million de vues sur les réseaux sociaux, comme « Je suis de gauche » ou « Amour & Politique » et ses 1,9 million de vues. Ils écrivent : « Évidemment, les répercussions professionnelles et donc financières ne se sont pas fait attendre, vous vous en doutez bien : ostracisation, diffamation, menaces, discrimination, etc. »

L’énumération est sèche, sans plainte, sans emphase. Elle décrit un mécanisme connu de tous ceux qui travaillent dans le spectacle vivant et l’audiovisuel français, où la sélection des talents s’opère aussi sur des critères qui n’ont rien à voir avec le talent. Une comédienne, un comédien, un metteur en scène qui sort du prêt-à-penser dominant ne se voit jamais notifier une sanction. Il se voit simplement moins appelé, moins programmé, moins distribué. La méthode a l’élégance de ne laisser aucune trace administrative.

Un seul-en-scène sur la présomption de culpabilité

Le spectacle « Mon magnifique » est écrit par Nathalie Bianco, interprété par Philippe de Monts, mis en scène par Pauline Cassan. Le dossier de présentation cité dans la lettre pose le sujet : « La pièce propose un regard inédit et nécessaire sur une zone aveugle du débat contemporain : celle de l’homme ordinaire, ni prédateur ni héros, pris dans les rouages d’accusations mensongères. Non pas pour nier la réalité des violences faites aux femmes, mais pour explorer une autre violence, plus sourde, celle de la destruction d’un innocent par la rumeur et le soupçon systématique. Ce seul-en-scène ose le pari audacieux de raconter cette histoire sans tomber dans le pamphlet ou la leçon. »

La précaution oratoire est révélatrice de l’état du débat culturel français. Aborder la question de l’accusation mensongère oblige désormais l’artiste à préciser, avant même que le rideau se lève, qu’il ne nie pas les violences faites aux femmes. Le soupçon précède l’œuvre. Il faut avoir démontré patte blanche avant d’écrire une réplique.

Les auteurs indiquent qu’un théâtre leur ouvre ses portes pour une lecture à la rentrée, et qu’un second établissement évoque une programmation possible. Aucun des deux lieux n’est nommé dans la lettre. Le dossier complet du spectacle est consultable via le lien fourni par les artistes.

Un podcast hebdomadaire sur le courage

Le second projet, un podcast hebdomadaire diffusé sur toutes les plateformes, porte le titre provisoire « Expression libre ». Sa présentation : « Face aux injonctions de la bien-pensance et au conformisme ultra-progressiste de l’époque, certains ont choisi de prendre un risque : celui de rester eux-mêmes. Expression libre (titre provisoire), le podcast hebdomadaire animé avec humour par les artistes Philippe de Monts et Pauline Cassan, donne la parole à ces esprits libres. Pendant une heure, ils explorent le courage sous toutes ses formes pour en faire un moteur de liberté, de joie et d’espoir. »

Sortir du financement public

La lettre tranche sur la question de l’argent : « Il est évidemment vain de solliciter des financements publics. » Sept mots qui disent tout du fonctionnement réel de la commission d’attribution des subventions culturelles en France. Le ministère de la Culture, les DRAC, les collectivités territoriales, le Centre national de la musique, les fonds régionaux distribuent chaque année des centaines de millions d’euros à des projets dont l’orientation idéologique est rarement étrangère à la décision. Un spectacle sur les dérives de #MeToo ne franchit pas la première lecture de dossier.

Philippe de Monts et Pauline Cassan tirent la conséquence logique et rappellent une évidence historique : « Avant que la culture ne soit largement subventionnée par l’État, les artistes créaient et vivaient de la participation directe de leur public et de mécènes. C’est dans cet esprit que nous faisons appel à vous aujourd’hui. »

La subvention publique fabrique une dépendance. Elle transforme l’artiste en demandeur permanent, contraint d’anticiper les attentes du guichet, de calibrer son propos, de cocher les cases thématiques du moment. Le mécénat direct, lui, ne produit qu’une seule obligation : intéresser le public. Les deux comédiens ont choisi la seconde contrainte.

Comment soutenir les projets

Les deux artistes ont retenu la plateforme Ko-fi pour centraliser les contributions. Deux modalités sont proposées.

L’abonnement mensuel, résiliable à tout moment, s’échelonne selon une grille de six niveaux. Un euro par mois pour « Le Soutien ». Dix euros pour « Le Clin d’œil », avec inscription du nom dans la liste publique des soutiens si le donateur le souhaite. Trente euros pour « Le Cercle des Complices », qui donne accès à des vidéos privées de répétitions et de tournages. Cent euros pour « Le Cercle des Mécènes », avec vidéo de remerciement personnalisée et invitation à une répétition du spectacle. Trois cents euros pour « Le Cercle des Producteurs », qui ajoute la mention du nom au générique et deux invitations annuelles au spectacle suivies d’une rencontre privée avec l’équipe. Mille euros pour « Les Mécènes Fondateurs », places limitées, avec mention permanente au générique.

Lien vers les niveaux d’abonnement : https://ko-fi.com/lentreprisedesartisteslibres

L’achat ponctuel, à partir de dix euros en participation libre, donne droit à l’envoi d’une vidéo.

Lien vers l’achat ponctuel : https://ko-fi.com/s/fb967e0d3a

Les artistes précisent que les budgets détaillés du seul-en-scène et du podcast sont consultables, afin que chaque contributeur dispose d’une vision précise de la répartition des fonds. Une transparence dont ne s’embarrassent pas toujours les structures financées sur fonds publics.

Ceux qui ne peuvent ou ne souhaitent pas contribuer financièrement sont invités à relayer la démarche auprès de leurs réseaux.

L’enjeu dépasse le cas particulier

Le sujet ne se limite pas à deux comédiens en quête de financement. Il touche à la structure même de la production culturelle française, où l’endogamie des comités de sélection, la circulation fermée des mêmes noms, le formatage des projets sur les priorités affichées du ministère produisent année après année la même offre, adressée au même public déjà convaincu, et financée par l’ensemble des contribuables.

La lettre pose une question que le milieu évite : combien d’artistes se taisent ? Philippe de Monts et Pauline Cassan écrivent vouloir « encourager la majorité silencieuse des artistes à créer librement ». La formule suppose que cette majorité existe, qu’elle est consciente des limites qu’on lui impose, et qu’elle a calculé le coût d’un franchissement. Vingt ans de carrière dans le système donnent aux auteurs de la lettre une connaissance intime de ce calcul.

Le pari du financement direct par le public constitue un test grandeur nature. Si le modèle tient, il ouvre une brèche dans le monopole de fait exercé par les guichets publics sur la production de spectacle vivant en France. S’il échoue, il confirmera que le passage par la subvention reste incontournable, et que le prix d’entrée s’appelle conformité.

La lecture publique de « Mon magnifique » est annoncée par ses auteurs pour la rentrée 2026, dans un théâtre non encore nommé, avant une possible programmation dont le calendrier n’a pas été rendu public.