En 1245, alors que les idéologues du Saint-Empire Romain Germanique lançaient des piques au pape Innocent IV, l’empereur Frédéric II l’accusa d’encourager le péché et de s’ingérer dans la politique impériale. Il est vrai qu’Innocent avait qualifié le souverain de prenuntius Antichristi, précurseur de l’Antéchrist, et que son prédécesseur l’avait excommunié. Depuis, les apparences ont sans doute évolué – l’empereur est nu et le pape porte des baskets Nike – mais le scénario reste largement inchangé.

Trump a récemment déclaré sur les réseaux sociaux que Léon XIV est « FAIBLE face à la criminalité et désastreux pour la politique étrangère ». Dans le tollé général qui a suivi, les commentateurs ont perdu de vue un élément qui pourtant méritait d’être souligné : Trump avait parfaitement raison. Mais si le pape américain est bel et bien laxiste en matière de criminalité, ce n’est certes pas en raison d’un tempérament débonnaire caractéristique du Midwest, mais en vertu d’une limite constitutionnelle. Le devoir du souverain pontife n’est pas de juger et de punir, ce qui reviendrait à usurper des prérogatives divines. Sa mission ne consiste pas à hâter l’avènement du Jugement dernier, mais au contraire à faire du temps qui le précède l’horizon expansif de la diffusion de l’Évangile et de la pratique des vertus chrétiennes.
La crise qui couve depuis quelque temps entre l’administration Trump et le pape est liée à cette fonction de rétention, qui est celle de l’Église en tant que force historique. Si les Pères de l’Église, et notamment Tertullien et Jean Chrysostome, voyaient dans l’Empire romain le mystérieux katechon, cette puissance retardante à laquelle la deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens fait allusion – une puissance censée freiner l’arrivée de l’Antéchrist et l’anomie qui annonce l’apocalypse – l’effondrement de l’Empire a porté leurs successeurs à partir d’Augustin à identifier cette force retardante avec la mission évangélisatrice de l’Église elle-même. Il n’est donc pas surprenant de la voir réaffirmée dans la première encyclique de Léon XIII, Magnifica Humanitas, qui en appelle à un pouvoir « capable de ralentir là où tout s’accélère » (§61). Or, c’est là que le bât blesse : dans la mesure où elle sape la distinction entre pouvoir temporel et magistère pastoral, l’intelligence artificielle porte en elle les germes d’un conflit d’autorité entre pape et empereur inédit depuis des siècles.
En encourageant le développement effréné de l’IA pour contrer le déclin de la puissance américaine sur la scène internationale, Washington a dû faire sien le millénarisme apocalyptique de la Silicon Valley. Inévitablement, l’administration Trump se retrouve sur une trajectoire de collision avec l’Église, une institution qui a été fondée contre les accélérationnistes de tous bords, doomsters ou boomers qu’ils soient, qui font depuis figure d’hérétiques.
Comme l’on pouvait s’y attendre, l’encyclique Magnifica Humanitas passe scrupuleusement en revue les dangers inhérents à l’IA : logique de course aux armements qui fait croître les risques de conflit ; extension du spectre de la guerre vers les formes moins perceptibles que sont les conflits « hybrides » et les campagnes d’influence sur des opinions publiques désormais cibles de frappes chirurgicales constantes ; développement d’un extractivisme digital qui renforce les disparités en matière de développement ; délitement de la notion de « bien commun » par le démantèlement de l’ « interdépendance » économique globale ; risques qui pèsent sur l’avenir du travail ; exploitation d’un bien commun – le langage – et du travail intellectuel passé au profit de quelques-uns ; fantasmes transhumanistes d’une espèce humaine réduite à être l’infrastructure biologique d’une singularité intelligente qui n’aurait rien à envier au cauchemar mis en scène dans la série Pluribus… Mais cet inventaire est bien connu, et il n’est pas ce qui fait l’importance de ce document.
Ce qui est véritablement en jeu dans cette encyclique est un problème plus radical. Pour la première fois depuis des siècles, l’Église est confrontée à une puissance qui revendique pour elle-même l’auctoritas, la légitimité du Logos divin, désormais incarnée dans les grands modèles linguistiques, et la confère à la potestas de nouveaux empires, dont elle est dépendante en retour. Henry Kissinger n’avait peut-être pas tort lorsque, sur la fin de sa vie, il émettait l’hypothèse que, dans un futur proche, il ne serait pas impensable d’« attribuer une sorte de divinité aux machines elles-mêmes », devenues créatrices de nouveaux ordres politiques et sources d’un ersatz de droit divin.
Pour soutenir le rythme de son développement, la Big Tech a fait de l’Apocalypse son horizon historique et s’est attribué le rôle de rédempteur du genre humain en libérant une force démiurgique capable d’assurer sa survie autant que de le détruire. L’accélérationnisme qui constitue l’ambiance de fond de l’IA représente en réalité une morale fondée sur la croyance en un événement rédempteur encore à venir. Sous le nom d’effective altruism – une philosophie caritative selon laquelle la possibilité de bénéfices futurs doit prévaloir sur les externalités négatives qu’ils génèrent dans le présent – cette morale douteuse s’oppose à toute entrave régulatoire qui viendrait freiner un développement dont seules la vitesse et l’échelle sont censées assurer le salut de l’humanité.
Il s’agit de foncer vers la parousia technologique et de dénoncer tout obstacle qui viendrait freiner cette course en des termes qui ne peuvent être qu’eschatologiques. À la fois augmentation technologique et prophétie messianique, l’IA porte en elle la promesse d’une « humanité assurant l’entraînement de son propre remplacement », pour reprendre la formule des historiens Quinn Slobodian et Ben Tarnoff. Ces visions posthumanistes d’une peregrinatio alternative constituent un défi frontal pour une institution ecclésiastique qui ne peut que se penser comme seule garante et gardienne de l’humanité. La Big Tech ne peut dès lors qu’entrer en concurrence directe avec l’Église pour l’exercice d’une hégémonie pastorale. Malgré ce qu’elles peuvent avoir de dérisoire, les péroraisons théologiques de J.D. Vance et les élucubrations eschatologiques de Peter Thiel sont un symptôme de cette rivalité inédite, qui travaille de l’intérieur le catholicisme américain d’autant plus qu’il compte une forte composante conservatrice.
Il s’agit d’une technologie dont les conditions historiques de déploiement exigent un accompagnement politique réactionnaire.
Il en résulte pour Rome une obligation doctrinale de s’opposer aux fantasmes impériaux de puissance globale alimentés par l’IA. C’est le sens profond et sans concession de Magnifica Humanitas. Il est trop tôt pour dire comment cette prise de position affectera les supporters catholiques de Trump, ni s’ils opteront pour le bricolage théologique, le schisme individuel, ou la défection politique. Mais l’encyclique porte au grand jour le conflit théologico-politique qui se dessine aujourd’hui entre le pape et les nouveaux empereurs et en clarifie les termes. Ceux-ci vont bien au-delà des appels escomptés à la régulation de l’IA ou à la recherche d’un « alignement » des valeurs. La question n’est plus une question d’usage, mais une question d’infrastructure matérielle, pour ne pas dire ontologique. Le véritable sens de l’encyclique ne réside pas dans les pieuses déclarations diplomatiques sur les bienfaits potentiels de la technologie qu’on y trouve à l’occasion, mais bien dans l’exhortation universelle à « arrêter le chantier d’une énième Babel » (§16), symbole de nouveaux empires.
Cette opposition ne se réduit pas non plus à une simple question d’idéologie, dont la technologie ne serait que le vecteur instrumental. L’encyclique le répète à l’envi : l’intelligence artificielle n’est pas « moralement neutre » (§104) ; elle est la mise en forme de choix normatifs, de relations de pouvoir – et notamment des formes historiques de la division du travail social, comme l’a montré Matteo Pasquinelli – et de rapports de force ; elle se présente avant tout comme une infrastructure morale alternative et difficilement contrôlable.
On se fourvoie par conséquent en n’y voyant que le cheval de Troie d’une offensive idéologique préexistante, plus ou moins fascisante, dont elle ne serait que le véhicule et l’amplificateur. Il s’agit au contraire d’une technologie dont les conditions historiques de déploiement exigent un accompagnement politique réactionnaire, et dont la conception même renforce la diffusion d’une logique de mobilisation totale.
Le grand tournant idéologique de 2024, qui voit les principaux acteurs de la Silicon Valley s’aligner sur l’administration Trump est avant tout le résultat de contraintes structurales. D’abord l’envolée des taux d’intérêt qui accroît la dépendance du secteur vis-à-vis de l’État, après les années fastes du quantitative easing, au cours desquelles les entreprises technologiques avaient pu développer leurs infrastructures indépendamment d’une quelconque demande et en dehors de tout impératif de rentabilité.
Ensuite, la rivalité géostratégique avec la Chine, qui se traduit par une compétition aiguë dans le domaine technologique, incarnée notamment par le plan « Made in China 2025 », dont le pendant américain n’est autre que le « Make America Great Again » : la guerre commerciale, le renforcement des contrôles sur l’exportation des technologies de pointe, et les appels au reshoring visant à construire une indépendance matérielle vis-à-vis de chaînes de production globalisées, notamment dans le domaine des semiconducteurs, constituent un protectionnisme de fait qui rabat tout le secteur vers un nationalisme d’autant plus assumé qu’il sert ses intérêts économiques (comme par exemple l’obsession de l’intégration verticale de la production que l’on trouve chez un Elon Musk).
Il est donc réducteur de voir dans la Gleichschaltung idéologique des tech bros l’influence des logorrhées de Curtis Yarvin ou des divagations de Peter Thiel. Pas plus qu’on ne saurait l’expliquer en disséquant les formulations plus sophistiquées du P-DG de Palantir, Alexander Karp : en appelant de ses vœux la reconstitution du complexe militaro-industriel contre les quêtes futiles d’un libéralisme individualiste et efféminé, cet ancien étudiant d’Habermas fait peut-être figure de fils spirituel d’Albert Speer plus que du théoricien de l’agir communicationnel, mais cette évolution s’explique moins par l’histoire des idées que par les intérêts qui lient Palantir au bras armé de l’État.
L’ensemble de ces discours ne fait que donner une forme plus ou moins cohérente à des tendances de fond. Ce ralliement des élites technologiques ne résulte pas non plus du zèle des Démocrates en matière de régulation, certainement trop tiède pour faire de Marc Andreessen ou de Sam Altman des conservateurs born again du jour au lendemain. Derrière ces phénomènes se tient la fonction beaucoup plus banale de l’idéologie, qui consiste à articuler en termes généraux les intérêts d’une configuration sociale émergente : en l’occurrence la collusion entre les nouveaux titans de l’économie américaine et un État qui se heurte de plus en plus aux limites de son hégémonie sur la scène internationale. Il en résulte une forme de co-dépendance au sein de laquelle la Big Tech se pose en prestataire de service d’une souveraineté d’État en voie de « platformisation ». Certes, les expressions idéologiques de cette alliance émergente n’ont pas encore trouvé leur forme définitive et si l’on peut observer des flottements, c’est parce que la logique de cartellisation du secteur et de symbiose avec l’État n’est pas dénuée de tensions.
Toute la valeur de cette encyclique tient précisément au fait qu’elle pose directement la question de l’intelligence artificielle en termes d’infrastructures, et donc du type de collectivité qu’elle rend possible. Il ne s’agit pas de déchiffrer telle ou telle glose idéologique posée à sa surface, mais bien de comprendre la logique qui reconfigure de l’intérieur la société, le pouvoir politique, et les relations internationales à l’aune d’une conflictualité exacerbée. Il y a en effet des infrastructures qui, comme la tour de Babel, promettent d’unifier l’humanité par « une seule langue, une seule technologie, une seule direction » (§7) mais créent en réalité l’incompréhension, la division, et le conflit.
Tandis que les Babel actuellement en chantier ne visent rien moins que Mars et nourrissent de nouveaux rêves d’empire, Magnifica Humanitas ne cherche pas seulement à conjurer de nouvelles catastrophes, plus grandes peut-être que celles dont il est question dans l’épisode de la Genèse, mais en appelle à un autre art de bâtir, un art proprement politique, patient, fondé sur le réalisme et la prudence, sur le travail incessant de production du commun, fait d’avancées et de contretemps, de progrès et d’obstacles, de coopération et de diversité.
Le paradoxe d’une Église qui fait l’éloge d’un « réalisme authentique » qui « ne renonce pas à changer le monde » mais prenne en compte « les intérêts, les peurs, les entraves et les rapports de force » (§218) n’est qu’apparent. Le réalisme politique a toujours été l’antidote de ces tours de Babel politiques que sont les tentations impériales de fin de l’histoire. Mais si le pape peut défendre le rôle séculier de la politique contre le millénarisme technologique des nouveaux empires, c’est aussi parce que, à un moment où les guerres, la crise climatique, et le déchaînement des inégalités semblent précipiter le temps qui reste, l’exercice d’une puissance « capable de ralentir » ne peut désormais que se confondre avec la recherche de la justice et un projet égalitaire.

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