Comme le diable dans le roman de Mikhaïl Boulgakov Le Maître et Marguerite qui débarquait à Moscou dans les années 1920 pour semer la confusion au sein de la nomenklatura soviétique, le spectre de Jeffrey Epstein a fait son apparition sur les réseaux sociaux le 31 janvier dernier à la suite de la publication des « Epstein Files » classifiés jusque-là et rendus publiques sous l’injonction du Congrès par le ministère de la Justice américain.

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Mais à la différence du diable de Boulgakov qui apparaissait dans un square de Moscou sous les traits d’un professeur de magie facétieux, Jeffrey Epstein ne s’est pas réincarné en chair et en os, mais comme une créature artificielle émergeant d’une archive de 3,5 millions de documents, composée de courriers électroniques, de vidéos, de photographies, de procès-verbaux et d’enregistrements d’auditions de témoins publics.

Les « Epstein Files » ne relatent pas seulement les crimes d’un serial pédophile (plus d’un millier de victimes recensées), ils mêlent dans le plus grand désordre les faits établis et les rumeurs, les fake news et les témoignages enregistrés des victimes, les comptes rendus des enquêtes du FBI et la chronique des journaux à scandales, les fantasmes complotistes du peuple MAGA et les intox des fermes à trolls. Une prolifération d’histoires qui ne constituent pas un récit cohérent, mais un kaléidoscope narratif. Ici la chronique judiciaire des crimes sexuels, là le suspense hitchcockien des révélations, ici le feuilleton balzacien des mondanités, là les narratifs géopolitiques, ici la chronique de la vie politique, là les comptes rendus boursiers qui font et défont les fortunes.

La prose des « Epstein Files » emprunte à une multiplicité de parlers et de patois : le langage formel des juristes, la rhétorique fiévreuse des traders de Wall Street, la prose administrative des procès-verbaux du Federal Bureau of Investigation, la prose saturée d’acronymes des paris spéculatifs et des promesses de rendement, le langage kitsch des monarchies européennes, les formules saturées d’histoires et d’anecdotes des spin doctors, les interjections du porno, l’argot des réseaux sociaux…

Les « Epstein Files » dessinent une fresque hétéroclite dans lequel s’entrechoquent les milieux sociaux et les sphères de pouvoir, une nomenklatura composée de présidents américains, de personnalités de Wall Street et de la Silicon Valley, des membres de la famille royale britannique, des responsables d’agences de mannequins et même les insoupçonnables Noam Chomsky, Mick Jagger, Fidel Castro, ou le pape Jean-Paul II, qui ne sont certes pas pédophiles, mais tous détenteurs de parcelles de capital réputationnel, dont Epstein est à la fois le confident et le banquier, le courtier et l’âme damnée.

L’affaire Epstein cesse d’être cantonnée à la rubrique judiciaire pour s’afficher à la une des quotidiens du monde entier. Loin d’être un simple scandale impliquant des personnalités du gotha mondain, elle devient un enjeu planétaire d’analyses et d’interprétations contradictoires. Epstein lui-même, de pédocriminel pathologique, se transforme en une figure cryptique, une sorte de Sphinx conjuguant pouvoir et séduction, charme et perversité, l’ami des puissants de ce monde et leur corrupteur. Un héros mis à nu, dépecé, un cadavre exquis, objet d’une autopsie intégrale, d’une dissection poussée jusque dans ses moindres détails, anatomiques, psychologiques, sociologiques.

Sur les réseaux sociaux, la figure de Jeffrey Epstein ne relève plus seulement de l’instruction judiciaire ou du scandale médiatique. Elle apparaît telle une figure saturée de signes, immergée dans une sorte de liquide amniotique informationnel, où documents, rumeurs, témoignages, montages visuels et fragments d’enquête coexistent sans hiérarchie stable, mais qui produisent une sorte de vision d’ensemble, comme les precog ces personnages de Minority Report, le film de Steven Spielberg, qui sont maintenus dans un état de semi-conscience, immergés dans un bassin et qui sont dotés d’une capacité de précognition, c’est-à-dire de la faculté de voir des crimes avant qu’ils ne soient commis. Cette pré-visibilité paradoxale ne repose plus sur la révélation progressive d’une vérité cachée, mais sur un régime de prédiction et de probabilité. Le regard est sollicité, capturé même, mais jamais être satisfait. Il s’agit moins de comprendre que de rester en alerte, de scruter un flux où le sens se dérobe. L’icône cède devant la base de données, et le récit laisse la place à l’archive.

L’affaire Epstein agit comme un révélateur brutal : elle rend visible une continuité entre des formes extrêmes de domination, la marchandisation des corps, l’exploitation des vulnérabilités, la circulation opaque des privilèges.

Ce que l’on appelle les « Epstein Files » ne tient pas seulement dans l’énumération sordide de crimes, ni même dans la figure, désormais spectrale, de Jeffrey Epstein. Ce nom fonctionne plutôt comme un point de condensation. Il agrège des récits, des silences, des complicités diffuses – et finit par produire une forme narrative étrange : celle d’un système qui ne se laisse entrevoir qu’à travers ses fragments.

Le « cadavre exquis » d’Epstein n’est pas seulement une image. Il décrit la manière dont cette affaire s’est constituée : par morceaux disjoints, archives partielles, témoignages dispersés, listes incomplètes, dont la juxtaposition laisse apparaître une continuité extractive : celle d’un réseau de prédation inscrit dans les circuits mêmes du pouvoir – économique, politique, médiatique. Les dispositifs de capture – des corps, des images, des attentions – ne sont pas extérieurs au fonctionnement des démocraties contemporaines : ils en épousent les logiques.

Car la prédation ne se limite pas aux corps. Elle traverse les régimes d’attention, ces architectures invisibles qui organisent ce qui peut être vu, désiré, poursuivi. Dans ce cadre, le désir lui-même devient un matériau exploitable. Il est orienté, scénarisé, amplifié – non plus seulement dans des espaces clandestins, mais au cœur des plateformes numériques, des industries culturelles, des circuits de visibilité. L’affaire Epstein agit alors comme un révélateur brutal : elle rend visible une continuité entre des formes extrêmes de domination, la marchandisation des corps, l’exploitation des vulnérabilités, la circulation opaque des privilèges.

Le Corriere della Sera a écrit au moment de la parution des « Epstein Files » qu’elle constituait « le dernier épisode de la saga des fichiers ». Antiphrase précieuse. Quoi de moins narratif en effet que des fichiers. Les fichiers seraient-ils en train de devenir les seuls personnages parlants de cette affaire, le principal suspect ayant faussé compagnie à la justice. Loin de constituer un récit, les « Epstein Files » lancent une sorte de défi au narratif que notre temps place si haut dans la hiérarchie des formes de connaissance. C’est peut-être la dernière étape de la narrativisation du monde qui s’est emparée des esprits depuis les années 2000. Les faits sont prescrits et les péripéties de leur publication sont la seule intrigue dont nous disposons. Dans cette écriture automatique, ce ne sont plus les humains qui racontent des histoires, mais des fichiers. Et dans cette archive le monde se regarde comme dans un miroir brisé. Les millions de documents mis en ligne en sont les fragments dispersés. Des armées d’égyptologues s’affairent sur des montagnes de papiers. Retardements, censures, caviardages, erreurs de nomenclature, apparitions et disparitions de fragments de textes. L’examen de texte se substitue à l’examen des faits.

Nous nous penchons sur ces millions de pages, incrédules. Que racontent les Epstein Files ? Que disent-ils de nous-mêmes et de notre monde ? Ce n’est pas le beau visage de Narcisse peint par le Caravage que nous y découvrons, mais les éclats d’un monde en décomposition. « Un monde qui se fait sauter lui-même ne permet plus qu’on en fasse le portrait » écrivait Hermann Broch dans les années 1930.

L’affaire Epstein, c’est une histoire brisée de notre temps qui, faute de mieux, recycle des fragments de légendes à la façon d’une IA géné-narrative. Tout à la fois une fable des mille et nuits qui a mal tourné et dans laquelle le sultan ne fait qu’une bouchée de Shéhérazade sans attendre la fin de ses histoires interminables, un conte pour enfants dans lequel un loup « charmant » ne prend même pas la peine de se déguiser en grand-mère pour avaler tout cru une brochette de chaperons rouges drogués et impavides, accompagnée de ses potes, la meute de ses frères-loups appelés en renfort, une manière de dissoudre les responsabilités (« si ce n’est toi c’est donc ton frère ! ») tous accourus braguette ouverte et babines retroussées dans son île des Caraïbes ou son jet privé bien nommé le « Lolita express ».

On peut y lire de façon transparente des références aux vieux mythes de dévoration que Freud associait aux fantasmes d’incorporation et à cette régression que la psychanalyse nomme le stade sadique-oral. Les « Epstein Files » recyclent les contes merveilleux et des fables pour enfants dont Vladimir Propp a établi les invariants et la structure dans son essai Morphologie des contes. On peut même y reconnaître ces fonctions organisées en séquences que Propp qualifiait d’« atomes narratifs ». Les histoires d’enfants abandonnés ou livrés à la puissance des adultes ne manquent pas dans ces légendes à commencer par l’histoire de Hansel et Gretel, qui racontent comment des enfants perdus dans la forêt tombent sous l’emprise d’une figure prédatrice qui cherche à les dévorer. De nombreux récits évoquent la voracité et la domination comme le petit chaperon rouge où le loup se déguise pour approcher sa proie. La cupidité et la trahison appartiennent aussi à ce répertoire. Dans Barbe bleue, le conte de Charles Perrault, le château dissimule une violence cachée derrière les portes fermées.

Ce qui se donne à lire dans ce conte hypermoderne, c’est un univers social que Pierre Bourdieu a décrit comme une constellation de cercles de pouvoir, une structure distinguant le capital économique, le capital culturel, le capital social et le capital symbolique.

Ce qui importe, dans cette grille, ce n’est pas seulement la pluralité de ces capitaux, mais leur convertibilité. Le capital financier peut se transformer en capital culturel (par l’éducation), le capital culturel en capital symbolique (par la reconnaissance), le capital technique en capital économique (dans l’économie numérique), etc. La société apparaît alors comme un espace de circulation et de transformation des ressources, où chaque individu est engagé dans une stratégie – plus ou moins consciente – d’accumulation et de conversion. Les plateformes numériques tendent à rendre ces capitaux visibles, mesurables, comparables. Elles transforment des dispositions (culturelles ou techniques) en indicateurs (followers, vues, compétences certifiées), et participent ainsi à une reconfiguration des hiérarchies sociales. Le capital ne se contente plus d’être possédé : il doit être mis en scène, narré, performé.

Epstein rend visible et lisible la sociologie du capital sans avoir jamais lu Pierre Bourdieu bien sûr (sinon celui-ci figurerait dans les « Epstein Files » !). Non seulement comme une structure figée (le « système » des complotistes), mais comme des cercles de pouvoir interconnectés, capables de se convertir les uns dans les autres, d’agréger leurs effets et de les faire circuler. Il ne s’agit plus seulement d’un pouvoir économique centralisé, mais d’une nébuleuse de pouvoirs et d’influences où se combinent ressources culturelles, autorité linguistique, légitimité financière et capital réputationnel. Une véritable galaxie de positions et d’influences, dont la cohérence tient moins à une structure établie qu’à la fluidité des positions et des circulations de chacun.

Un exemple parmi des centaines d’autres. Le jour de son arrestation, Epstein avait rendez-vous avec Steve Bannon, l’ex-conseiller de Donald Trump, qui s’apprêtait à réaliser un documentaire basé sur des entretiens avec certains des associés célèbres d’Epstein, une sorte d’« Epstein Files » avant la lettre. Parmi eux, le célèbre linguiste Noam Chomsky. Le combo Chomsky/Bannon enchanta particulièrement Jeffrey Epstein : « Difficile d’être plus à gauche que lui ou plus à droite que toi. C’est comme Hitler et Gandhi en train de partager un hot-dog. »

NDLR : la suite de cet article dans l’édition de demain.