Dans sa Lettre sur la tolérance et dans ses écrits politiques, John Locke fonde la liberté non sur la bienveillance d’un prince éclairé, mais sur un droit naturel antérieur à tout pouvoir : la liberté de conscience, de pensée et de parole. L’État, écrit-il, n’a juridiction que sur les corps et les biens ; il n’a aucun titre sur les âmes. Toute tentative de dicter ce qu’il est permis de croire ou de dire est une usurpation. La tolérance n’est pas une faveur, c’est la condition même de la société civile. Et la liberté d’expression n’est pas un luxe démocratique : elle est le rempart contre la tyrannie, car « chaque homme a commission d’admonester, d’exhorter, de convaincre un autre d’erreur ».

Voilà le critère. Appliqué à « la France » d’Emmanuel Macron, il devient un réquisitoire. Macron a fait de la parole critique une ingérence. Toute opposition sérieuse a été successivement taxée de complotisme, de populisme, d’extrémisme, puis d’influence étrangère ou « de l’intérieur ». On a vu se construire, avec une constance méthodique et fascisante, dans le silence des porcs et des moutons, un dispositif où la contestation n’est plus traitée comme un droit citoyen mais comme une maladie à soigner et une menace à neutraliser. Les lois, les plateformes, les autorités de régulation, les campagnes de « lutte contre la désinformation » ont convergé vers un même résultat : restreindre le champ de ce qui peut être dit sans risque. Ce n’est plus la démocratie libérale de Locke, où le pouvoir redoute le jugement public, c’est un régime qui redoute le public et qui s’organise pour le mater.

La presse mainstream a joué son rôle avec une servilité qui consterne les rares journalistes encore libres. Des soumis qui, au lieu d’interroger le pouvoir, le flattent et le protègent. Des rédactions qui ont transformé le doute méthodique en allégeance, l’enquête en communication de crise et la contradiction en conspirationnisme. Ils n’ont pas seulement trahi leur public ; ils ont trahi la fonction même du journalisme, qui est de rendre visible ce que le pouvoir voudrait laisser dans l’ombre. En se faisant les gardiens officieux de la parole autorisée, ils ont contribué à détruire ce que Locke tenait pour essentiel : l’espace public où la raison peut combattre l’erreur sans que l’État tranche à sa place.

Quant aux « fact-checkers », dont la plupart sont des déchets de la pire espèce, ils ont poussé la logique jusqu’à la caricature. Sous couvert de « vérité », ils ont édifié une milice de la parole privée, essentiellement financée par des fonds publics et des intérêts mafieux. Le scandale du Fonds Marianne en offre l’illustration la plus crue. Créé au nom de la lutte contre les discours séparatistes, ce dispositif a été géré dans l’opacité, avec des attributions contestées, des interventions politiques documentées et des résultats dérisoires. L’enquête sénatoriale et celle de l’Inspection générale de l’administration ont parlé de fiasco, de désinvolture, de rôle personnel de Marlène Schiappa dans les choix. Une information judiciaire a été ouverte pour détournement de fonds publics, abus de confiance et prise illégale d’intérêts. Non, rien.

Locke n’exigeait pas la perfection des hommes. Il exigeait que le pouvoir restât dans ses bornes. Macron a franchi ces bornes. Il a fait de la censure un instrument de gouvernement, de la critique une suspicion d’ingérence, et de la démocratie une coquille vide. Les journalistes qui l’ont accompagné dans cette entreprise n’ont pas seulement failli ; ils ont collaboré à l’érosion de ce qui justifiait leur existence.

La liberté de conscience et de parole n’est pas un héritage qu’on peut diluer sans conséquence. Elle en est le fondement. Celui qui s’y attaque, fût-ce au nom de la protection, de la cohésion ou de la vérité officielle, cesse d’en être le garant pour en devenir l’ennemi. Macron a choisi son camp. Locke, lui, n’aurait eu aucun doute sur le sien.