Il y a des phrases qui paraissent anodines lorsqu’on les entend au journal télévisé, mais qui, mises bout à bout, racontent en réalité quelque chose de beaucoup plus profond sur l’époque dans laquelle nous entrons.
Ces derniers jours, deux informations ont particulièrement retenu mon attention.
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La première : l’Union Européenne avance sur le Passeport Numérique des Produits, le fameux “Digital Product Passport”. Derrière ce nom technocratique, affublé d’un acronyme (DPP), se cache une idée simple : donner à chaque objet une sorte de carte d’identité numérique accessible via un QR code. Téléphones, batteries, vêtements, électroménager, chaussures… progressivement, les produits du quotidien devront embarquer leur historique numérique : origine, réparations, recyclage, durée de vie, revente dans des “papiers d’identité” virtuels.
La seconde concerne l’affichage environnemental sur les aliments. Là encore, l’intention affichée semble vertueuse : informer le consommateur de “l’impact climatique” de ce qu’il mange grâce à une sorte de note carbone prenant en compte le CO₂, le transport, l’eau, l’emballage ou encore la biodiversité.
Pris séparément, ces dispositifs peuvent sembler justifiables. Qui serait contre le recyclage ? Qui serait contre une meilleure information environnementale ?
Mais ce qui m’interpelle, ce n’est pas chaque mesure isolée. C’est la direction générale qu’elles dessinent ensemble.
Car depuis quelques années, j’ai le sentiment de voir émerger progressivement une société dans laquelle tout doit devenir traçable, mesurable, enregistré, évalué.
Nos objets auront bientôt leur identité numérique, nos aliments leur score environnemental.
Nos démarches administratives basculent dans les portefeuilles numériques.
La facturation électronique se généralise.
Les données deviennent donc la nouvelle infrastructure invisible de nos vies, l’alpha et l’omega de toute action en société.
Et à chaque étape, les mêmes mots-valises reviennent :
transparence, sécurité, responsabilité, écologie.
Il ya toujours des objectifs présentés comme incontestablement moraux.
Pourtant, quelque chose me trouble profondément dans cette dynamique.
Aujourd’hui, nos objets ne sont plus seulement des objets, ils sont devenus des extensions de nous-mêmes. Votre téléphone connaît votre vie intime, votre voiture connaît vos déplacements, votre montre connaît votre sommeil, votre rythme cardiaque, parfois même votre état émotionnel (je refuse d’avoir une montre connectée).
Alors lorsque les objets deviennent traçables, ce sont aussi et surtout les humains derrière eux qui deviennent lisibles.
Demain, lorsqu’un objet possédera un passeport numérique complet, qu’adviendra-t-il des échanges privés ? D’un simple cadeau ? D’une vieille montre transmise d’un grand-père à son petit-fils ?
Faudra-t-il modifier le QR code ? Déclarer le changement de propriétaire ? Laisser une trace numérique de chaque transmission ?
Et surtout : dans une société où tout est numérisé, tracé et enregistré, la tentation fiscale finit toujours par arriver. Car un système capable de suivre les objets est aussi, potentiellement, un système capable de surveiller, de contrôler et de taxer les échanges. Sans parler de la fin de la vie privée, lorsqu’un gouvernement suit tous vos faits et gestes.
Ce qui me frappe également, c’est l’immense contradiction de notre époque.
On détruit lentement l’agriculture française sous le poids des normes, des charges et des contraintes administratives. Des agriculteurs ferment, s’endettent ou sombrent dans le désespoir. Il y a quasiment un suicide d’agriculteur par jour.
Dans le même temps, on signe des accords de libre-échange qui font traverser la planète à des produits importés du bout du monde, comme le Brésil, ou la Nouvelle Zélande.
Et puis, une fois ce système mis en place, on explique au consommateur que le problème, finalement, c’est lui! Son panier de courses, son comportement, son “empreinte”.
Comme souvent dans les sociétés technocratiques, la responsabilité finit par être déplacée vers l’individu ordinaire, pendant que les structures profondes du système restent, elles, largement intactes.
Et je crois que c’est cela qui inquiète instinctivement beaucoup de gens aujourd’hui, moi en tous cas, même lorsqu’on ne trouve pas toujours les mots pour le dire : cette impression diffuse d’entrer dans un monde où chaque geste devra être justifié, où chaque comportement laissera une trace, où chaque choix pourra être évalué sous un angle moral, sanitaire, environnemental ou administratif. Un jugement, et potentiellement, donc, une taxation/répression permanente.
Je précise évidemment que protéger l’environnement est nécessaire: défendre les circuits courts, préserver les sols, soutenir une agriculture locale et saine me paraît même essentiel.
Mais l’écologie ne devrait pas devenir le prétexte permanent à une société de surveillance douce, (l’escrologie qui instrumentalise) administrée par les données, les scores, les QR codes et les systèmes de traçabilité généralisée.
Le futur ne s’installe jamais brutalement d’un coup.
Il avance discrètement.
Mesure après mesure. Cliquet après cliquet.
Norme après norme.
…QR code après QR code.
Le monde qui vient doit nous appartenir; il ne doit pas nous asservir.
Béatrice
Joie, vie, liberté… ensemble. 🌹
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