Siri Hustvedt a rédigé un doctorat sur Charles Dickens dont elle parsème son dernier ouvrage de citations tirées de L’Ami commun. Mais à la lire, c’est plutôt aux Aventures de Monsieur Pickwick que l’on songe et à la remarque d’un personnage nommé M. Weller : « les veuves sont des exceptions à toutes les règles ».

Non que le genre littéraire forgé par l’auteur(e) veuf ou veuve en hommage à la personne aimée et perdue ne recèle quelques conventions, toutes présentes dans les textes auxquels Hustvedt fait référence : Élégie pour Iris de John Bayley, l’époux d’Iris Murdoch, le poème « Veuve » de Sylvia Plath. Pourraient s’y ajouter J’ai réussi à rester en vie (A Widow’s Story 2011) de Joyce Carol Oates, écrit à la mort de son époux Ray Smith, ou plus confidentiel et non traduit Bough Down (2013), le recueil de poèmes et de collages composé par Karen Green, la femme de David Foster Wallace après son suicide.
Parmi tous ces livres de deuil, Ghost Stories reste pourtant exceptionnel à plus d’un titre. D’abord parce qu’il concerne la mort d’un écrivain très important – le Grantécrivain Paul Auster, aurait dit Dominique Noguez – un des plus connus dans les dernières décennies, en France et pas seulement. Et que ce dernier formait avec son épouse, elle-même romancière, peut-être le couple littéraire américain le plus illustre depuis Francis Scott et Zelda Fitzgerald. Il en existe d’autres, parfois défaits aujourd’hui : Jonathan Safran Foer et Nicole Krauss, Jonathan Lethem et Shirley Jackson, Dave Eggers et Vendela Vida, Percival Everett et Danzy Senna, Paul Auster et Lydia Davis autrefois.
Pourtant, aucun n’a jamais bénéficié de l’aura qui entourait Paul Auster et Siri Hustvedt, aussi célèbres pour leurs œuvres que pour ce qu’un convive à leur mariage avait déclaré être un « physique si avantageux » qu’il les faisait ressembler à un duo d’acteurs hollywoodiens. La photographie en couverture témoigne de cette alliance quasi surnaturelle entre la beauté mélancolique et ténébreuse de Paul Auster et le rayonnement solaire de Siri Hustvedt, blonde, d’origine norvégienne et un temps mannequin. Le mariage de ce qu’elle appelle aussi « Bartleby et la princesse au petit pois ».
Plonger dans les mémoires de la veuve peut ainsi relever de l’impudeur ou d’une curiosité indiscrète dans la mesure où celle-ci nous fait pénétrer dans l’alcôve du couple, ou ce que – de passage à Paris et invitée à l’École Normale Supérieure – elle décrit comme « l’intimité », « l’honnêteté » et la « vérité avec un petit v » de son texte. En annexe figurent en effet quelques archives ou billets doux de la relation amoureuse, comme le premier mot laissé par Auster après leur rencontre et leur première nuit passée ensemble ou la lettre de désespoir envoyée par Hustvedt lors d’une rupture de quelques jours : autant d’événements que la narratrice exhume d’une « boîte » nommée « PAUL » et qu’elle relit avec le recul de quelque quarante années.
Mais l’exception de Ghost Stories tient aussi à sa forme hybride et son foisonnement générique, tour à tour traité médical (l’auteure enseigne la psychiatrie et les neurosciences), roman épistolaire et familial, portrait et autoportrait d’artistes et surtout journal de deuil, élégie en prose, prière au mort ou kaddish pour l’être aimé. Edgar Allan Poe avait décrété vers le milieu du XIXe siècle que le sujet poétique par excellence était la mort d’une belle jeune fille. Il est possible qu’Hustvedt inverse ici la proposition esthétique en décès du bel homme âgé.
Paul Auster est mort le 30 avril 2024 à l’âge de 77 ans d’un cancer du poumon. Longtemps fumeur invétéré de petits cigares, scénariste du film Smoke (1995) centré sur un bureau de tabac à Brooklyn où il habitait, le Brooklyn Cigar Company, il a été diagnostiqué seize mois avant sa disparition et peu après le drame ou « les choses horribles » disait-il, qui l’avaient frappé en 2022. Cette affaire a été largement divulguée dans la presse américaine. Avant d’épouser Hustvedt, Auster était marié à la romancière Lydia Davis dont il a eu un fils Daniel, enfant difficile devenu héroïnomane à l’âge adulte. En 2021, Ruby, la fille de Daniel alors âgée de dix mois a été retrouvée morte chez son père et l’enquête a conclu qu’elle avait ingurgité un mélange d’héroïne et de fentanyl. Inculpé un an plus tard et brièvement emprisonné à Rikers Island, Daniel est mort d’une overdose dans le métro en avril 2022, quelques jours après sa sortie.
À partir de l’absence et depuis son corps éparpillé, comme amputé d’un membre devenu fantôme, elle reconstruit quarante-trois ans de mariage
Outre le décès de Paul Auster, deux autres ombres sont donc portées sur le récit et même l’hypothèse d’un lien entre ces morts antérieures et l’apparition chez Auster de la maladie. « Je ne saurai jamais quel rôle les choses horribles ont joué dans le cancer de Paul. » À cette filiation tragique issue du premier mariage, Hustvedt oppose toutefois l’autre branche plus heureuse qu’elle a formée avec leur fille Sophie, chanteuse à succès, mariée au photographe Spencer Ostrander avec lequel Auster a collaboré dans ses derniers essais, Pays de sang. Une histoire de la violence par armes à feu aux États-Unis (2023) et Long Live King Kobe (2023, non traduit) sur l’assassinat d’un jeune homme de 21 ans. Et surtout le bébé Miles, né quelques mois avant la mort de son grand-père et récipiendaire de ses derniers écrits, sept lettres de transmission incluses dans Ghost Stories à intervalles réguliers et signées non pas « grand-père » mais « ton papa ».
Missives d’amour surannées, lettres au petit-fils qui vient de naître, comptes-rendus cliniques du cancer envoyés aux amis sous forme de courriels, l’éloge funèbre défie non seulement l’unité d’une seule voix narrative mais l’ordre chronologique, bien que l’ouvrage tente, comme dans le Journal de deuil de Roland Barthes, de contenir le temps qui déborde et l’insupportable souffrance par une recension minutieuse des gestes quotidiens. « Je veux ancrer mon corps dans le calendrier et l’horloge, ces marqueurs fiables du temps […] Je ne respire pas bien. […] Si je dors, c’est parce que je prends des somnifères. […] Je grimpe dans une baignoire à moitié remplie et m’avise que j’ai oublié de retirer mes chaussettes. 14 mai. La veuve a besoin d’une thérapie. » Le théâtre du chagrin est la grande maison de Brooklyn que le couple a occupée pendant trente ans, là où Paul Auster s’est éteint, au troisième étage dans la bibliothèque, et qui se transforme peu à peu en un lieu spectral dans lequel la veuve, victime de ce qu’elle appelle « un éclatement cognitif » passe d’un pronom personnel à l’autre, disant tantôt « je », « tu » ou « elle » et trouant ses carnets autobiographiques endoloris de souvenirs involontaires ou de la voix de l’autre à l’agonie. « O Siri, Siri, ne pleure pas. Ne pleure pas. »
Même si Hustvedt ne nomme ce phénomène qu’en fin d’ouvrage dans le chapitre intitulé « Devenir Paul et se dénouer », l’incorporation qu’elle décrit et lui tient lieu de consolation (porter les vêtements de son mari ; devenir angoissée comme lui par son portefeuille, ses clés et ses stylos ; regarder la télévision) correspond strictement à ce que Freud avait décrit dans Deuil et Mélancolie à propos de l’enfant miaulant après la perte de son chat : la migration de l’objet mort dans le sujet vivant pour éviter l’effondrement et maintenir le lien d’amour, une forme de métamorphose qui donne ici l’étrange impression que le récit a été composé à quatre mains, dans une double focale. David Foster Wallace avait eu l’intuition que « toute histoire d’amour est une histoire de fantômes » – c’est le titre qui a été choisi pour sa biographie – ce à quoi Hustvedt répond, en l’inversant, que les « histoires de revenants […] sont aussi des histoires d’amour. » D’où le titre.
Mais davantage que des fictions ce sont plutôt des fragments de mémoire qu’elle livre, progressant par bonds en avant ou retours vers le passé, zigzaguant entre sensations, méditations philosophiques, analyses scientifiques et anecdotes personnelles pour combler le vide et le manque, « Paul comme un trou béant. » À partir de l’absence et depuis son corps éparpillé, comme amputé d’un membre devenu fantôme, elle reconstruit quarante-trois ans de mariage – « quarante-trois ans. Voyez-vous, nous étions ensemble depuis quarante-trois ans » – une relation quotidienne faite de désir, de dialogues et d’influences mutuelles, de lectures réciproques dans les « fauteuils verts », de « références secrètes », de rires complices et de conflits domestiques, ce que la narratrice appelle leur « intercorporalité », leur « coïncidence » ou leur « ET ». « Nous nous sommes lus et édités pendant quarante-trois ans. »
Commentant leurs lectures, « les plaisirs sensuels de l’écoute entre écrivains », la façon dont ils se corrigeaient l’un l’autre, la genèse de leurs romans, les circonstances qui accompagnaient leur parution et leur réception, Hustvedt parvient ainsi à s’extirper de l’horrifique réalité de la séparation pour reconstruire littérairement la vie d’un couple qui « vivait [déjà] dans les pages des livres. » Sans oublier l’écueil parfois blessant de la différence dans la célébrité, également notoire (« qu’est-ce-que-cela-fait-d’être-marié-à »), mais qui semble s’être estompée au fil des années, à mesure que la romancière gagnait en reconnaissance et en notoriété auprès de son glorieux époux, « le cœur de [s]on cœur ».
Paul Auster a été enterré dans la tradition juive qui veut que la pierre tombale et le nom du défunt ne soient posés qu’un an après la mort. C’est aussi la durée de composition de cette bouleversante oraison, ce majestueux tombeau de papier pour les amants emboîtés, dans lequel l’une vivante atteint finalement le réconfort, la guérison voire l’oubli tout en continuant de s’adresser au défunt – « J’éclate si fort de rire, Paul, que j’en postillonne parfois » – tandis que l’autre, avant de livrer son dernier souffle, a formulé cet ultime vœu à son petit descendant. « Et si j’ai mon mot à dire, [Miles] je préférerais mourir en racontant une blague. »
Siri Hustvedt, Ghost Stories, traduit de l’américain par Frédéric Joly, Gallimard, mai 2026, 416 pages.

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