Le concept désigne ce que beaucoup ressentent sans oser le nommer : un rejet systémique du peuple ordinaire, de la France qui n’habite pas les beaux arrondissements et ne déjeune pas en terrasse à Saint-Germain-des-Prés. Non pas une idéologie revendiquée, mais un réflexe de classe — diffus, banalisé, et d’autant plus dévastateur qu’il se donne des airs de vertu progressiste. De mai 1968 au wokisme triomphant, de la désindustrialisation à la justice à géométrie variable, Diane de Bourguesdon remonte le fil d’une fracture que personne dans les sphères du pouvoir n’a intérêt à regarder en face. Putsch l’a rencontrée.
Vous introduisez dans ce livre un concept fort, celui de « prolophobie ». Sur quoi repose précisément cette notion dans votre analyse : s’agit-il d’un phénomène culturel diffus, d’une construction idéologique des élites ou d’une évolution structurelle du système social français ?
Le terme de prolophobie m’est venu spontanément lorsque j’ai pris conscience du caractère systémique du rejet infligé au petit peuple de France par les élites. Où que l’on regarde, que ce soit dans les séries TV, les publicités, les spectacles humoristiques, mais également dans la posture adoptée par la classe médiatico-politique, on retrouve partout le même mépris de classe. Contrairement au wokisme il ne s’agit pas d’une construction idéologique, puisque personne n’en a vraiment conscience ni ne s’en revendique : c’est un réflexe de classe de la part des élites, qui a progressivement pris ses marques et s’est banalisé dans cette frange de la population. C’est donc à mes yeux plus un phénomène socio-culturel qu’autre chose.
Vous décrivez une partie des classes populaires et moyennes comme devenant les « indésirables » du récit national contemporain. À quel moment historique situez-vous l’apparition de cette fracture et quels événements ont accéléré ce processus ?
Les revendications de mai 1968 portent une lourde part dans la fracture qui existe entre la bourgeoisie et le peuple. D’une part parce qu’elles ont invalidé le concept de nation et celui de continuité historique, et par là celui de communauté nationale ; d’autre part parce que la gauche culturelle, déçue que le prolétariat ne la suive pas dans son projet de déconstruction, a décidé de l’abandonner.
La globalisation économique entamée dans les années 1980 et accélérée dans les années 1990, a creusé davantage le fossé : la désindustrialisation et la tertiarisation de l’économie ont conduit à la destruction du tissu industriel français et la précarisation de larges pans du territoire. La concentration de la création de valeur et de ceux qui la produisent, à savoir les cadres et les professions intellectuelles, dans les grandes métropoles inaccessibles aux couches populaires puis moyennes, a parachevé le travail de sape de la communauté nationale.
Votre livre suggère que la question sociale a progressivement été remplacée par une lecture identitaire des rapports sociaux. Comment expliquez-vous ce déplacement du débat public et quels acteurs intellectuels ou politiques ont contribué à ce changement de paradigme ?
La question sociale, qui était la grande préoccupation de la gauche historique, a commencé à perdre de l’importance au même moment où les intellectuels de gauche ont commencé à se détourner de la classe ouvrière, à savoir au lendemain de mai 1968. Les enjeux identitaires ont émergé dans les années 1980, comme en atteste le mouvement SOS Racisme. Ils sont apparus sous le double effet de l’immigration de masse, consécutive au regroupement familial, et l’américanisation culturelle de notre société. C’est alors que Terra Nova a préconisé à la gauche de laisser tomber le prolétariat historique pour se rabattre sur un prolétariat de substitution – les immigrés – reléguant les revendications sociales au second plan.
Mais ce qui a définitivement disqualifié la dimension sociétale des luttes menées par la gauche au profit de la seule dimension identitaire, c’est l’arrivée du wokisme en France à partir du milieu des années 2010. Sous Hollande déjà plusieurs gages ont été donnés à cette mouvance, citons entre autres les ABCD de l’égalité en 2014 destinés à lutter contre « les stéréotypes de genre » à l’école. Ce courant idéologique a reçu un accueil très favorable de la part des milieux universitaires, mais il a également pu compter sur la force culturelle du soft power américain, qui colonise les esprits et se diffuse notamment par les séries de streaming. Assez rapidement les médias se sont convertis à la religion woke, suivie par toute la sphère de l’audiovisuel. Les derniers à se convertir ont été les grandes entreprises du privé, sommées d’appliquer les directives DEI pour leur recrutement. Je conclurai en citant Pierre Valentin : « La conscience de classe du prolétariat [est] déclassée conceptuellement au profit d’une conscience raciale ».
Vous analysez plusieurs décisions judiciaires pour illustrer ce que vous appelez une justice « à géométrie variable ». Selon vous, dans quelle mesure certaines grilles d’analyse idéologiques — notamment intersectionnelles — influencent-elles aujourd’hui l’interprétation des faits dans l’espace judiciaire ?
Une première évolution avait eu lieu sous Badinter, où on est progressivement passé d’une justice punitive à une justice restaurative, ce qui avait conduit à une inversion totale du système de valeurs : le coupable est transformé en victime et quasiment sanctifié. L’incitation à la partialité était d’ailleurs déjà parfaitement assumée dans la fameuse harangue de Baudot de 1974, texte fondateur du Syndicat de la magistrature. La justice doit être rendue non plus seulement sur les faits objectifs mais en utilisant une grille d’appréciation fortement idéologisée d’inspiration marxiste, qui catégorise a priori les personnes en oppresseurs ou en oppressés : l’homme et la femme, le patron et l’ouvrier, le policier et le voleur.
L’idéologie des magistrats a ensuite connu la même dérive que celle de l’extrême-gauche, à savoir un glissement progressif vers le wokisme. Je me suis amusée dans mon livre à reformuler le texte de Baudot à la mode wokiste, en y introduisant les nouveaux critères d’appréciation que sont les appartenances ethnique, religieuse, sexuelle. En pratique il se trouve que c’est très majoritairement la dimension ethnique et/ou religieuse qui s’invite dans les tribunaux, quand les questions de genre ou d’orientation sexuelle restent très peu représentées. Le wokisme définit qui est le bon coupable et la bonne victime : Français de souche contre immigré, Blanc contre non-Blanc, Français contre OQTF. La justice se conforme à cette grille d’analyse pour prononcer son jugement : elle est sévère lorsque coupable et victime ont les profils attendus, laxiste dans le cas contraire. D’où les innombrables allègements de peine, irresponsabilités pénales et autres peines avec sursis, qui sont toujours accordés aux mêmes.
Dans votre diagnostic, la prolophobie ne serait pas seulement un phénomène médiatique mais aussi institutionnel. Quelles institutions vous semblent aujourd’hui les plus concernées par cette évolution : université, médias, administration, justice ou monde politique ?
Autant il me semble que l’université et la justice sont avant tout imprégnées d’idéologie, à savoir le wokisme, et donc d’une logique anti-Blancs, autant les autres que vous citez, la sphère médiatico-politique et l’administration, semblent, elles bien animées spécifiquement par une haine des « ploucs ». Le dédain à l’endroit des classes moyennes et populaires est flagrant chez la plupart des journalistes et des représentants de la classe politique, qui multiplient sans vergogne les railleries et les propos humiliants : les réfractaires, les illettrés, ceux qui ne sont rien, qui n’ont pas un patrimoine culturel suffisant.
« Quant à l’administration, il semblerait que nombre de fonctionnaires fassent preuve d’un zèle démesuré dès lors qu’il s’agit d’aller harceler ceux dont ils ne craignent rien »
Ce mépris décomplexé s’assortit d’une volonté à peine masquée de museler le peuple, en empêchant l’expression de ses doléances sur la place publique, que ce soit dans les urnes ou dans les manifestations (les Gilets jaunes, les agriculteurs). Quant à l’administration, il semblerait que nombre de fonctionnaires fassent preuve d’un zèle démesuré dès lors qu’il s’agit d’aller harceler ceux dont ils ne craignent rien. Leur méthode consiste à imposant des normes écologiques délirantes, des limitations de vitesse, des taxes en tout genre et des formulaires à rallonge, à contrôler leur respect puis à distribuer à la pelle des amendes aux contrevenants qui n’en peuvent mais.
Votre analyse rappelle par certains aspects les travaux sur la « France périphérique ». Diriez-vous que la prolophobie est avant tout une fracture territoriale, entre métropoles et périphéries, ou plutôt une fracture culturelle entre élites et peuple ?
C’est difficile à dire ; il me semble que la fracture culturelle précède la fracture géographique. Puisque l’on méprise le peuple et qu’on le juge inutile, alors autant l’éloigner de son champ visuel. Mais l’invisibilisation des classes moyennes et populaires creuse encore le fossé culturel avec les élites. Loin des yeux loin du cœur, comme dit l’adage. A force de ne plus voir les Français ordinaires, de ne plus les côtoyer, de ne plus vivre avec eux, la bourgeoisie finit par ne plus les comprendre et devenir incapable de compatir à leurs souffrances. Désormais le peuple français est devenu étranger à la bourgeoisie des grandes villes.
« A force de ne plus voir les Français ordinaires, de ne plus les côtoyer, de ne plus vivre avec eux, la bourgeoisie finit par ne plus les comprendre et devenir incapable de compatir à leurs souffrances. Désormais le peuple français est devenu étranger à la bourgeoisie des grandes villes. »
Vous montrez que certaines formes de discrimination occupent une place centrale dans le débat public tandis que d’autres restent largement invisibles. Comment expliquez-vous cette hiérarchisation des causes et des sensibilités dans l’espace médiatique ?
Il y a longtemps que l’espace médiatique français se calque sur son modèle américain ; cela remonte aux années 1980. Or le wokisme est progressivement devenu hégémonique aux Etats-Unis (on verra ce qu’il en adviendra avec Trump), et omniprésent dans la scène médiatico-politique et le monde du spectacle. Cette idéologie s’apparente à une nouvelle religion, avec ses clercs, ses péchés capitaux et ses rituels de rédemption, ses figures de martyrs et ses persécuteurs désignés. Aujourd’hui la vertu de chacun se détermine à l’aune de la religion wokiste ; c’est elle qui distribue les galons de vertu. La France, qui est complètement influencée par les Etats-Unis sur le plan culturel, s’est naturellement convertie au wokisme à partir des années 2010.
« Aujourd’hui la vertu de chacun se détermine à l’aune de la religion wokiste ; c’est elle qui distribue les galons de vertu. La France, qui est complètement influencée par les Etats-Unis sur le plan culturel, s’est naturellement convertie au wokisme à partir des années 2010 »
Dans votre livre, vous posez une question fondamentale : que devient l’égalité devant la loi lorsque l’identité des individus devient une grille d’analyse prioritaire ? Considérez-vous que cette évolution constitue un risque pour le principe universaliste qui fonde historiquement la République française?
Le fondement actuel de la justice est aux antipodes de l’universalisme républicain, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout se passe comme si la justice se sentait investie de la mission de purger le monde de toute trace d’inégalité, même résiduelle, supposée ou réelle, dans une acception extensive de la justice sociale visant à établir une société parfaitement égalitaire. Dès lors, l’application de la loi objective étant jugée insuffisante pour atteindre cette perfection, la prédominance est donnée à l’appréciation subjective et non plus à la seule loi objective. Il se trouve que la magistrature française est fortement imprégnée par l’idéologie wokiste, qui oriente les décisions de justice en vertu de critères d’identité (de genre, ethnique, confessionnelle), à rebours de la conception universaliste qui mettait chacun sur un pied d’égalité devant la loi. On aboutit ainsi à une justice à géométrie variable.
Le terme « prolophobie » peut susciter des critiques ou être perçu comme polémique. Comment répondez-vous à ceux qui considèrent qu’il s’agit d’une construction discursive destinée à opposer artificiellement différentes catégories sociales ?
Le terme de prolophobie n’a de sens que si on comprend la dimension systémique de cette discrimination, et le rôle majeur qu’elle joue dans la fracture qui sépare aujourd’hui les élites urbaines et le petit peuple historique, Metropolia et Peripheria pour reprendre les termes de Guilluy. La colère des Gilets jaunes, celle des agriculteurs, ne surgit pas de nulle part : l’indifférence et le mépris, surtout quand ils sont pratiqués continuellement et ostensiblement, finissent par engendrer le ressentiment de ceux qui le subissent. Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde, disait Camus. A partir du moment où je pense que la prolophobie décrit une réalité, alors il est préférable de la nommer, même si on préférerait qu’elle n’existe pas.
« Si les élites continuent à maintenir coûte que coûte le statu quo, qui leur convient puisqu’elles sont dans le camp des gagnants de la mondialisation, alors il y a de quoi craindre fortement pour l’avenir : à défaut de s’exprimer dans les urnes, la colère pourrait déborder et devenir insurrectionnelle »
Si votre diagnostic est juste et qu’une partie du peuple français se sent effectivement disqualifiée culturellement, quelles pourraient être les conséquences politiques et démocratiques de cette fracture dans les années à venir ?
A la disqualification culturelle s’ajoute un bâillonnement démocratique, notamment dans les multiples initiatives visant à contrôler les réseaux sociaux. C’est pourquoi tout dépend du débouché politique qui sera accordé à l’avenir aux doléances et revendications du petit peuple historique, qui est majoritaire sur le plan numérique. Si les élites continuent à maintenir coûte que coûte le statu quo, qui leur convient puisqu’elles sont dans le camp des gagnants de la mondialisation, alors il y a de quoi craindre fortement pour l’avenir : à défaut de s’exprimer dans les urnes, la colère pourrait déborder et devenir insurrectionnelle.

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