Mettre les moyens pour informer ou lancer un salon professionnel pour les start-up de la Tech ? Le Dauphiné Libéré et le groupe Ebra ont choisi.

Quotidien régional dominant à Grenoble, Le Dauphiné Libéré ne lésine pas sur les moyens pour se mettre au service du secteur de la Tech et de l'IA dans la « Silicon Valley française ». En 2024, il a notamment lancé sur ses fonds un grand festival destiné aux professionnels : Tech & Fest. Le grand raout a lieu tous les ans à Grenoble, réunissant écoles d'ingénieurs, responsables politiques, entreprises et start-up. En pleine adéquation avec la politique du groupe Ebra et de son actionnaire, le Crédit Mutuel – par ailleurs financeur de certaines des entreprises promues lors de ce festival. La boucle est bouclée.


Extrait de la carte « Médias français : qui possède quoi ? », Acrimed et Le Monde diplomatique, déc. 2025.


Dès la première édition, l'objectif est affiché : « Si le Dauphiné Libéré doit couvrir uniquement les faits divers et l'ultra-local, c'est bien. Cela fait partie de notre ADN, mais je pense que ce n'est pas suffisant. Il faut aussi que l'on se tourne vers des secteurs porteurs d'avenir. L'événementiel et la technologie le sont assurément » déclarait ainsi Christophe Victor, co-fondateur du festival. Il faut dire que celui qui est alors directeur général du Dauphiné Libéré a le CV pour l'emploi : ex-directeur général délégué du groupe Les Échos, ex-directeur général adjoint du groupe Le Figaro, dirigeant d'un « cabinet de conseil en nouvelles technologies », Christophe Victor était auparavant co-directeur de la grand-messe Viva Tech à Paris, lors de sa première édition en 2016. Un événement qu'il importe donc huit ans après à Grenoble : « Je suis fasciné par le nombre d'entreprises technologiques, d'établissements d'enseignement supérieur et de recherche et de pôles universitaires présents dans notre région » se réjouissait -il dans Le Progrès (19/10/23), un autre titre du groupe Ebra.

Le terrain était préparé : dans l'agglomération grenobloise, cela fait des années que des entreprises et des centres de recherche comme le CEA, Schneider Electric ou STMicroelectronics (tous partenaires du festival) sont implantés et bénéficient du soutien de la presse locale et des pouvoirs publics, comme le démontre régulièrement Le Postillon, journal indépendant grenoblois.


Le Tech & Fest : les relations publiques plutôt que le journalisme


En 2024, la première édition du festival Tech & Fest, dont le budget s'élève à 1,6 million d'euros d'après France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, est entièrement financée par Le Dauphiné Libéré. Alors même qu'en parallèle un plan d'économie de 4,2 millions d'euros a été annoncé quelques mois plus tôt, comprenant notamment un plan de « départ volontaire de 20 salariés ».

Une concomitance qui va, pour le moins, agacer l'intersyndicale du quotidien : « Équipe recrutée spécifiquement à des salaires jamais vus au Dauphiné libéré, plusieurs salariés détachés de leur service pour cet événement, utilisation des pages du Dauphiné libéré à des fins de communication… On sait déjà que ce salon sera présenté comme une réussite. » [1]

Après deux éditions (2024 et 2025) portées par le titre de presse à bout de souffle, c'est l'agence événementielle du groupe Ebra, Ebra Event, qui reprend la main sur le financement du festival. En 2026, « c'est le groupe qui verse des salaires aux journalistes qui font des interventions sur le festival, alors qu'avant ils le faisaient sur le temps de travail du Dauphiné Libéré [...], ils considéraient que c'était la même chose », nous détaille la représentante syndicale SNJ du journal. Mais, si le quotidien ne finance plus le festival, il participe toujours largement à cette opération d'image, en affichant le Tech & Fest comme sa marque, et en en faisant une priorité dans ses pages.


Lors de l'édition 2026, un journaliste du Dauphiné Libéré interroge un cadre du Crédit Mutuel sur la télé du festival.


Alors qu'un nouveau plan social au Dauphiné Libéré devrait être annoncé dans les semaines qui viennent, la représentante syndicale SNJ prévient : « Si en 2027 il y a encore le festival alors qu'on [...] réduit les effectifs, peut-être qu'on râlera de nouveau. Parce que ça voudra dire qu'on mobilise les équipes de journalistes pour le Tech & Fest alors qu'on diminue les journalistes sur le terrain et qu'on a du mal à remplir nos pages. »

Choix imposé par la direction et guidé par les relations publiques plutôt que par la mission d'information, la logique traverse en réalité la gestion globale du journal. Et pose de façon induite une question plus fondamentale : comment prétendre informer sur un secteur économique quand on se positionne soi-même comme un acteur à part entière dudit secteur ? Journal d'information ou événementiel et communication ? Entre les deux conceptions, les implications déontologiques sont fort différentes…

L'événement du Tech & Fest indique avant tout la volonté du Crédit Mutuel d'avoir de l'influence dans le milieu de la Tech et de donner l'image d'une banque « dans la mouvance » comme l'explique un syndicat du média. Mais en parallèle de l'utilisation de ses journaux pour promouvoir (et faire fructifier) ses investissements dans la Tech, le Crédit Mutuel œuvre aussi pour réduire les coûts de son pôle média, comme l'a mis en lumière Franck Dépretz dans son enquête sur l'empire médiatique du Crédit Mutuel (Blast), et sur le plan Carli en particulier : mise en place du Digital First (où on pense et élabore l'édition d'abord pour le web), rachat de contenu éditorial et utilisation de l'IA pour faire du « clic », externalisation des services, suppression de postes de journalistes... Tout un programme !


Le groupe Ebra et le Crédit Mutuel à la manœuvre


« Retour à la rentabilité » et « Diversification des activités du groupe » : tels étaient les mots d'ordre confiés par le Crédit Mutuel à Sophie Gourmelen, au moment de sa nomination à la présidence du groupe Ebra en 2025. Une nouvelle présidente qui avait déjà fait ses preuves au Parisien, en tant que directrice générale. À son actif : un plan social, une grève provoquée et une motion de défiance votée (Le Monde, 06/03/25). Le pedigree parfait, en somme.

En 2026, Pierre Fanneau, jusqu'alors directeur général du Progrès, succède à Christophe Victor en tant que directeur général du Dauphiné Libéré. Lui aussi a fait ses preuves et est un habitué des restructurations – et conséquemment, des motions de défiance. La hiérarchie est en place pour continuer à « diversifier » les activités économiques du journal, à rogner dans les moyens pour informer et à sabrer dans les effectifs.


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Il n'est pas un cas inédit, mais l'exemple du Tech & Fest illustre une nouvelle fois le mélange des genres entre journalisme et relations publiques. Quand les priorités sont moins éditoriales qu'économiques, c'est l'information qui en paie le prix, et la crédibilité de la presse qui en prend un coup.


Juliette Alonzo


[1] « Derrière un tech&fest clinquant, le démantèlement du Dauphiné libéré », intersyndicale du Dauphiné Libéré, 31/01/2024.