Puisque les personnages principaux de Romería sont des jeunes gens, que le film se passe l’été en bord de mer, qu’il est très dialogué et tire parfois vers le marivaudage, pourrait-on dire du film qu’il est rohmérien ? Même la rubrique cinéma de l’Almanach Vermot ne voudrait pas d’une telle appréciation, aussi expéditive que paresseuse.

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Puisqu’il se passe à Vigo, qu’il y a des histoires de bateau et de famille, qu’il y a surtout de très beaux plans de nages sous-marines qui évoquent des parades nuptiales, pourrait-on dire alors qu’il est proche de L’Atalante (de Jean Vigo, donc) ? Ce serait à peine plus pertinent, d’autant plus que sans ces homonymies de circonstance, le rapprochement avec ces cinéastes ne serait pas allé de soi.

Et pourtant, Romería n’a rien à envier à ces modèles. On y trouve la même alliance subtile de charme et de lyrisme, la même célébration de la jeunesse contre les petits arrangements – pour ne pas dire l’hypocrisie – du monde adulte.

Marina, 18 ans, qui n’a jamais connu ses parents – ils sont morts alors qu’elle venait à peine de naître, d’une maladie nommée sida – arrive de sa Catalogne et débarque sur la côte galicienne, durant ces quelques jours de juillet 2004, pour rencontrer tout un pan de sa famille qu’elle n’a jamais connu : oncles, tantes, cousins, grands-parents du côté paternel. Lesquels, issus d’une lignée d’industriels navals, avaient mal vécu – euphémisme – que l’un de leurs rejetons sombre dans la drogue, dans les années 80.

De là à totalement occulter son existence, et même celle de sa fille Marina ? Puisqu’elle vient de découvrir qu’aucun document officiel ne mentionne cette filiation, alors que, désormais jeune adulte, elle aurait besoin – ne serait-ce que pour sa bourse d’étudiante – que les papiers soient en règle, et surtout l’arbre généalogique au clair avec lui-même. Voilà pour le pitch du film, qui, résumé de cette manière, peut laisser craindre un pensum psychologisant, tout en confrontations chargées et d’extorsions d’aveux douloureux.

Soyons honnêtes. Le film n’esquive pas totalement une certaine pesanteur, et son rythme est parfois poussif dans sa succession de rencontres, mais avec un tel sujet, difficile d’être continuellement léger. On lui est déjà gré que le secret de famille ne se suffise pas à lui-même, que sa révélation ne soit pas l’alpha et l’oméga du récit.

Il y a quelque chose de plus mouvant et mystérieux qui se joue là. Ce que l’on retient surtout du film, ce ne sont pas ces figures imposées. Ce sont plutôt ses figures libres, ses échappées et son enquête qui mènent vers un noyau à la fois solaire et amer : ressentir de manière sensible un mystère de la filiation, établir une connexion d’amour avec des parents avec lesquels on ne partage pourtant aucun souvenir. Question vertigineuse. Mais les outils du cinéma – lumière, paysage, regards, confidences – pourront aider à établir cette connexion.

L’ambition du film n’est donc pas mince. Elle cherche à rétablir un fil ténu de la filiation, aussi bien de manière officielle que symbolique. Il ne s’agit pas simplement de rajouter une ligne sur un certificat ou de la faire entendre dans les dialogues, mais de montrer la trace indicible qui lie parents et enfants.

Que reste-t-il des années 80 dans les années 2000, qui tient encore jusqu’à aujourd’hui ? La question qui anime Carla Simón fait de son regard un tamis appliqué sur la décantation des époques pour saisir ce qui se dépose d’une génération à une autre.

Romería appartient à la longue tradition des « films de passage » (de l’adolescence à l’âge adulte, de l’ignorance à la révélation, etc.), mais son titre fait référence à des types de pèlerinage spécifiquement espagnols, vers des sanctuaires champêtres ou montagnards.

Romería poursuit donc ce portrait de famille impressionniste, parfois volontairement allusif.

Quel serait le sanctuaire de Romería ? La face inconnue de sa propre famille ? Certes, mais la beauté du film est qu’il part de lui-même en quête de lieux d’épiphanies, dont il pressent l’existence sans les connaître au départ. Somme toute, il y aurait un autre sanctuaire aux alentours, dont on pressentirait l’existence, sans le voir d’emblée.

L’enquête et le jeu de piste de Romería s’inscrivent dans un flux à la fois vibrant et contemplatif, où les rituels familiaux comme régionaux touchent des cordes sensibles plus intimes et secrètes. L’objectif de Marina se confond avec le projet formel du film : voir comment ces résonances autobiographiques si personnelles peuvent faire écho de manière plus large.

Il faut dire que le simple spectacle de la région et de ses rites permet déjà d’inscrire les questionnements intimes dans un cadre ample et documenté. La première fois que Marina voit – de loin – ses grands-parents, c’est depuis le bateau de son oncle, au cours d’une procession pour les marins disparus en mer. Les grands-parents sont sur un autre bateau, et sont vus comme des invités surprises, à la fois prévus et imprévus, proches et lointains, visibles et cachés.

De fait, le protocole de la cérémonie – honorer les disparus qu’on n’a jamais retrouvés – déteint étrangement sur l’interrogation personnelle quant à sa place dans cette famille.

« Jour 1 : 16 juillet 2004. Vais-je apprendre quelque chose sur mes parents biologiques ? », « Jour 2. 17 juillet 2004. Quelle personne serais-je si j’avais grandi dans la famille de mon père ? », « Jour 3. 18 juillet 2004. Combien de manières y avait-il d’être jeune dans les années 80 ? ». Les intertitres scandant chaque journée tiennent autant du chapitre de journal intime que du déroulement d’une quête d’empathie. Une génération se met à la place d’une autre pour cerner les rêves et les douleurs des enfants perdus de la Movida.

De fait, Romería poursuit la quête autofictionnelle de Carla Simón. Elle avait déjà raconté, dans son premier film Été 93 (2017), son adoption par sa tante, dans un film sensible, et « à hauteur d’enfant » mais jouant un peu trop systématiquement les cartes du mutisme, de la rétention et d’un non-dit qui finit par en dire un peu beaucoup quand même.

Romería, au contraire, est avide de paroles, de rencontres, de visages. C’est qu’entre temps, Carla Simón a tourné Nos Soleils (2022, Ours d’Or du meilleur film de la Berlinale), chronique sur une famille catalane contrainte de revendre son exploitation agricole, où la famille était précisément montrée comme un oxymore, une hydre bienveillante à plusieurs têtes, à la fois protectrice et légèrement monstrueuse.

Romería poursuit donc ce portrait de famille impressionniste, parfois volontairement allusif. On croise des oncles, des tantes, des cousins, sans que les présentations ne nous soient faites de manière formelle à chaque fois, avant d’arriver à la rencontre avec les grands-parents.

Lesquels sont vus, pour la première fois, dans la pénombre de leur vaste demeure, comme des êtres jouant une certaine défaillance (la grand-mère qui joue à être alitée, alors qu’elle gouverne de manière très sûre tout son petit monde), peut-être prenant malgré eux, et tout à fait inconsciemment, la place des parents morts. Là aussi, une génération se met à la place d’une autre, mais sur un mode plus mortifère.

Mais le personnage de Marina n’est pas un enfant du remords qui viendrait réclamer des explications lourdement psychologiques, plutôt des éclaircissements sensibles. Armée du journal intime de sa mère et de sa caméra mini-DV (seul marqueur d’époque ostensible pour un film qui se déroule donc sur quelques jours de juillet 2004), elle apparaît plutôt en quête de nouveaux horizons, au sens littéral du terme.

C’est toute une dialectique de l’autofiction qui est ici mise en pratique. Partir de soi, se choisir des personnages d’alter ego, assumer le récit à la première personne, ce n’est pas faire l’éloge du repli. C’est au contraire, se reconstruire à partir de l’accueil de la parole des autres. C’est se resituer au sein d’un ensemble. C’est voir grand.

C’est que Romería nous rappelle à une lumineuse évidence : il faut faire confiance à la permanence du festif.

De fait, Romería, tout film intimiste qu’il soit, regorge de plans larges. Cette quête des origines se projette toujours vers l’horizon. Si on sonne aux portes d’un immeuble moderne qui domine la baie (et possiblement la dernière adresse connue de ses parents), c’est immédiatement pour aller à la fenêtre de l’appartement et voir quel paysage aurait pu être contemplé par ses parents.

Ces îles au loin, l’archipel des Cies, auraient-elles quelque chose à voir avec l’histoire familiale ? Chaque horizon maritime semble ainsi dépositaire d’un mystère qu’il faudrait décrypter.

Derrière l’œilleton digital de sa caméra, Marina doit cadrer juste pour voir plus net et plus loin. Pour creuser dans le passé, il faut d’abord voir devant soi.

Il y a finalement deux films dans Romería. Le premier tient dans l’enquête (et même la thérapie) familiale, faite de confrontations, de paroles saisies au vol, d’aveux lâchés à la dérobade, un film parfois sur la corde raide, tant on craint qu’il s’enlise dans un psychologisme poussif.

Et le second, le film d’été, le film de jeunesse, attrapant bien la magie éphémère des lumières, des baignades, et qui, contre toute attente, se révèle à la fois le plus profond et le plus atemporel des deux. S’il y a deux films, l’un n’est pas moins réussi que l’autre. C’est plutôt que ce qui fait la singularité de l’œuvre, c’est le basculement élégant d’un film à l’autre, pour deux inspirations a priori antagonistes.

C’est que Romería nous rappelle à une lumineuse évidence : il faut faire confiance à la permanence du festif. C’est grâce à cet esprit que la jeunesse continuera à parler à la jeunesse, et à faire saute-mouton à travers la barrière des générations. Les grands adolescents qui font le mur, les soirs d’été. Les danses et les parades à la fête du village. Cela a existé en 1983, comme en 2004, comme en 2026, comme cela existera encore dans vingt, dans cinquante ans.

Alors, Romería connecte ces souvenirs, ces élans, ces chorégraphies pour en faire une potion sensorielle et libératrice, qui nous guide vers ce que peu de films récents nous ont offert : un poème d’amour fou.

Voilà donc où était caché le véritable sanctuaire de Romería : dans les scènes de fêtes, qui ont parfois leur pendant négatif (une chorégraphie macabre qui métaphorise les morts de la drogue dans les années 80). Le film se débride à partir d’une scène de danse de village, pourtant filmée comme un cérémonial ordonné – les garçons et les filles y dansent en rondes séparées, mais qui se croisent. Si la fête est aussi ordonnée, le vrai rêve éveillé arrivera au petit matin.

Marina dérive sur une barque, grimpe sur une échelle de corde jusqu’à une terrasse surplombant la baie. Là, elle revoit ses parents (sa mère sous ses propres traits, son père sous ceux de son cousin) puis leur vie « d’amour et de drogue fraîche », à la fois idyllique et tragique, vécue entre plages et rochers sauvages des îles Cies.

Ce dernier segment, où Marina est à la fois actrice et spectatrice, réinterroge une esthétique du film-trip, mais sans effets. Toute l’intensité ne repose que sur la présence des corps et de la géographie minérale de l’île, sous l’influence revendiquée de Zabriskie Point (Michelangelo Antonioni, 1970) ou des premiers Garrel, des films qui posaient la question : est-ce possible de s’aimer seuls au monde, s’aimer seuls contre le monde, tout contre ?

À plusieurs générations d’écart, Romería répond que les orphelins sauront toujours composer entre la tentation de l’autarcie et la nécessaire composition avec la collectivité. Ils sauront surtout toujours retrouver une connexion secrète avec leurs parents perdus. De là où ils sont, les parents héroïnomanes de Marina peuvent être fiers de leur héroïne de fille.

Romería réalisé par Carla Simón, en salles le 8 avril 2026.