Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la facilité avec laquelle le mot « ingérence » a été sorti de son sens originel pour devenir une arme rhétorique. Autrefois, l’ingérence désignait l’intervention d’une puissance étrangère dans les affaires intérieures d’un État souverain, avec des moyens concrets : argent occulté, agents, menaces, opérations de déstabilisation. Aujourd’hui, le même mot est brandi dès qu’une opinion, un chiffre, une critique, un post ou même un silence gênant contredit la ligne officielle. L’accusation n’a plus besoin de preuves matérielles ; elle se contente de l’effet de suspicion. C’est déjà, en soi, un symptôme.

Toute parole qui dérange est aussitôt renvoyée à une origine impure : « russe », « populiste », « extrême », « complotiste », « financée par », « inspirée par ». L’origine réelle de la critique -le désaccord politique, le ressentiment social, l’expérience vécue, le simple exercice de la raison- est effacée. On ne discute plus le contenu mais on disqualifie le locuteur. C’est une opération de purification du langage politique.

Nietzsche, dans Humain, trop humain, avait déjà formulé, avec une brutalité prophétique, le diagnostic : « Encore un siècle de journalisme et tous les mots pueront. »

Il ne s’agissait pas d’une simple boutade contre la presse. Nietzsche voyait dans le journalisme la généralisation d’une forme de parole qui ne cherche plus la vérité, mais l’effet. Une parole qui se nourrit de l’actualité immédiate, qui vit de la répétition, de l’indignation, de la simplification, et qui, à force d’usage intensif, vide les mots de leur densité.

Cette inflation du mot n’est pas le fruit d’un complot centralisé. Elle est le produit d’une structure. Une classe politique qui a perdu la confiance d’une large partie du peuple se trouve dans une situation de fragilité permanente. Elle ne peut plus se contenter d’argumenter ; elle doit sans cesse se légitimer. Or, la légitimation la plus économique consiste à présenter toute opposition comme non authentique. Si le peuple critique, c’est qu’il a été manipulé. Si de (très) rares intellectuels dissentent, c’est qu’ils sont « sous influence ». Si des médias alternatifs prospèrent, c’est qu’ils sont des relais. La démocratie, dans ce schéma, n’est plus le cadre dans lequel des opinions conflictuelles s’affrontent ; elle devient le nom que l’on donne à l’espace déjà purgé de ce qui dérange.

Il y a là une inversion singulière. Autrefois, les régimes autoritaires accusaient leurs opposants d’être des agents de l’étranger. Aujourd’hui, des régimes qui se réclament de la démocratie libérale reprennent, sous une forme de moins en moins soft, le même geste. La différence est de degré, non de nature. Dans les deux cas, on refuse d’admettre que le désaccord puisse être endogène, qu’il puisse naître de l’expérience réelle des citoyens, de leurs intérêts, de leurs peurs, de leur intelligence. On préfère le penser comme un virus importé.

Cette attitude a un prix intellectuel élevé. Elle empêche de voir ce qui, dans la contestation, est réellement fondé. Elle transforme la politique en une guerre de pureté morale. Elle encourage, en retour, une radicalisation des opposants, qui, se sentant systématiquement disqualifiés, n’ont plus d’autre choix que de monter le ton. Le langage politique s’appauvrit de part et d’autre. Les mots deviennent des projectiles. Nietzsche avait raison : ils puent.

Une démocratie qui ne supporte plus d’être contestée sans crier à l’ingérence ne se protège pas contre l’extérieur, mais contre son propre fondement : la possibilité que le peuple puisse avoir raison contre ceux qui prétendent le représenter. C’est là que réside le vrai scandale. Non pas que des puissances étrangères tentent d’influencer, mais que des élites intérieures aient besoin de cette fiction pour continuer à gouverner à leur guise.