Il arrive que les difficultés nous obligent à revoir nos priorités. Mais parfois, plus étrangement, c’est la réussite elle-même qui nous révèle que nous ne poursuivions peut-être pas les bonnes
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Nous connaissons tous quelqu’un qui, vu de l’extérieur, a réussi.
Un beau parcours, une carrière solide, une maison agréable, une famille, des voyages, une certaine reconnaissance, suffisamment de confort pour ne pas avoir à compter chaque dépense. Sur le papier, tout est là. Et pourtant, lorsqu’on connaît vraiment cette personne, lorsqu’on dépasse la façade, on découvre parfois autre chose : une fatigue difficile à expliquer, une insatisfaction sourde, ou cette étrange impression d’avoir passé beaucoup de temps à construire une vie qui, finalement, ne lui ressemble pas tout à fait.
Et peut-être avons-nous déjà ressenti nous-mêmes quelque chose de cet ordre.
Ce qui est troublant, c’est que cette prise de conscience ne vient pas nécessairement d’un échec.
Bien sûr, les difficultés ont cette capacité assez brutale à remettre les choses à leur place. Une maladie, une séparation, une perte, une inquiétude financière, un bouleversement professionnel ou familial peuvent soudain rendre dérisoires des choses auxquelles nous accordions énormément d’importance. Lorsque le sol bouge, on comprend vite ce qui tient encore debout.
Mais il existe une autre manière, beaucoup plus inattendue, de découvrir que notre définition du succès n’était peut-être pas la bonne : réussir.
Obtenir ce poste (ce rôle) que l’on voulait tellement. Atteindre le niveau de vie que l’on s’était fixé. Être enfin reconnu. Arriver exactement là où l’on rêvait d’arriver quelques années auparavant.
Et constater que, finalement… cela ne suffit pas.
Parfois même, cette réussite nous a éloignés de certaines choses qui comptaient davantage; du temps, de nos proches, d’une certaine légèreté, de notre créativité, de nos convictions, de la personne que nous étions avant de commencer à courir.
Cela ne signifie pas que nous avons eu tort de poursuivre ces objectifs. Je crois au contraire qu’il faut parfois aller au bout de certaines expériences pour comprendre ce qu’elles valent réellement pour nous. On peut nous répéter cent fois que l’argent ne fait pas le bonheur ; lorsqu’on en manque, la phrase paraît assez facile. Et il est évidemment beaucoup plus confortable de philosopher sur le détachement matériel lorsque le réfrigérateur est plein et que les factures sont payées.
“Quitte à pleurer, je préfère pleurer dans une Jaguar que dans un autobus.” selon la citation attribuée à Françoise Sagan.
Il faut donc se méfier des grandes leçons.
Certaines choses doivent être vécues.
Une réussite qui nous laisse sur notre faim n’était pas inutile. Un objectif qui, une fois atteint, perd soudain de son éclat n’était pas nécessairement une erreur. Il nous a appris quelque chose que nous n’aurions peut-être jamais compris autrement.
Rien n’est jamais tout à fait pour rien.
Mais au fait, qui a défini le succès ?
C’est une question que nous nous posons finalement assez peu.
Nous arrivons dans la vie avec une sorte de scénario déjà largement écrit. Il faut bien travailler à l’école, trouver sa voie, construire une carrière, gagner correctement sa vie, avoir une certaine sécurité, posséder certaines choses, être reconnu dans ce que l’on fait. Selon les familles et les milieux, le décor varie, mais l’idée reste à peu près la même : avancer, progresser, réussir.
Puis viennent les comparaisons.
Les amis qui achètent une maison avant nous. Celui qui gagne davantage. Celle dont la carrière décolle. Les réseaux sociaux ont évidemment transformé tout cela en immense vitrine où chacun peut désormais comparer les coulisses de sa propre existence au best-of de celle des autres.
Et peu à peu, sans même nous en apercevoir, nous pouvons nous retrouver à poursuivre une vie dont nous n’avons jamais réellement décidé qu’elle nous rendrait heureux.
Le problème n’est évidemment pas l’ambition.
Je trouve même assez triste cette tendance à présenter parfois l’ambition, la réussite ou l’argent comme des choses presque suspectes. Vouloir progresser, créer, réussir, offrir une sécurité à sa famille, améliorer son confort ou être reconnu pour son travail est parfaitement légitime. C’est d’ailleurs assez Français comme attitude de critiquer pavloviennement ces buts.
Le problème commence lorsque le succès devient une fin en soi, plutôt qu’un outil au service de la vie que l’on souhaite réellement mener.
Car il existe une différence immense entre ce que nous croyons vouloir et ce dont nous avons profondément besoin.
Et cette différence ne se découvre pas dans un livre.
Elle se découvre avec le temps.
Se connaître vraiment, un exercice beaucoup moins simple qu’il n’y paraît.
À un certain moment de la vie, il devient utile de faire un inventaire.
Pas forcément à la suite d’une catastrophe. Il n’est pas nécessaire de tout envoyer promener, de partir méditer six mois dans l’Himalaya ou de vendre sa maison pour ouvrir une cabane sur une plage.
Simplement s’arrêter suffisamment longtemps pour se demander : qu’est-ce qui, dans ma vie, me ressemble réellement ?
Qu’est-ce qui me donne de l’énergie ? Qu’est-ce qui m’en prend systématiquement ?
Qui et que sont mes “vampires émotionnels” ?
Quand est-ce que je me sens à ma place ?
Quelles sont les valeurs avec lesquelles je ne peux plus transiger sans me sentir progressivement en porte-à-faux avec moi-même ?
Et, question peut-être encore plus révélatrice : si personne ne pouvait voir ma vie, qu’est-ce que je choisirais différemment ?
Parce qu’une partie de ce que nous appelons nos désirs est parfois simplement le désir d’être perçu d’une certaine manière.
Ce n’est pas honteux, c’est humain, mais le reconnaître change beaucoup de choses.
On découvre alors que certaines personnes ont besoin de beaucoup plus de sécurité qu’elles ne voulaient l’admettre. D’autres, au contraire, étouffent dans une vie parfaitement sécurisée mais sans liberté. Certains ont profondément besoin de créer. D’autres de transmettre. Certains adorent le mouvement, la compétition, les grands projets. D’autres découvrent que le luxe suprême est d’avoir du temps, une maison qu’ils aiment et les gens qu’ils aiment autour d’eux.
Aucune de ces vies n’est supérieure aux autres…nous sommes d’ailleurs tous assez complémentaires, et c’est aussi cela qui est beau.
La question est simplement de savoir laquelle est la nôtre.
Et ensuite, il y a la vraie vie
C’est là que j’ai envie de mettre une énorme nuance à tous les discours sur le fameux
“alignement “.
Parce que nous ne vivons évidemment pas dans une citation Instagram.
Il y a des enfants à élever, des factures à payer, des engagements pris, parfois des parents dont il faut s’occuper, un crédit, un travail que l’on ne peut pas quitter sur un coup de tête et des gens qui comptent sur nous.
La recherche de sens n’autorise pas l’irresponsabilité.
Elle devrait même conduire à l’inverse : regarder sa vie avec davantage de lucidité.
Combien me faut-il réellement pour vivre correctement ? Quelles responsabilités sont non négociables ? Qu’est-ce que je pourrais changer sans mettre en danger ceux qui dépendent de moi ? Quels compromis suis-je prêt à accepter ? Et lesquels me coûtent désormais trop cher intérieurement ?
Ce sont des questions moins séduisantes que « Quelle est votre vie de rêve ? », mais beaucoup plus intéressantes.
Parce qu’une vie épanouissante doit aussi être une vie viable.
Le but n’est donc pas de choisir entre le réel et soi-même. Il est de trouver, progressivement, une adéquation entre les deux.
Le plus difficile est peut-être de lâcher le regard des autres
Une fois que l’on commence à savoir ce dont on a réellement besoin, un autre obstacle apparaît : il faut accepter que notre réponse ne corresponde pas forcément à la définition du succès de notre entourage.
Et cela demande parfois davantage de courage que de réussir selon les règles établies.
Parce que ralentir peut être interprété comme un manque d’ambition. Gagner moins pour vivre autrement peut être considéré comme une régression. Refuser une opportunité prestigieuse paraît absurde à celui qui aurait rêvé de l’obtenir.
Mais l’inverse est vrai aussi. Une personne peut parfaitement découvrir que son épanouissement passe par davantage d’ambition, davantage de travail, davantage de responsabilités. Elle n’a pas à s’en excuser au nom d’une nouvelle injonction qui voudrait que le bonheur consiste forcément à vivre lentement au milieu des fleurs.
Le succès n’a pas besoin d’avoir la même forme pour tout le monde.
Et c’est même probablement tout le sujet.
Arrive alors un moment où il faut s’affranchir du jury imaginaire devant lequel nous présentons inconsciemment notre existence.
Non pas pour ne plus écouter personne, ni pour devenir indifférent aux autres, mais pour comprendre que l’on ne peut pas construire toute une vie dans l’espoir d’obtenir leur approbation.
Ils ne la vivront pas à notre place.
Trouver son point d’équilibre
Avec le temps, je crois de moins en moins à l’idée d’une vie parfaite.
En revanche, je crois beaucoup à celle d’une vie cohérente.
Une vie dans laquelle ce que l’on fait n’est pas constamment en contradiction avec ce que l’on est. Où nos ambitions servent quelque chose qui compte réellement pour nous. Où l’argent reste important sans devenir l’unique mesure de notre valeur. Où nos responsabilités trouvent leur place sans engloutir toute notre identité. Où l’on peut avancer sans avoir en permanence le sentiment de s’éloigner de soi.
C’est peut-être cela que je mettrais aujourd’hui derrière le mot succès.
Non pas avoir tout, mais savoir ce qui nous suffit, ce qui nous nourrit et ce que nous voulons encore construire.
Et, curieusement, cela ne conduit pas nécessairement à devenir moins ambitieux; cela peut produire exactement l’inverse.
Lorsque l’on cesse de courir après dix objectifs qui ne nous appartiennent pas vraiment, on retrouve une énergie considérable pour poursuivre ceux qui ont du sens.
On sait davantage pourquoi on travaille. Pourquoi on économise, pourquoi on accepte certains sacrifices, pourquoi on refuse certaines choses, pourquoi on se lève le matin.
Les objectifs deviennent plus clairs et donc beaucoup plus motivants.
Ce n’est pas de l’égoïsme
Il reste une dernière idée qui me semble importante.
Chercher son propre épanouissement peut paraître terriblement autocentré à une époque où l’on parle déjà beaucoup de soi.
Mais je crois qu’il existe une différence fondamentale entre se mettre au centre de tout et prendre la responsabilité de son propre équilibre.
“ Charité bien ordonnée commence par soi-même “ ne signifie pas que le monde doit tourner autour de nous, cela signifie aussi que pour soutenir les autres, il faut avoir un endroit solide depuis lequel le faire.
Une personne apaisée est souvent plus disponible. Une personne qui ne vit pas dans une frustration permanente a davantage à donner, et est de meilleure humeur, plus facile à aborder et à vivre. Quelqu’un qui sait pourquoi il avance peut transmettre, aider, construire, prendre soin des siens et contribuer autour de lui avec beaucoup plus de force.
L’épanouissement n’est donc pas forcément le but ultime.
Il peut être le socle à partir duquel on devient plus utile.
À ceux que l’on aime d’abord, et, à notre mesure, au monde qui nous entoure.
Alors peut-être que certaines difficultés sont venues nous rappeler ce qui comptait.
Et peut-être que certaines réussites nous ont appris exactement la même chose.
Nous avions simplement besoin de les vivre pour le comprendre.
Il n’y a donc pas forcément à regretter les détours, les ambitions d’hier ou les objectifs qui nous paraissent aujourd’hui moins importants. Ils ont participé à la construction de notre boussole.
L’essentiel est peut-être simplement de penser, de temps en temps, à vérifier si elle indique encore la direction dans laquelle nous avons réellement envie d’aller.
Et si ce n’est plus le cas, avoir suffisamment de lucidité pour l’admettre et suffisamment de liberté intérieure pour changer de cap.
Béatrice
Joie, vie, liberté… ensemble. 🌹





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