Aussi loin que me porte ma mémoire, j’ai toujours apprécié Romain Gary. Je l’ai d’abord découvert à l’école sous son masque littéraire. Emile Ajar… Je ne me souviens que peu de La vie devant soi, énième roman sur la longue liste des lectures obligatoires du programme de français. Mes petites « cellules grises » se remémorent en revanche très bien le sentiment immédiat d’admiration que j’ai eu devant la prouesse d’avoir décroché le prix Goncourt à deux reprises – la première avec son vrai nom, la seconde avec son pseudonyme (faisant passer son petit cousin pour Émile Ajar). Bravade sublime à un « système » qui, dans une vision certes encore un peu naïve, me faisait déjà tousser d’ennui.
De manière fort à propos quand on évoque Gary – dont l’ode à la féminité traverse toute l’œuvre – ce sont presque toujours des femmes qui m’ont ramené aux pages du grand écrivain. J’ai apprécié ainsi, il y a quelques années, La promesse de l’aube.
La nuit sera calme n’aurait sans doute pas attiré mon attention. « Tu devrais le lire, c’est comme un entretien d’Antithèse », m’a-t-on glissé à l’oreille. J’ai bien fait de m’exécuter. Aux manettes du dialogue, le journaliste et romancier suisse François Bondy. A la réponse, un Gary chevronné, au crépuscule de sa vie, qui en dresse le bilan avec virtuosité et sincérité.
«La culture a raté la vie»
Je venais de terminer Europa. Roman moins connu, mais d’un lyrisme et d’une qualité stylistique qui rassurent sur les capacités humaines à mettre une clé de bras à l’IA. Texte brillant mais très onirique et presque déstabilisant par moment, car plusieurs niveaux de réalité s’entremêlent dans une chevauchée littéraire étourdissante. Presque schizophrénique.
Ce qu’a souhaité y décrire Gary, je l’ai appris dans La nuit sera calme : « L’Europe dont rêve Danthès [le personnage principal d’Europa, ambassadeur à Rome] est devenue impossible parce que la culture a raté la vie. Elle est restée une entité extérieure aux réalités sociales. Il n’y a pas de politique possible s’il n’y a pas eu auparavant fécondation culturelle. (…) C’est pourquoi aujourd’hui “faire l’Europe” atteint le degré le plus bas de maquignonnage, de grenouillage compétitif et d’escroquerie intellectuelle… La culture n’a absolument aucun sens si elle n’est pas un engagement absolu à changer la vie des hommes. »
Les marionnettes de l’Europe
Dans La nuit sera calme, Gary jette un regard lucide et désabusé sur l’Europe du début des années 1970. Un « club de bons vivants » dont les dirigeants espèrent encore éviter la « domination américaine » en s’américanisant par la culture, sans comprendre que le projet européen n’a toujours été qu’une « pièce dialectique sur l’échiquier de la guerre froide ». En d’autres termes : le poste avancé des intérêts américains face à l’URSS.
« Les marionnettes de l’”Europe indépendante” n’ont qu’à continuer à se trémousser : elles ne font pas l’Histoire, elles font des histoires… », écrit Gary qui ajoute, dans une intuition remarquable montrant qu’il avait bien saisi que soviétisme et américanisme étaient deux faces d’une même pièce : « La seule indépendance possible pour la France et pour l’Europe, c’est une “indépendance de civilisation” – et celle-ci se situe et se négocie là où elle se trouve, c’est-à-dire à l’intérieur d’une seule et même civilisation matérialiste acquisitive dont les deux éléments de balance, de contrepoids réciproque et d’équilibre sont les Etats-Unis et la Russie Soviétique ».
Il faudrait, pour dépasser cette réalité, « entrer en lutte contre le matérialisme, essayer de donner naissance à une autre civilisation, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas ce qu’on semble chercher. »
Au contact du réel
L’écrivain, diplomate, journaliste et voyageur se révèle être, au fil de son dialogue avec Bondy, un formidable observateur du réel. Peu porté sur l’idéologie, il scrute – avec l’œil de l’« insider » – les histoires de vie qui se présentent à lui. Avec la soif insatiable d’un ailleurs qui se dérobe inlassablement à lui.
Les Nations Unies ? Une vaste coquille vide « dévorée par le cancer nationaliste », peuplée de diplomates et de thuriféraires de la modernité qui n’ont plus aucune maîtrise sur le cours de la civilisation, dont la direction leur échappe totalement.
Nos dirigeants ? « Ils gèrent le passé. Ils se meuvent à l’intérieur d’une société qui est en fin de queue d’une civilisation. Toute société est un théâtre de répertoire, mais la nôtre est allée très loin dans l’absence de tout choix et d’inédit. »
La Suisse ? « Un blanc de dix-huit mois dans ma mémoire ».
Les Etats-Unis ? C’est « un film », un « pays qui est cinéma ». Cela veut dire que « la réalité américaine est si puissante qu’elle bouffe tout, si bien que tous les modes d’expression artistiques là-bas, sont toujours spécifiquement américains, le cinéma, le théâtre, la peinture, la musique. » L’Europe vit cette réalité, mais sans l’authenticité propre au dynamisme américain. Elle est « une supranationalité qui ne peut se faire que par les racines ». Sinon, « elle ne sera jamais qu’une Amérique à la manque ».
Les mains françaises
La domination américaine ne vient pas des Etats-Unis, dit-il, « mais d’une acceptation d’un mode de vie qui exige la création de besoins de plus en plus artificiels pour faire tourner de plus en plus vite et avec de plus en plus d’ampleur la machine socio-industrielle. Le résultat, c’est un déchaînement matérialiste annihilateur de tout ce qui fut français depuis Montaigne ».
La France, ajoute-t-il, était « une façon de vivre et de penser, ce n’était pas une Europe-prothèse… Les mains françaises, c’était vraiment une civilisation, jusqu’à ce qu’il leur soit venu des poches. Maintenant, le pays est fait de poches qu’il s’agit de remplir et d’agrandir, afin de remplir et de les agrandir encore davantage, et de les remplir encore plus... C’est ça la “domination américaine”, ce n’est pas le Pentagone ».
« Une façon de me faire chier »
Qu’est-ce que c’est, pour toi, être juif ? Demande Bondy. « C’est une façon de me faire chier », cingle Gary. Un jour, raconte-t-il, une organisation juive lui demande s’il souhaite figurer dans le Who’s who in World Jewry. Gary accepte, mais après examen de ses documents, il se voit rétorquer qu’il ne possède pas les caractéristiques requises pour être considéré comme juif (alors même que sa mère l’était).
« Il ressort que la loi, là-bas (en Israël), décide qui a droit à la chambre à gaz et qui n’y a pas droit… Les Allemands, à cet égard, avaient des vues plus larges », commente-t-il avec ironie.
Féminin contre féminisme
Sa mère a été la femme omniprésente de sa vie. Dans La nuit sera calme, il balaie d’un revers de mot les allusions psychanalysantes de Bondy faisant de leur relation la pierre angulaire de ses tourments intérieurs. Mais cette mère, d’origine slave, a sans doute conféré à l’écrivain, par le clair-obscur mystique qu’elle projetait sur sa vie, la tonalité transcendante de sa personnalité, antimarxiste par essence. Et façonné son refus du machissmo, de la virilité caricaturale et aliénante.
Pour Gary, les meilleures avancées de la civilisation sont de nature féminine. Le christianisme lui-même, dans son essence fraternelle et compassionnelle, est profondément féminin. Un féminin profondément dénaturé, cependant, quand on lui enjoint, pour s’émanciper de la domination du machissmo, d’adopter les attitudes et comportements de ce dernier.
Féministe avant l’heure, Gary aurait sans doute embarrassé nombre de commentateurs actuels. Il défendait l’émancipation des femmes tout en refusant que celle-ci passe par l’adoption des comportements et des valeurs masculines pour s’opposer aux hommes. Qu’importe ; les poubelles de l’histoire sont pleines de ces frustrations égotiques.
De Gary, reste un esprit aussi acéré que la plume qui lui servait d’exutoire. J’attends avec impatience la prochaine suggestion féminine qui m’enjoindra de poursuivre l’exploration de ses écrits.
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