Fondateur des Rencontres d’Averroès, docteur en sciences politiques et spécialiste des questions méditerranéennes, Thierry Fabre a dirigé le programme Méditerranée de l’Institut d’études avancées d’Aix-Marseille Université. Il a été le commissaire général de l’exposition inaugurale du MUCEM à Marseille, « Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen ». Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage Face aux empires : la voie méditerranéenne. Essai pour un avenir désirable, aux éditions Riveneuve.

 

1/ L’occidentalisme cherche une puissance sans limite…

La démesure, l’extension sans limites de la puissance, couplée à la suffisance de la suprématie et au vertige de l’accélération, rendue possible notamment par les technologies numériques et l’IA, témoignent de notre temps du monde. Celui de la revanche des empires, dont l’empire américano-israélien en Méditerranée est une des expressions les plus manifeste. Une telle puissance sans limite devient dévastatrice si elle ne rencontre pas de contrepoids, et en particulier la force du droit, face au droit à la force. La quasi destruction de Gaza et du Sud Liban aujourd’hui, comme celle de l’Irak hier, et peut-être de l’Iran demain, requièrent des limites. C’est ce que Camus appelait justement la pensée de midi, une pensée de la mesure face à la démesure. Mais la revanche des empires ne s’inspire pas seulement de l’occidentalisme, l’empire russe comme l’empire chinois ne sont pas en reste dans la quête d’une puissance sans limite…

2/ L’islamo-centrisme s’effrite ?

Depuis la fondation du mouvement des Frères musulmans, il y a un peu plus d’un siècle, l’islamo-centrisme est devenu ascendant et a déployé son emprise dans les sociétés arabes comme dans les imaginaires politiques. La révolution islamique iranienne, en 1979, a accéléré plus encore cette tendance jusqu’à considérer, telle une évidence que « l’islam est la solution ». Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, depuis les « printemps arabes », dont la référence n’était pas islamique. « Le peuple veut », « pouvoir civil, madania » et non islamiya, furent les slogans de ces mouvements populaires. Malgré leurs échecs, ces tendances de fond perdurent et comme le souligne justement le juriste tunisien Yadh ben Achour : « Une interprétation démocratique de l’islam est possible ». C’est tout l’enjeu et le défi pour les années à venir. C’est ce qu’une « Europe sans rivages » devrait conforter, plutôt que des pouvoirs militaires et dictatoriaux. Ces ponts, entre les deux rives de la Méditerranée, ces traits d’union peuvent favoriser des convergences dont nous avons tous le plus grand besoin. C’est ce que j’appelle la voie méditerranéenne…C’est l’exact inverse de ce qui se passe actuellement au Sahel.

3/ Qu’est-ce que pour vous la Méditerranée créatrice ?

Ce fut une hypothèse, il y a un peu plus de trente ans, lors de la publication de ce premier livre collectif. (Editions de l’Aube, 1994) Il s’agissait, pour commencer, de ne plus conjuguer la Méditerranée au passé. La Méditerranée des temples et des ruines, la Méditerranée du patrimoine et de l’héritage antique, la Méditerranée de papa ! Une telle vision passéiste et euro-centrique du monde méditerranéen passait justement à côté de l’effervescence créatrice des jeunes générations, qui sont très largement majoritaires sur les rives Sud et Est de la Méditerranée. Les européens ont bien trop tendance à l’oublier et à se faire une idée de la Méditerranée qui est fossile. Cette hypothèse d’il y a trente ans, d’une Méditerranée créatrice, là où « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles », pour le dire à travers une formule lumineuse d’Arthur Rimbaud, est désormais une réalité visible. Les scènes artistiques contemporaines sont très vives désormais et s’affirment à l’échelle internationale, dans les arts plastiques, le cinéma comme la photographie, la danse ou la musique, et ce ne sont pas des épiphénomènes, mais des expressions profondes de ces sociétés. J’en donne de nombreux exemples dans le livre… Il a par là une sève, une vivacité créatrice à travers laquelle s’invente un avenir. C’est à partir de là que nous devrions dessiner un avenir commun, plutôt que de se replier derrière une illusoire Europe citadelle, prisonnière de ses haines et de ses peurs.

Après l’Occident et la fin de la « vassalisation heureuse » vis-à-vis des Etats-Unis, l’Europe pourrait imaginer une nouvelle politique de l’esprit, comme disait Paul Valéry. « Une politique de l’esprit qui ne vise pas à ordonner le reste du monde à des fins européennes », et qui ne soit donc pas un nouveau projet d’empire. Il y a un possible sursaut et un nouvel horizon qui pourrait être dessiné, à travers cette voie méditerranéenne, qui relie autrement les deux rives de la Méditerranée.

A l’horizon de vingt ou trente ans c’est possible et c’est pensable, et cela n’est pas plus illusoire que la construction européenne. Pensons à ce qui est advenu entre les années 1930 et les années 1960, au XXème siècle… Heureusement qu’il y a eu alors quelques personnes pour imaginer l’avenir, au-delà de la guerre perpétuelle en Europe, et singulièrement entre l’Allemagne et la France. Pourquoi serions-nous condamnés au désastre et au pire ? Consentir aux ténèbres est une forme de renoncement. La Méditerranée créatrice est une « salve d’avenir » et une source d’inspiration pour notre XXIème siècle.

4/ Vous écrivez que si Israël persiste à être le bastion avancé de l’Occident dans la région, il risque de connaître le même destin que l’État croisé jadis. Dans quelle mesure la puissance militaire et l’arme nucléaire marquent cependant une différence ?

La puissance militaire et l’arme nucléaire ne peuvent rien face à la désagrégation intérieure. Comme le souligne le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Pierre Schill, dans un entretien récent avec Gilles Gressani : « si les armées gagnent les batailles, ce sont les nations qui remportent les guerres ».

L’expérience de l’Etat-Nation pour Israël est récente, elle ne date que de 1948, alors que le monde juif est lui plus que millénaire dans le monde méditerranéen. C’est une composante structurelle et même fondatrice. Je parle dans le livre de cet « héritage oublié », judéo-arabe, qui a été marginalisé, alors qu’il fut central sur le plan historique et intellectuel. Pensons à l’héritage de Maïmonide, qui écrivait en arabe. N’oublions pas que les juifs expulsés d’Espagne par les Rois catholiques, au nom de l’Occident chrétien, ont trouvé refuge dans le monde musulman, et que ces liens sont durables et profonds. Il y a une intimité judéo-arabe, que l’on connait bien, par exemple au Maroc, qui a existé également en Egypte, comme l’a si bien montré le grand historien Shlomo Dov Goiten, à travers la Geniza du Caire, ou en Irak, comme l’a raconté Ella Shohat. Toute cette histoire n’est pas celle de l’« Occident », étranger à cette région du monde et aux réalités profondes des sociétés méditerranéennes. C’est pourquoi je fais référence dans le livre aux « intercesseurs », à tous ceux qui peuvent relier et relier encore, alors que nous sommes dans le pire du pire actuellement, avec le régime politique suprémaciste israélien, qui inspire un État meurtrier.

Comment sortir d’une telle impasse israélo-arabe ? Par la force, l’humiliation, la torture, la prison, les bombardements incessants sur les civils et les attaques répétées contre la plupart de ses voisins… Où va Israël ?

Comme le disait si justement Camus, à propos de l’Algérie : « Il ne s’agit pas de crever séparèment, mais de vivre ensemble ». Cela suppose de la justice et de l’égalité. Sinon ce sera une forme de désagrégation intérieure, irréparable.