Votre livre plonge le lecteur dans le quotidien d’un professeur confronté à la réalité du terrain. À quel moment avez-vous compris que ce que vous viviez dans la salle de classe dépassait la simple expérience individuelle et révélait en réalité une transformation profonde de l’école française ?
Au moment où j’ai constaté que, même dans le privé catholique sous-contrat, la chute du niveau des élèves en grammaire et en orthographe était vertigineuse. Car on aurait tendance à penser que, au regard d’une sociologie plus privilégiée – idée reçue qu’il serait par ailleurs nécessaire de nuancer afin d’éviter les caricatures habituelles –, l’habitus de ces élèves les préserverait de ce constat. Or, il n’en est rien. Le phénomène dépasse l’ascendance familiale et les classes sociales. Si on voulait résumer à gros traits les raisons de cette transformation, qui est une forme d’effondrement, on pourrait avancer la proposition suivante : si le niveau scolaire a tant baissé en France, ce n’est pas parce que les élèves sont moins intelligents qu’auparavant, mais parce que l’institution a baissé ses exigences envers eux. J’en veux pour preuve que, lorsque j’ai remonté les exigences dans mes classes en accompagnant mes élèves dans cette hausse, ils ont été capables de s’élever au niveau que j’attendais d’eux.

« J’ai constaté que, même dans le privé catholique sous-contrat, la chute du niveau des élèves en grammaire et en orthographe était vertigineuse »

Dans votre récit, l’école apparaît comme un lieu où se concentrent de nombreuses tensions sociales, culturelles et parfois politiques. Selon vous, l’institution scolaire est-elle aujourd’hui le miroir de la société française ou bien un espace où ses fractures se révèlent de manière encore plus brutale ?
L’école est le miroir de la société française. Si les fractures semblent s’y révéler de manière plus brutale, c’est parce que les fractures de la société française sont de plus en plus grandes.

Vous décrivez un métier traversé par le découragement, la fatigue et parfois un sentiment d’impuissance. Comment expliquez-vous ce décalage entre l’idéal républicain de l’école, qui reste très fort dans le discours public, et la réalité vécue par de nombreux enseignants sur le terrain ?
Par la bêtise des décideurs qui siègent dans les étages supérieurs des rectorats et des ministères. Ils sont platoniciens et idéalistes, au sens philosophique du terme, voire idéologues, ce qui est pire. Ils imaginent des programmes pour des élèves idéaux, c’est-à-dire qui n’existent pas, persuadés que le réel se pliera à leur vision a priori et idéalisée. Or, la plupart d’entre eux n’ont qu’une connaissance chiffrée des élèves, sous forme de diagrammes ou de camemberts statistiques. Ils n’ont pas vu d’élèves réels depuis l’époque du Minitel et prétendent pourtant savoir ce qui conviendra et intéressera une jeunesse s’informant sur TikTok et YouTube. D’aucuns m’objecteront que certains d’entre eux effectuent tout de même des inspections, par conséquent qu’ils vont dans des classes, et donc qu’ils voient des élèves d’aujourd’hui, en chair et en os. Mais ce serait oublier que les élèves se tiennent généralement à carreau lorsque leur professeur est inspecté. Ils ont cette intelligence du cœur et ne veulent pas nuire à celle ou celui qui leur enseigne une matière au quotidien. En conséquence, même en situation d’inspection, ces personnes descendues de leur Olympe administratif et de leurs certitudes de graphiques ne voient pas la réalité, si tant est que leurs œillères idéologiques leur permettent de la deviner.

« Les décideurs n’ont pas vu d’élèves réels depuis l’époque du Minitel et prétendent pourtant savoir ce qui conviendra et intéressera une jeunesse s’informant sur TikTok et YouTube »

 

Dans votre livre, on perçoit aussi une réflexion sur l’autorité et la transmission. Pensez-vous que l’école française traverse aujourd’hui une crise de l’autorité, et si oui, cette crise vient-elle principalement de l’institution, de la société ou d’une transformation plus profonde du rapport au savoir et à la figure du professeur ?
De tout cela à la fois. L’école étant le miroir de la société française, c’est la société dans son ensemble qui traverse une crise d’autorité. Cela s’observe chez nombre de parents, qui préfèrent être « potes » avec leurs enfants plutôt que d’assumer leur apprendre la frustration, apprentissage pourtant primordial pour devenir des adultes responsables.

Votre témoignage interroge aussi la manière dont les enseignants sont perçus dans l’espace public. Avez-vous le sentiment que la parole des professeurs est aujourd’hui suffisamment entendue dans le débat sur l’éducation, ou bien que ceux qui vivent l’école au quotidien restent paradoxalement les moins écoutés ?
Non seulement ils ne sont pas suffisamment écoutés, mais l’institution tente coûte que coûte de les bâillonner. Regardez ce qui est récemment arrivé à William Lafleur, msieurleprof sur les réseaux sociaux. Après avoir quitté l’Éducation nationale, cet ancien professeur d’anglais a publié en 2023 un livre chez Flammarion, L’Ex plus beau métier du monde, dans lequel il décrit notamment une inspection humiliante qu’il a subie, sans nommer l’inspecteur qui l’a traité de cette manière inappropriée et inacceptable. Il a été traduit devant le tribunal correctionnel de Toulouse pour diffamation par ledit inspecteur le 24 février dernier (jugement rendu le 19 mai prochain). Depuis la sortie de Foi de prof, où je relate également un entretien au rectorat qui a viré à la tentative d’humiliation, j’ai reçu des centaines de témoignages qui confirment une maltraitance de l’institution à l’égard des professeurs, public et privé confondus. Il existe une omerta institutionnelle. On ne veut pas que les parents, les élèves et, au sens large, les citoyens connaissent les dessous peu glorieux de l’Éducation nationale en tant qu’institution. Pourtant, la question de l’éducation en France n’est-elle pas l’affaire de tous, notamment parce que nos impôts la financent ?

« Il existe une omerta institutionnelle. On ne veut pas que les parents, les élèves et, au sens large, les citoyens connaissent les dessous peu glorieux de l’Éducation nationale en tant qu’institution »

Au fil des pages, votre livre laisse apparaître une question plus large que celle de l’école : celle de la transmission culturelle et civique. Selon vous, l’institution scolaire est-elle encore en mesure de transmettre un socle commun de références et de valeurs dans une société de plus en plus fragmentée ?
Oui, à condition de renouer avec l’exigence dont je parlais au début de notre entretien, ce qui veut dire cesser de considérer que la grammaire et l’orthographe sont des outils fascistes de ségrégation sociale, ce qui veut dire cesser de confondre autorité et autoritarisme, ce qui veut dire cesser d’assimiler rigueur et rigorisme. L’autorité, la rigueur et l’exigence sont des cadeaux faits aux enfants et aux adolescents, surtout pour les plus défavorisés qui n’ont que l’école publique pour s’en sortir. Il est temps de sortir de l’utopie et du pédagogisme hérités de 1968, c’est-à-dire d’une certaine idéologie hélas toujours à l’œuvre.


Après l’écriture de ce livre et les réactions qu’il suscite, pensez-vous que le regard porté sur l’école française est en train d’évoluer dans l’opinion publique, ou bien que le pays reste encore largement dans le déni face aux difficultés structurelles que vous décrivez ?
Je l’espère. J’ai foi dans la jeunesse, mes élèves m’ont prouvé que nous pouvions avoir foi en eux et dans leurs capacités. À condition de sortir du déni dans lequel l’institution, encore une fois par idéologie, s’est enfermée depuis trop longtemps. N’oublions pas les mots de Jean-François Revel : « L’idéologie, c’est ce qui pense à votre place. » Pensons par nous-mêmes, et pour cela partons du réel tel qu’il est et non tel qu’on aimerait qu’il soit. Sinon, nous irons dans le mur.

 

Harold Cobert, « Foi de prof » Editions du Rocher