1
Lorsque le réveil a sonné, lundi matin, des enclumes tintaient dans mon crâne. La soirée du dimanche avait débordé d’alcool, mais sans être festive pour autant. Bien au contraire. Nous avions bu, bu, et bu encore. Moins pour oublier que pour supporter l’événement.
Je tâtai l’espace à mes côtés dans le lit. Vide. Leïla était sûrement déjà partie au boulot, ou alors elle n’avait pas dormi ici, je ne me rappelai plus. J’avais fait mon possible pour la consoler, mais j’avais échoué. Nos copains de la soirée n’avaient pas eu plus de succès. Elle avait pleuré autant que nous avions bu.
Nous avions été plusieurs à merder, mais je me sentais responsable de son chagrin. J’avais cessé de voter depuis des années, par lassitude et parce que l’abstention était devenue ma petite rébellion insignifiante contre le monde politique. Pourtant, quand le visage de Jordan Bardella s’était affiché sur les écrans à vingt heures, je m’étais figé. Incapable de bouger. Lâche, j’avais fui le regard de Leïla pendant de longues secondes. De toute façon, elle n’y voyait plus : ses larmes coulaient, abondantes, et sillonnaient son visage comme l’eau qui ravine un paysage. Quand je l’avais enlacée, elle avait au moins eu la délicatesse – ou était-ce juste l’accablement ? – de ne pas me repousser. Après cet instant de sidération collective, quelqu’un avait sorti les bouteilles, et nous avions plongé dans l’ivresse pour grapiller quelques heures de grâce.
Je ne me souvenais plus comment j’étais rentré chez moi, ni Leïla avec moi ou chez elle. Pas grave, je l’appellerai dans la matinée. En attendant, j’avalai une aspirine, et me glissai sous la douche.
2
En sortant de mon immeuble avec précipitation pour filer au métro, je manquai de m’étaler sur un sac d’ordures jonchant le trottoir. Je me rattrapai à la poubelle verte qui dégorgeait d’immondices. Les éboueurs avaient fait la grasse matinée. « Bravo ! Ça commence bien la présidence Bardella ! », ne puis-je m’empêcher de commenter à voix basse, tout en sachant que l’extrême droite ne gérait pas la collecte des déchets parisiens.
Durant tout le trajet jusqu’à Bercy, je ne levai pas la tête de mon smartphone, absorbé dans la lecture des journaux en ligne, qui répétaient tous la même chose. Primo, cette élection était un « coup de tonnerre ». Secundo, je paraphrase, nous allions en baver mais la France s’en sortirait. Comme mon abstention en témoignait, je n’étais pas une personne très politisée. Je me sentais mollement de gauche, comme la plupart de mes amis, de mes voisins et de mes semblables qui possédaient un statut social identique : bonnes études, bon job, belle vie. Pour ma défense, j’étais parfaitement conscient de mon conformisme apathique, contrairement à nombre de mes collègues au service de prévision du ministère de l’Économie et des Finances qui, eux, persistaient à se penser comme des rebelles parce qu’ils votaient au centre.
J’éprouvais une certaine appréhension à la perspective de la réunion d’équipe qui nous attendait, comme tous les lundis. J’avais beau savoir que, même si les gouvernements passaient Bercy restait, je craignais tout de même quelques soubresauts. Ou alors j’aurais définitivement raison : voter ne servait à rien.
Des consignes spéciales avaient dû être données ce matin, car je rentrai dans le bâtiment du ministère comme dans un moulin. Un agent de sécurité débordé avait ouvert tous les portiques et désactivé le contrôle des badges. En arrivant à mon poste, je constatai que mes camarades de bureau avaient dû connaître un réveil encore plus calamiteux que le mien, car j’étais un des premiers à embaucher, ce qui n’arrivait jamais.
Ils finirent par surgir et je les rejoignis à la machine à café. Le sujet principal de leur discussion ne concernait pas la nouvelle situation politique, mais des préoccupations plus terre à terre : l’absence de ramassage des poubelles qui frappait tous les quartiers, même le XVIe, la difficulté à commander un VTC, et les nounous absentes juste quand il ne fallait pas. Phénomène étrange, plusieurs boulangers n’avaient pas levé le rideau ce matin.
Ce genre d’échange me lassant assez vite, je regagnai mon poste de travail ; je devais finaliser un rapport prévisionnel sur les impacts de la dérégulation du marché de l’électricité en période hivernale. Avant de m’isoler sous un casque anti-bruit, je passai un coup de fil à Leïla. Qui ne décrocha pas. Plutôt que de laisser un message, je tapai un SMS rapide : « Tout va bien, ma belle ? Je suis à tes côtés et je t’embrasse fort. »
3
Lorsque je levai finalement le nez de mon ordinateur vers 13h25, tous mes collègues avaient déserté pour rallier la cantine. N’ayant que 35 minutes pour déjeuner avant la réunion de service, je décidai de me faire livrer un sandwich. Sortant mon portable, je constatai que Leïla ne m’avait pas répondu. Je lançai l’application Deliveroo. Bug. Impossible d’accéder au menu. Je me rabattis sur Just Eat. Une bannière m’avertit : « Suite à un incident indépendant de notre volonté, nos délais de livraison sont exceptionnellement de 150 minutes au minimum. » Deux heures et demi !? Je laissai tomber. J’ouvris Uber Eats. Bien que ne goûtant guère à la multinationale américaine, j’avais faim. Je pris soin de sélectionner un fast-food du quartier assez mal noté afin de m’assurer que je serais livré rapidement, mais je ne reçus aucune confirmation de ma commande. Décidément, rien ne fonctionnait aujourd’hui !
Un petit fond d’angoisse émergeant, je composai le numéro du restaurant pour vérifier qu’ils étaient bien sur le coup de mon bagel-saumon-roquette-salade-de-fruits-Kombucha. Il fallut quinze sonneries au bas mot avant qu’un type mal embouché ne décroche et me houspille : « Vous débarquez de la lune ou quoi ? On n’a plus de cuistot, les produits frais n’ont pas été livrés, personne nulle part ne nous répond et Monsieur exige son bagel ! Rappelez dans cinq ans ! » Et il me raccrocha au nez.
Il était 13h50 et mon estomac perdait patience. Je farfouillai dans mes tiroirs et dénichai une vieille barre de céréales à moitié racie.
Quelque chose ne tournait pas rond depuis ce matin. Je n’étais pas mystique, encore moins croyant, et même si je l’avais été, nulle prophétie n’augurait de plaies divines en cas d’élection de l’extrême droite à l’Élysée. Les mouches, les grenouilles ou les sauterelles ne tombaient pas du ciel.
À 14 heures pile, Armand, notre chef de service, pas même trente ans, sorti dans la botte de l’ENA, apparut devant nous et, sans un mot de salutation, annonça d’emblée : « Vous connaissez tous la situation, qui est fort grave… » Tiens. On ne faisait peut-être pas de politique à Bercy, mais je me pris à imaginer que nous allions entrer en résistance contre l’Élysée. L’inspection des Finances dans le maquis !
Pas du tout. Armand se gratta la gorge avant de poursuivre : « Nous venons d’obtenir la confirmation du ministère de l’Intérieur, qui valide ce que vous avez tous constaté depuis ce matin : tous les immigrés ont disparu du territoire national. »
Le brouhaha qui s’éleva me fit réaliser que mes collègues discutaient depuis plusieurs heures de ce sujet pendant que je m’étais isolé sous mon casque anti-bruit. D’ordinaire, nous sommes une équipe disciplinée avec le sens de la hiérarchie. Mais aujourd’hui, la tension était trop forte et l’un de mes collègues ne put se retenir d’interrompre Armand : « Tous ? Vous êtes vraiment sûr ? »
Pour une fois, l’énarque ne s’offusqua pas de cette impudence. « Oui, tous », répondit-il d’un air affligé. Puisque la brèche avait été forcée, les interrogations fusèrent : « Et les deuxièmes générations ? » « Est-ce que cela concerne aussi les membres de l’UE ? » « Mon fils a la double nationalité franco-britannique, il était encore là ce matin. Comment ça se fait ? »…
Je songeai immédiatement à Leïla. Née en Algérie, je réalisai que mon amoureuse avait bel et bien dormi avec moi, dans mon lit, et s’était évanouie durant la nuit. J’avisai l’écran de mon smartphone : toujours pas de message. Du bout des doigts, sans me faire remarquer, je l’appelai. Ça sonnait toujours dans le vide. Dépité, je comptabilisai mes collègues : aucun ne manquait à l’appel. Pas étonnant : tous étaient blancs et nés en France. C’était Bercy : pas l’ombre d’un métis dans les parages.
Au bout de plusieurs minutes à subir le feu roulant des questions, notre chef en eut soudain ras-le-bol : « Je n’ai pas plus d’informations à vous transmettre. Nous ferons un nouveau point dans les jours qui viennent. En attendant, retournons tous au travail ! » Je sentis un flottement parmi notre cohorte pourtant disciplinée : nul n’avait envie de retrouver ses tableurs et ses calculatrices. Des millions d’êtres humains s’évaporant sans crier gare, ça méritait quand même une pause extra-syndicale. D’ailleurs, à ce propos, de combien de personnes parlait-on ? Le site internet de l’Insee nous répondit 7 millions, dont 2,5 millions nées à l’étranger mais naturalisées françaises, soit approximativement 10% de la population.
Un débat s’engagea dans l’open space. Certains jugeaient ce chiffre sous-estimé, il suffisait d’observer une rame de métro à l’heure de pointe. D’autres expliquaient doctement que cette statistique omettait les illégaux, argument contesté par ceux qui défendaient le contraire ; une poignée se posait la question de savoir si les étrangers nés en France (0,7 million) comptaient… Ce n’était pas une discussion glorieuse à observer : un aréopage de Blancs bien portants entre 30 et 50 ans, s’échinait à cerner le périmètre statistique exact d’une population d’individus évaporés. Un vieux refrain de Charlélie Couture me traversa l’esprit, qui chantait (avec ironie, je précise) : « Les étrangers qu’on préfère encore, c’est les étrangers de couleur… parce qu’on les repère de loin. »
On en était là…
4
Étant donné les circonstances, Armand ne me demanderait rien avant la fin de l’après-midi. Je décidai donc d’aller m’aérer l’esprit dans le parc de Bercy. Je remarquai rapidement l’absence du point de deal habituel et d’une petite moitié des sans-abris, mais je notai aussi les détritus sur les pelouses et les stands à barbapapa fermés sur les pleurs des enfants. Surtout je songeai à Leïla. On avait évoqué la possibilité de vivre ensemble, de fonder une famille. Je ne pouvais pas admettre que tout cela était révolu. Je m’assis sur un banc pour ravaler mes sanglots.
Je repassai au bureau récupérer ma sacoche avant de rentrer chez moi – plusieurs de mes collègues avaient déjà opté pour une journée raccourcie, notamment ceux dont les baby-sitters ne feraient pas la sortie des écoles pour récupérer leurs gosses. Je grimpai sur un vélo partagé, et le trajet qui me ramena jusqu’à mon domicile, dans le XXe arrondissement – « le plus bigarré » de Paris le qualifiait-on avec le sens de la litote – me permit de constater le nombre impressionnant de rideaux de fer abaissés et, conséquemment, de passants déconfits, trouvant porte close chez l’épicier, le primeur, le coiffeur ou devant la boutique de réparation de téléphones portables.
Chez moi, j’allumai une chaîne d’information en continu et m’écroulai sur le canapé. Les présentateurs répétaient en boucle ce que j’avais déjà appris, et tendaient le micro à de soi-disant experts qui en savaient encore moins. Le Rassemblement national, lui, ne perdit pas de temps à clamer victoire : « On vous avait promis du changement, et bien le voici ! » Jordan Bardella, Marine Le Pen et leurs lieutenants, leurs militants et tous les pleutres (ceux des « Je ne suis pas raciste, mais le bruit et les odeurs quand même ! », de « J’ai un ami noir », de « Ma nounou est très bien avec les enfants ») voyaient leurs rêves se réaliser avant même que leur champion ne soit intronisé.
Pendant un moment, j’entretins l’idée que la disparition des immigrés était volontaire. Un acte de résistance, le résultat d’années d’organisation clandestine, qui avait échappé à nos radars à nous, tous ceux dont la survie n’était pas en question, tous ceux qui n’avaient pas à craindre qu’on les renvoie dans un « chez eux » qu’ils n’avaient jamais ou peu connu. Des millions de personnes qui refusaient de subir, cinq années durant, la haine, les vexations, les injustices, le mépris, la relégation, les expulsions, le statut de bouc-émissaire, et qui organiseraient la révolte depuis le lieu où ils s’étaient réfugiés. Si c’était le cas, ils s’étaient montrés sacrément malins, et bien plus courageux que nous tous. Hélas ma nature pessimiste, me conduisit rapidement à écarter cette hypothèse. La planète avait beau être grande, elle ne l’était pas tant que ça. Où auraient-ils pu trouver asile ?
J’avais faim. Saisissant mon portable, je réalisai ma bévue. Plus de livraisons à domicile. Les « arabes du coin » fermés. Et, à supposer que les supermarchés soient ouverts, il y aurait une queue dissuasive à la seule caisse tenue par un employé jugé suffisamment français pour ne pas s’être évaporé. Ou alors quoi ? Avoir été banni ? Enfermé ? Exilé ? Merde ! On n’en avait aucune idée… Je refusai de considérer les hypothèses les plus noires et me concentrai sur mon problème immédiat : mon ventre. J’envisageai d’aller voler quelque chose au supermarché, en me disant que les vigiles devaient s’être évanouis eux aussi, mais j’y renonçai. Si les immigrés réapparaissaient soudainement, leurs patrons seraient capables de leur imputer les pertes d’inventaires… Je me contentai donc d’un paquet de cacahuètes entamé, d’un yaourt périmé et de deux bières oubliées au fond du réfrigérateur. Misère.
5
Les jours suivants s’écoulèrent sans que les disparus ne ressuscitent. Lorsque j’étais dans ma chambre, je plongeais mon visage dans le tee-shirt que Leïla avait laissé sur la chaise, humant son odeur qui se dissipait et qui n’existerait bientôt plus que dans mes souvenirs. Ça me retournait le cœur. Je devinai que des millions de concitoyens éprouvaient le même sentiment, ayant perdu un être cher, un camarade, un cousin par alliance, un ami d’enfance voire un enfant adopté hors des frontières.
La société dans son entier était à l’arrêt. Il était devenu laborieux de se nourrir. Plus de commandes ni de vente par correspondance ; les centres d’appel étaient saignés de leur personnel, de même que les sociétés d’acheminement, les fameux pros du « dernier kilomètre ». La plupart des tabacs parisiens étaient fermés, de même que de nombreux bistrots. Plus de sushis, plus de couscous brochettes, plus de phở, plus de currys, plus de yassa… L’effondrement gastronomique… Les marchés n’étaient qu’une succession d’étals vides. Les rues commençaient à puer la décharge publique en dépit de la mobilisation de tous les personnels de bureau et du recours aux intérimaires. Il y avait embouteillage dans les hôpitaux, surtout aux urgences, les services d’ambulance ne roulaient plus. Faute de passage des aides à domicile, des personnes âgées commençaient à mourir chez elles, souvent dans des conditions atroces de saleté ou de dénutrition. La moitié des profs de maths du pays avaient disparu, et des milliers de collégiens et de lycéens glandaient en attendant le recrutement et la formation de nouveaux enseignants, quand bien même les candidats ne se pressaient pas au portillon.
Malgré cette situation critique, le Rassemblement national jubilait en déclarant advenue l’ère du plein emploi promise depuis un demi-siècle. Le service de communication du tandem Le Pen-Bardella turbinait pour organiser des opérations médiatiques destinées à promouvoir ce « succès ». On y voyait des chômeurs – blancs et lestés de leurs accents régionaux arriver à Pôle Emploi et en ressortir cinq minutes après avec une fiche d’embauche en CDI. Les médias dociles donnaient la parole à des habitants qui se félicitaient que leurs quartiers soient devenus « plus sûrs ». Des maires se déclaraient ravis de la « dékebabisation » de leurs centres-villes. Des banlieusards se félicitaient de la diminution des embouteillages.
À Bercy, où je continuais de me rendre quotidiennement malgré un manque d’entrain grandissant, nous avions l’œil dans la longue vue. Et ce que l’on observait ne nous emballait guère. Le ministère de l’Agriculture fut le premier à sonner l’alarme. Le mois de juin arrivait et des récoltes pourrissaient sur pied. Les saisonniers n’étaient pas venus les ramasser, et on anticipait une augmentation considérable des prix, suivie à court terme d’une pénurie de fruits et légumes. C’était inédit en France depuis au moins plus d’un siècle. Ce fut ensuite au tour des professionnels du BTP de se mettre à vociférer. La quasi-totalité des chantiers étaient à l’arrêt ou sévèrement ralentis. Les pénalités de retard qui leur étaient infligées s’accumulaient à des niveaux stratosphériques. Les entreprises avaient pioché toutes les ressources disponibles dans les agences d’intérim, mais, comme l’avait confié un grand patron en des termes peu amènes : « Quand ou racle le fond du tonneau, on ramasse la lie. » Tout le monde répétait de manière moutonnière depuis des générations « lorsque le bâtiment va tout va » : on allait pouvoir le vérifier car, dans le béton, ça n’allait plus du tout.
6
Armand déboula un matin pour nous commander toutes affaires cessantes des scenarii sur l’évolution des comptes publics. La brusque disparition des immigrés signifiait moins d’activités dans les commerces, moins de recettes fiscales directes et indirectes, moins de cotisations sociales. Les premiers calculs nous effarèrent. Tous les indicateurs déraillaient : trou budgétaire drastique, déficit de l’assurance-maladie et des régimes de retraite, fermetures d’entreprises en cascade…
Aucune personnalité politique n’avait jamais eu le courage d’affirmer ces dernières décennies ce que tous les économistes sérieux savaient : les immigrés rapportaient plus qu’ils ne coûtaient au pays. Plus jeunes, moins malades, ils cotisaient pour les retraites et l’assurance chômage sans toujours en profiter. Ils épargnaient aussi davantage. Ils créaient dans nos théâtres, ils inventaient nos vaccins, ils géraient d’énormes data centers, ils s’occupaient de nos enfants pour qu’on puisse aller bosser…
À ma grande surprise, le ministre choisit de rendre notre travail prospectif public. Lui qui, issu de l’ancien gouvernement, avait conservé sa position auprès de Bardella pour « rassurer les marchés », lui qui s’était toujours abrité derrière Bruxelles, Matignon ou la doxa économique, lui qui avait tout au long de sa carrière pris garde à ne jamais se mouiller, fit preuve d’une once de courage. Son communiqué de presse fit l’effet d’une bombe.
Tout ce que les Français considéraient comme cher à leur cœur ou à leur portefeuille était maintenant sur le billot : un système de santé efficace, universel et bon marché, une assurance chômage généreuse, un taux d’imposition finalement assez raisonnable au regard des bénéfices, une école publique de qualité, des équipements sportifs et des activités culturelles pris en charge par la collectivité…
Évidemment, le nouveau président éructa contre cet « esprit défaitiste » et les « élites mondialisées de la haute fonction publique », en promettant tout à la fois la dissolution de notre unité de prospective, le retour des frontières, la sortie de l’UE et un coup de balai historique au sommet de « l’État profond ».
Notre ministre fut prié de faire ses valises, mais la boîte de Pandore était désormais grande ouverte : tous les Français pouvaient évaluer par eux-mêmes ce qui se dessinait à l’horizon. Il ne s’agissait plus de complications individuelles comme la difficulté de faire ses courses après 21 heures mais d’un bouleversement intégral et systémique de la société. Dix pour cent de la population se volatilisait et la France s’effondrait.
Les jeunes, en particulier, se désespéraient. Twitch, Tik-tok et les autres plateformes avaient perdu de leurs superbe : se marrer et se distraire entre « Blancs » ressemblait à un enterrement. Sans parler du championnat de France de football qui était devenu inregardable, ou des fêtes qui ne se remplissaient pas faute de DJ potable. Les salles de cinéma, par contre, faisaient le plein depuis qu’elles avaient eu l’idée de lancer de grandes rétrospectives Costa-Gavras, Raoul Peck ou Mehdi Charef… Que des films réalisés par des immigrés avec de l’argent tricolore venus enrichir la Cinémathèque française et le CNC.
Notre étude constitua le point de départ de la campagne électorale des législatives, prévues cinq semaines plus tard, en réveillant l’opposition qui, jusqu’ici pansait ses plaies sous anesthésie. Finies les batailles picrocholines en circonscription, les punchlines sur twitter : on en revint brutalement aux fondamentaux. Le mode de vie à la française n’était plus menacé par le voile, les jeunes, l’esprit de Mai 68, ou l’écriture inclusive, mais par l’absence de ceux qui étaient auparavant dénoncés comme des agents de la « décivilisation », de « l’ensauvagement » ou du « grand remplacement ».
Puisqu’une opposition disposée à faire front commun commençait à émerger, l’extrême droite se mit à évoquer le spectre de la guerre, vieux ressort des faibles. Éric Zemmour, qui occupait le Quai d’Orsay, déclara que la disparition des immigrés était une manœuvre des pays étrangers, en particulier ceux d’Afrique sahélienne et du Maghreb, pour affaiblir la France. Et que, si ça se trouvait, les évaporés s’étaient réfugiés dans leurs pays d’origine. S’il le fallait, Paris irait « les récupérer par la force de nos chars Leclerc et de nos Rafale pour les remettre au turbin ! » Cet argument était désormais repris en boucle par Bardella, Le Pen et leurs alliés : il fallait une bonne guerre pour faire oublier aux Français que le Grand Déplacement présageait d’une Grande Extinction à côté de laquelle le Grand Remplacement passerait pour une aimable partie de pêche.
7
Malgré le spectre d’un conflit, je m’étais transformé en fantôme. J’avais posé tous mes congés, je déprimais, et ne sortais plus de mon appartement que lorsque c’était impératif, tout en détestant y rester car il était sale, faute de femme de ménage. Je m’enfonçais dans une lente spirale cafardeuse qui faillit me faire rater l’élection législative. Réveillé par un texto des parents de Leïla qui, depuis Alger, me rappelaient à mon devoir d’électeur, je me rendis pour la première fois depuis des années dans mon bureau de vote et, sous le regard hostile des assesseurs du Rassemblement national, je glissai mon bulletin dans l’urne.
À vingt heures, je n’eus pas le courage d’allumer mon téléviseur. Je m’étais réfugié devant ma console de jeu pour tuer des zombies, mais comme mon téléphone n’arrêtait pas de vibrer, je finis par consulter les alertes. Les médias parlaient d’un raz-de-marée comme on n’en avait jamais vu en France. Une participation exceptionnelle de 95% aboutissait à des résultats qui l’étaient tout autant : le parti de Marine le Pen était littéralement balayé de la carte électorale. Même si les résultats définitifs ne seraient connus que dans la nuit, tous les instituts de sondages lui prédisaient un maximum de 10 députés sur 577 à l’Assemblée nationale.
Le président Bardella hurla à la fraude en compagnie de ceux, venus de la droite dite républicaine et de la gauche souverainiste, qui s’étaient ralliés à son panache brun afin de croquer une part du gâteau. Mais ils n’y purent pas grand-chose. Le raz de marée était trop puissant.
Il s’agissait de la première bonne nouvelle de ces dernières semaines et je passai le reste de la soirée scotché à mon téléphone, à échanger avec mes amis et ma famille. Personne n’ayant organisé de soirée électorale, peu désireux que nous étions de revivre le trauma de la précédente, nous restâmes chacun chez nous à commenter le résultat à distance. Sur le coup d’une heure et demie du matin, après avoir éclusé tous les fonds de bouteille qui me restaient, je me traînai jusqu’à mon lit où je m’effondrai tout habillé.
8
Le lendemain matin, je me réveillai en pestant : il était huit heures et l’alarme n’avait pas fonctionné. Elle était désactivée, ce qui n’arrivait jamais. Je la maintenais en permanence allumée pour éviter ce genre d’incident. Je maugréai en me levant lorsqu’un arôme assez fort de café parvint à mes narines. J’avais dû laisser la fenêtre ouverte et l’odeur émanait de l’appartement voisin.
Sauf que lorsque j’ouvris la porte de la salle de bain, j’entendis une voix me demander : « Je sais que tu vas m’en vouloir parce que je t’ai laissé dormir tard, mais j’ai fait du café et j’ai été acheté des croissants ! »
Comme un personnage de dessin animé au ralenti, mon torse se pencha vers l’arrière afin d’apercevoir qui me parlait depuis la cuisine : c’était Leïla, assise, juste vêtue d’une de mes chemises, croquant un morceau de viennoiserie, penchée sur le journal. « T’as vu ? On les a bien niqués ces connards de racistes ! », commenta-t-elle sans lever la tête. « Bonjour pour gouverner et appliquer leur programme avec neuf députés à l’Assemblée ! »
Leïla était revenue !
Je restai un moment bouche bée. Puis, je me penchai à la fenêtre : les poubelles avaient été ramassées, les camions de livraison stationnaient en double file, les gamins du quartier s’en allaient à l’école en chahutant, toutes couleurs de peaux mélangées.
9
Il me fallut du temps pour me remettre de ma surprise. Je n’étais pas le seul. Nous, les « survivants », évitions de partager notre émotion et nos hypothèses sur ce qui avait bien pu se passer. Hallucination collective ? Cauchemar partagé ? Faille spatio-temporelle ? Une forme de culpabilité nous habitait.
Heureusement, les rues de Paris resplendissaient de nouveau – façon de parler. Je présentai mon badge en souriant aux vigiles du ministère, Armand annula toutes nos études prospectives sur la « France des 90% », je commandai un succulent sandwich qui me fut livré par un jeune homme basané en sueur sur son vélo, et je fis même un crochet au coin du parc pour acheter un peu d’herbe aux jeunes du quartier, histoire de célébrer le retour de Leïla, que je retrouverais ce soir.
Un mot d’ordre fut lancé sur les réseaux sociaux : vendredi soir, grande « Fête du Retour » dans toute la France, tout le monde dehors pour danser sur des musiques métissées et manger des plats allochtones. Le jour dit, on n’avait jamais vu autant de personnes sur les places et les avenues de l’Hexagone depuis la Libération, buvant du rhum et de la cachaça, mangeant des bananes plantains frites et du méchoui, dansant la merengue et la salsa. Cela dura toute la nuit, et la journée et la nuit suivante jusqu’au dimanche matin où il fallut bien aller dormir. Avec Leïla, nous avions parcouru toutes les rues de notre quartier, faisant des incursions chez nous pour grappiller quelques heures de sommeil et de câlins, avant de repartir pour un tour. Nous avions ainsi rencontré le nouveau député de notre circonscription, un habitant de la cité voisine, novice en politique mais déterminé à circonscrire l’influence de Bardella dans sa forteresse assiégée de l’Élysée. Avec lui, nous avions mis sur pied ce qui serait sa première proposition de loi : faire du jour du retour des immigrés la nouvelle fête nationale ! Lui y croyait, moi un peu moins, mais cela valait le coup d’être tenté.

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