La saga de l’affaire Jeffrey Epstein retient toujours, cinq ans après son décès, l’attention des médias qui fouillent parmi les millions de documents rendus publics par la justice américaine, à la recherche des personnages politiques ou culturels célèbres aux États-Unis, en France et ailleurs dans le monde qui auraient échangé avec ce prédateur sexuel condamné une première fois à 18 mois de prison en 2008 (il en a purgé 13) pour avoir sollicité des mineures à des fins de prostitution. Comme on sait, il fut incarcéré une seconde fois en juillet 2019, mais le procès n’eut pas lieu car il est curieusement mort dans sa cellule un mois après son arrestation. La thèse officielle veut qu’il se soit suicidé.

Or, malgré les milliers d’articles écrits au sujet de ses multiples relations avec les grands de ce monde, un aspect jusqu’ici négligé mais très intéressant du point de vue de la sociologie des sciences et de l’enseignement supérieur est la façon dont Epstein a su s’entourer de ce que j’appellerais des « scientifiques courtisans » qu’il appâtait avec sa généreuse – et apparemment désintéressée – philanthropie scientifique. Il possédait en quelque sorte une compréhension intuitive et spontanée des relations entre les formes de capital définies par Pierre Bourdieu : économique, social, culturel et symbolique.
N’ayant jamais obtenu de diplôme universitaire, il avait enseigné les mathématiques pendant quelques années dans un collège avant de faire fortune comme gestionnaire financier. Fortement intéressé par les sciences, sans toutefois posséder de formation académique sérieuse dans aucune d’elles, il utilisa sa fortune pour obtenir un accès personnel à de nombreux scientifiques renommés en leur offrant de l’argent.
Nous pouvons suivre en détail sa stratégie grâce à deux rapports importants commandés à l’automne 2019 par l’Université Harvard et le MIT, deux institutions avec lesquelles Epstein a développé des relations étroites par l’intermédiaire de certains de leurs professeurs, cherchant ainsi à bénéficier d’un effet halo lié au fait d’être associé à des personnes et à des institutions prestigieuses.
Le fait qu’Epstein possédait une sorte de compréhension spontanée de la possibilité de convertir son énorme capital économique en capital social et symbolique apparaît clairement dans un entretien de janvier 2003, dans lequel il explique que ce qui importe n’est pas « qui vous êtes, mais avec qui vous avez été en contact ». Très bien introduit et visible dans le milieu financier, Epstein attira l’attention du Harvard Office of Alumni Affairs and Development, qui commença à le courtiser comme donateur potentiel. Comme l’indique le rapport, « à partir de 1992, certains des dirigeants les plus hauts placés de l’Université rencontrèrent Epstein afin de solliciter son soutien ». Ces démarches finirent par aboutir et, entre 1998 et 2006 – c’est-à-dire avant sa première arrestation – il fit don d’environ 8,5 millions de dollars à Harvard, dont 6,5 millions furent spécifiquement consacrés à la création du Program for Evolutionary Dynamics (PED), dirigé par le biologiste mathématicien Martin A. Nowak. Cet argent permit à Nowak de louer des espaces de recherche pour son équipe.
Le fait intéressant ici est que, contrairement aux contributions philanthropiques habituelles provenant de grandes fondations, qui demeurent généralement assez formelles, Epstein aimait entretenir des relations personnelles étroites avec les scientifiques qu’il choisissait de financer et aimait les rencontrer pour discuter de leurs recherches. Il fit de même avec des scientifiques du MIT et venait fréquemment à Boston pour tenir des réunions avec un cercle restreint de scientifiques issus des deux institutions.
Que ces rencontres lui donnaient le sentiment – et l’illusion – d’être en quelque sorte sur un pied d’égalité avec les scientifiques de haut niveau avec lesquels il discutait est rendu plausible par un commentaire du psychologue de Harvard Steven Pinker qui, sans avoir bénéficié de son argent, avait été attiré dans le cercle social d’Epstein par des amis communs. Interrogé sur sa participation à des réunions avec lui, il déclara : « Je l’ai trouvé être un kibitzer et un dilettante – il changeait brusquement de sujet, à la manière d’un TDA [trouble du déficit de l’attention], écartait une observation par une plaisanterie adolescente et privilégiait ses propres intuitions plutôt que des données systématiques ».
Au MIT, Epstein développa également des liens étroits avec le physicien Seth Lloyd et, en 2012, lui donna 100 000 dollars pour ses recherches, lui demandant régulièrement s’il avait besoin de davantage. En 2017, Lloyd lui a même demandé des fonds pour couvrir son année sabbatique, ce qu’Epstein a accepté et lui a fait parvenir $125,000 par l’entremise de l’une de ses fondations philanthropiques (Gratitude America). Le rapport du MIT mentionne d’ailleurs que Lloyd – qui conteste les conclusions du rapport – « remercia même Epstein dans ses publications académiques », ce qui ne pouvait que plaire au philanthrope. Comme le commenta Nowak après la première arrestation d’Epstein en 2006 : « De même que certains collectionnent l’art, lui collectionne les scientifiques ».
Une fois qu’Epstein eut attiré à lui des scientifiques grâce à son argent, il ne tarda pas à leur demander quelque chose en retour. Il obtint d’abord un bureau et une ligne téléphonique dans le laboratoire de Nowak, où il pouvait se rendre sans contrainte, en violation des règles en vigueur à Harvard concernant l’accès des personnes extérieures à l’université. Nous apprenons dans le rapport de Harvard qu’« Epstein considérait les bureaux du PED comme étant à sa disposition chaque fois qu’il souhaitait réunir des universitaires pour entendre des chercheurs parler de sujets qui l’intéressaient ». En 2021, Nowak fut d’ailleurs suspendu d’activités pendant deux ans et le programme PED fut fermé après la révélation de ses liens persistants avec Epstein.
Par ailleurs, après avoir donné 200 000 dollars à Stephen M. Kosslyn, directeur du département de psychologie, il lui demanda, en 2005, de le recommander pour devenir Visiting Fellow à Harvard. Une telle nomination était pour le moins curieuse, puisqu’Epstein ne possédait aucun des titres académiques habituellement requis, les règles précisant que seules les personnes « titulaires d’un doctorat (ou de son équivalent), ou celles disposant d’une expérience professionnelle comparable » pouvaient poser leur candidature. Non seulement il obtint ce statut – et paya les 10 000 dollars de frais associés à ce titre — mais celui-ci fut même renouvelé l’année suivante. Toutefois, lorsque les accusations criminelles portées contre lui furent rendues publiques à la fin juillet 2006, l’université le convainquit de se retirer comme Visiting Fellow. Comme l’indique le rapport, « le 15 septembre 2006, Harvard remboursa à Epstein ses frais de scolarité pour l’année académique 2006-2007 ».
Les universités gèrent généralement non seulement leurs actifs économiques, mais aussi leur capital symbolique, lequel peut monter ou descendre selon le contexte social et moral
Après 2006, Epstein n’eut plus de lien officiel avec Harvard, mais conserva des relations personnelles avec de nombreux scientifiques. Après avoir purgé sa peine en 2008, il tenta de redorer son image par des visites régulières au laboratoire de Nowak entre 2010 et octobre 2018. Le rapport note qu’il choisissait généralement les invités et posait parfois des questions, sans diriger les discussions. Il était souvent accompagné de jeunes femmes décrites comme ses assistantes. En 2013, sa responsable des relations publiques demanda même que le nom d’Epstein et celui de sa fondation apparaissent sur le site du PED, soulignant qu’« un lien sur le réseau de Harvard serait très utile ».
Ces échanges montrent que, dans le cas d’institutions prestigieuses, les dons philanthropiques peuvent conférer davantage de capital symbolique au donateur qu’à l’institution qui reçoit le don. Même après 2008, Epstein tenta d’ailleurs de faire accepter de nouveaux dons par Harvard et le MIT. En 2012, il écrivit au physicien Seth Lloyd, qu’il connaissait depuis 2004, qu’il lui accorderait « deux tranches de 50 000 dollars pour voir si la ligne réagit », afin de tester l’acceptabilité de ses dons.
Au MIT, le professeur Nicholas Negroponte écrivit en 2013 : « J’accepterais l’argent de Berlusconi, alors pourquoi pas celui de Jeff ». Le directeur du Media Lab du MIT, Joi Ito, courtisa lui aussi Epstein comme donateur et, entre 2013 et 2017, convainquit le MIT d’accepter 500 000 dollars de dons de la part d’Epstein. En échange, ce dernier visita fréquemment le laboratoire, jusqu’à ce que des membres du laboratoire s’en plaignent en 2017.
Le cas Epstein montre bien que certains philanthropes peuvent utiliser leur argent non seulement pour le progrès de la science, mais aussi pour leurs ambitions très personnelles, lorsqu’ils comprennent que l’argent peut être transmuté en capital de relations sociales qui, à son tour, peut prendre la forme de capital symbolique lorsque ces relations s’établissent avec des personnes ou des institutions prestigieuses.
Mais ces transferts de capital symbolique peuvent aussi conduire à une perte de crédibilité lorsque les institutions les plus reconnues se trouvent ainsi associées à une personne ou à une institution qui, pour diverses raisons, devient toxique. Cela explique que les universités gèrent généralement non seulement leurs actifs économiques, mais aussi leur capital symbolique, lequel, comme le premier, peut monter ou descendre selon le contexte social et moral prévalent à un moment donné. Harvard, par exemple, possède une politique explicite sur l’usage de son nom qui rappelle que « certains usages du nom de Harvard par des tiers ne servent pas toujours les objectifs de l’Université. Tous les membres de l’Université et l’institution dans son ensemble en bénéficient lorsque son nom est bien utilisé et en souffrent lorsqu’il est mal utilisé ».
C’est pour contrôler les dommages possibles à ce capital face au scandale Epstein que les deux grandes universités qu’il avait utilisées pour satisfaire sa passion singulière pour la science réagirent rapidement afin de sauver la face et de ne pas devenir « coupables par association ». Elles s’efforcèrent aussi de distinguer les dons légitimes qu’il avait faits avant 2006 de ceux qu’il tenta d’offrir après sa première condamnation afin de redorer son image publique en profitant d’un effet halo. Ainsi, alors que Harvard décida de ne plus accepter d’argent de sa part après son arrestation en juillet 2006, l’université choisit de conserver les dons antérieurs, arguant que « les dons de M. Epstein financent des recherches importantes utilisant les mathématiques pour étudier des domaines tels que la théorie de l’évolution, les virus et les cancers ».
Au MIT, la situation s’aggrava et conduisit finalement, en septembre 2019, au départ du professeur Joi Ito, directeur du fameux Media Lab, lorsqu’il devint public qu’il avait continué à accepter de l’argent d’Epstein jusqu’à la fin de 2017. Ito s’est excusé de son comportement, mais paya un prix élevé en capital symbolique, perdant sa crédibilité pour avoir tant fait afin d’accepter (et de dissimuler) le capital économique d’Epstein dont il avait grand besoin pour faire fonctionner son laboratoire.
En ces temps où les universités et les chercheurs manquent cruellement d’argent, la tentation est forte de courtiser les philanthropes. Cette sombre histoire rappelle utilement qu’avant d’accepter des dons apparemment généreux et désintéressés de la part de millionnaires et de milliardaires, les universités devraient s’assurer qu’ils ne constituent pas une forme de « blanchiment » d’argent ou de réputation…
NDLR : Une version anglaise de ce texte est d’abord parue dans University World News, le 25 février 2026.

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