2

J’ai poussé la porte du restaurant et me suis retrouvée dehors, j’ai regardé autour de moi mais il n’y avait aucune trace de Tomas, il avait disparu dans la rue bondée. Une pluie très fine formait comme une brume dans l’atmosphère. J’ai pensé à Xavier que j’avais abandonné sans explication et je me suis engagée sur le trottoir d’un pas rapide, m’éloignant du restaurant.

En tournant au croisement, j’ai respiré l’air froid comme si j’avais été longtemps privée d’oxygène. J’étais trop loin pour rentrer à pied sous la pluie, mais je ne supportais pas l’idée de prendre le métro ou de m’asseoir dans un taxi, j’avais besoin de sentir mon corps prendre clairement ses distances avec ce qui s’était passé au restaurant – Xavier assis en face de moi, Tomas figé à l’autre bout de la salle. Malgré la pluie qui avait redoublé d’intensité, j’ai continué de marcher pour m’infliger un genre de punition car déjà je ne comprenais même pas pourquoi j’avais accepté de retrouver Xavier.

Peut-être avais-je eu pitié de ce garçon qui éprouvait des sentiments que je ne partageais pas, de ce déséquilibre. Mais n’était-ce que cela ? N’y avait-il pas aussi une curiosité sous-jacente, une vieille envie de se rapprocher d’autrui ? Quand j’étais plus jeune, ce réflexe avait presque été le principe directeur de ma vie. J’avais souvent tenté de m’expliquer cette compulsion – c’était une façon d’être au monde, de prendre part à la vie qui s’organisait autour de moi, c’était une question d’ouverture. Mais avec les années et surtout après avoir rencontré Tomas, j’ai appris à réprimer ce désir, à le voir pour ce qu’il était vraiment – une curiosité passagère, un état de confusion et une forme de voyeurisme.

Grâce à Tomas. Par lui, avec lui, j’avais appris à vivre de manière plus disciplinée, à exister dans une certaine quiétude, de sorte que je ne me souvenais plus trop de ce que cela faisait d’être si ouverte au monde, de prendre un tel plaisir à me jeter dans les vagues créées par les humeurs des autres. J’avais été surprise que ce sentiment me submerge de nouveau et non sans une certaine intensité. Xavier, son étrange situation, avec sa folle absurdité, me l’avait imposé. Mon intérêt avait été piqué en dépit du bon sens. Cette histoire était parsemée de ces signaux qui indiquaient le danger et que j’avais appris à reconnaître avec l’âge, mais j’avais tout de même répondu à son message, accepté de le voir, j’étais entrée dans le restaurant et avais pris place en face de lui.

J’avais eu un moment d’inattention. J’avais atteint cette étape de la vie qui comprend une certaine dose d’immuabilité, celle de l’âge moyen, où le changement est avant tout vécu comme un genre d’usure. C’était peut-être pour ça que je m’étais laissé entraîner dans cet état de suffisance irréfléchie. Alors que je marchais sous la pluie fine, je me suis demandé combien de temps j’avais passé dans cet état d’insensibilité excessive. En regardant autour de moi, je me suis aperçue que la distance que j’avais parcourue était plus grande que je ne l’avais cru et que j’étais presque à la maison.

*

En rentrant, j’ai découvert que Tomas n’était pas là. Nous vivions dans le West Village, dans un appartement acheté peu après ma collaboration avec Murata sur le film que Xavier avait mentionné. Je goûtais pour la première fois au succès, et même si c’était un petit rôle dans une langue qui n’était pas la mienne, j’en avais tiré une certaine renommée. Les rôles se sont succédé plus régulièrement après ça, même si la palette qu’ils proposaient était encore limitée et qu’aucun n’avait la profondeur de ce que Murata m’avait offert.

Cela voulait surtout dire que nous avions un peu d’argent, que j’étais en mesure de payer les factures et d’acheter les vêtements que je voulais, que nous pouvions manger au restaurant quand nous n’avions pas envie de cuisiner. Dans les années qui ont suivi, nous avons même commencé à mettre de côté quelques économies, des droits d’auteur par-ci par-là, une apparition dans une série télé. Cela aidait de ne pas avoir d’enfants. Les enfants, avec leur bouche à nourrir, leurs habits à acheter, les frais de crèche et les cours particuliers… des amis nous avaient dit qu’un de leurs deux salaires passait dans la rémunération de la nounou. Nous n’étions en aucun cas riches, mais nous nous trouvions dans la position inattendue d’être ce qu’on appelle à l’aise – ce qui n’était pas un mince exploit dans une ville comme New York.

Nous avions acheté l’appartement il y avait des années de ça – même si cela ne remontait pas à si longtemps malgré ce que pourraient croire des gens installés ici depuis peu, le rouleau compresseur de la gentrification se déplaçant à une vitesse inimaginable – et nous avions un emprunt raisonnable. Avec ses deux chambres et le bureau de Tomas, l’appartement était assez grand pour envisager d’y passer nos vieux jours. On pourrait imaginer que les gens se demandaient comment nous nous débrouillions, une si belle surface dans le West Village, étant donné la nature précaire de nos métiers. Mais pour être honnête, rien ne fait sens dans le mode de vie des New-Yorkais, surtout quand il est question d’argent. Ils présumaient sans doute que nous vivions de nos rentes, ou que, après avoir connu d’autres succès, j’étais mieux payée que je ne l’étais et plus régulièrement. Ce qui est sûr, c’est qu’avec les années et à mesure que nous avons été plus installés dans la vie, les gens ont cessé d’afficher ce petit air surpris en entrant chez nous. L’endroit a semblé plus normal. Nous nous y sommes fondus sans jamais le déborder.

Cet après-midi-là, toutefois, l’appartement m’a paru sentir le renfermé, comme si j’accédais à un lieu inhabité depuis longtemps, et pendant un instant j’ai cru pénétrer dans un logement en tout point identique au mien, jusqu’au détail du vase sur la console de l’entrée et aux manteaux sur leurs patères, mais qui n’était pas du tout chez moi. J’ai appelé Tomas. C’était la fin d’après-midi, l’heure où il finissait généralement de travailler et où il émergeait de son bureau pour se servir un verre. Le moment où je me joignais à lui si je ne jouais pas et où nous discutions un peu avant d’entamer les projets de la soirée, une sortie, une obligation sociale ou un dîner tranquille, mais toujours dans le calme de notre compagnonnage.

Ce jour-là, cependant, son bureau était désert, et alors que je remontais le couloir, j’ai remarqué que la porte avait été laissée entrouverte, si bien que j’ai jeté un coup d’œil à sa table de travail abandonnée, la chaise reculée et l’écran de son ordinateur éteint et noir. La pièce était en ordre, rien n’indiquait la présence de Tomas – aucun signe révélant qu’il était simplement sorti faire une emplette à l’épicerie, ou déposer un paquet à la poste. Je suis retournée à la cuisine qui étincelait de propreté, pas de vaisselle dans l’évier ni de miettes sur la paillasse. En temps normal, j’aurais trouvé une collection de tasses de café et d’assiettes, des croûtes de sandwichs, les vestiges d’une journée productive. Je suis restée dans la cuisine à contempler la surface immaculée du comptoir, et c’est là que je me suis rendu compte combien ces objets représentaient à mes yeux la preuve de la stabilité durement acquise de notre vie commune.

Plus tôt dans la matinée, je lui avais demandé ce qu’il avait de prévu ce jour-là. Rien à part l’écriture, il travaillerait à la maison. J’avais demandé ce qu’il préparerait pour le déjeuner et il avait répondu qu’il se débrouillerait avec ce qu’il trouverait dans la cuisine. Si je ne l’avais pas vu au restaurant, je l’aurais sans doute appelé ou lui aurais envoyé un message pour savoir où il était et si tout allait bien. Je suis sortie de la cuisine en fronçant les sourcils, cela faisait longtemps que je ne m’étais pas demandé où était Tomas et comment il occupait son temps. Même quand il était en déplacement professionnel – ou que je l’étais moi, après tout nous n’étions pas collés l’un à l’autre, il s’écoulait parfois des semaines voire des mois sans que nous nous voyions et sans que je m’interroge sur ses activités.

Je me suis assise dans le salon, la lumière du jour déclinait rapidement. Si mon imagination s’était atrophiée à force de ne pas l’exercer, voilà qu’elle se redéployait avec une force surprenante, il ne fallait pas grand-chose – un évier vide, un plan de travail propre, une apparition inattendue dans un restaurant – pour que le doute s’installe, que les soupçons se réveillent. J’ai cligné des yeux dans la pénombre. Voir Tomas au restaurant m’avait perturbée, pas juste à cause de ma propre transgression – c’était à cet instant que j’avais compris que Xavier était un secret, quelque chose que j’avais décidé de ne pas partager avec Tomas, même si j’ignorais pourquoi – mais parce que lui aussi semblait garder des secrets.

Une telle chose était-elle possible ? Tomas était encore bel homme, et l’âge, qui avait lissé les rugosités de sa jeunesse, lui allait même de mieux en mieux. Autrefois, ses manières étaient imprégnées d’avidité, ce qui n’avait rien d’étonnant pour quelqu’un d’aussi ambitieux, qui souhaitait laisser son empreinte sur le monde et faisait attention à ce que les autres pensaient de lui. Mais son travail avait gagné en reconnaissance et il s’était détaché de ces avis extérieurs, son ego n’ayant plus besoin de validation, sans parler des gens, qui l’intéressaient de moins en moins.

Je savais que cela était en partie dû au bonheur de notre mariage. Mais cet affect bien installé passait aussi pour de la confiance, et la confiance est une de ces qualités que les femmes trouvent attirantes chez un homme. Peut-être que pour certaines, c’était même ce qui comptait le plus. À ma connaissance, les autres femmes laissaient Tomas largement indifférent, j’étais allée à des fêtes et des événements où il y en avait eu de sublimes et il avait à peine semblé les remarquer. Mais était-ce réellement possible ? Évoluait-il vraiment dans le monde avec de telles œillères ? Cette idée de confiance insouciante semblait à présent ridicule et naïve.

Ne tenant pas en place, j’ai allumé les lumières. Il était 19 heures passées et je n’avais toujours pas de nouvelles de Tomas. Son visage m’est apparu soudain, ce petit frisson de curiosité qui se dessinait sur ses traits, frappant chez un homme généralement si distant. C’était une version de mon mari que je ne connaissais pas du tout. Quand nous nous étions rencontrés il était différent, entièrement tourné vers l’extérieur, attendant certaines choses du monde. J’imagine que j’étais l’une d’elles. À présent qu’il les avait, c’était un autre homme, et cette version-là – cette personne fourbe que je me représentais – m’était étrangère ou presque, et c’était comme se remémorer quelqu’un croisé brièvement il y a longtemps, dans une autre vie et un autre pays.

Quand la porte s’est ouverte et qu’il est entré, j’ai retrouvé le Tomas de toujours. Il a accroché son manteau et son chapeau à une patère, m’a regardée et a souri, les pattes-d’oie familières s’étirant aux coins de ses yeux. Le simple fait de le voir m’a aussitôt soulagée, la fièvre est retombée et je me suis reproché mes peurs. Il s’est penché pour m’embrasser : Désolé de rentrer tard, a-t-il dit. Il s’est ensuite dirigé vers la cuisine. Tu veux que je te resserve ? a-t-il demandé par-dessus son épaule. Mon verre était sur la table d’appoint, je l’avais oublié, avais oublié que je l’avais bu, mais rien n’échappait à Tomas. Quand je me suis tournée, il était déjà dans la cuisine. Où étais-tu ? ai-je lancé en posant la main sur le verre.

Le silence qui a suivi était si infinitésimal qu’il aurait pu être le fruit de mon imagination ou celui d’un problème mineur – les glaçons restés collés au bac, le bouchon coincé, une poussière dans l’œil. Cela aurait pu, mais mes sens étaient à nouveau en alerte et je me suis redressée alors qu’il revenait dans le salon, son verre au creux de la main exactement comme d’habitude, mais peut-être trop exactement, et il a dit : Je devais déjeuner avec Said, ça m’avait échappé. On est allés à son atelier après, il voulait me montrer ses nouvelles toiles, et on s’est mis à parler. Tomas s’est assis dans le fauteuil en face de moi, son fauteuil préféré. Je l’ai dévisagé et il a souri à sa manière affectueuse.

Tu te rends compte, ça fait plus de deux ans qu’on ne l’a pas vu ?

On a assisté à son vernissage l’année dernière.

Je sais mais je parle de passer du temps avec lui.

Il y a des tas de gens qu’on voit trop peu souvent.

Il a acquiescé et a bu une gorgée d’alcool.

À quoi ressemblait son travail ?

Il a levé la tête, surpris.

Quel travail ?

Les peintures de Said.

Tu sais, je crois que c’est à cause de sa copine, a-t-il dit pensivement. Qu’est-ce qu’elle est agaçante. Mais Said a vraiment tout gâché avec Raphaelle, son rapport aux femmes est très problématique.

Je sais. Mais au-delà de sa vie amoureuse – nous connaissions Said depuis de nombreuses années et c’était toujours la même chose, trop ennuyeux pour être touchant et plus encore supportable, je ne savais pas comment Tomas faisait –, que valent ses nouveaux tableaux ?

Said avait du succès en galerie, scuccès qui perdurait grâce à de petits changements apportés à son art, suffisamment discrets pour se maintenir sur le marché et assez conséquents pour donner l’impression d’une évolution artistique. Mais dernièrement, Said avait parlé d’un véritable renouvellement, il était fatigué de se plier aux exigences du marché, même s’il en avait tiré d’énormes profits. Je me demandais ce qu’il avait fait, à quoi pouvaient ressembler ses toiles, ce n’était pas toujours facile d’insuffler de la nouveauté après tant de temps à faire la même chose, aussi talentueux qu’on soit. Et, malgré son succès commercial, Said était un artiste talentueux, nous avions un petit tableau de lui accroché dans notre salon, un cadeau pour l’un de nos anniversaires de mariage, je crois, un hommage à notre succès conjugal, un succès que lui-même n’avait pas encore connu, ou du moins était-ce ainsi qu’il nous l’avait présenté.

Ma question partait donc d’une curiosité sincère, mais vu que Tomas continuait de me dévisager d’un air absent, j’ai été vivement reprise par le doute. J’ai perçu la panique qu’il n’arrivait pas tout à fait à cacher, si inhabituelle que j’ai senti l’anxiété remonter à la surface de ma peau, plus aiguë que jamais.

Je ne sais vraiment pas quoi en dire, a-t-il répondu. Il avait rougi et secouait la tête. C’est affreux. Tout ce temps, on l’a encouragé à se lancer dans autre chose, à sortir de cette, cette… cette impasse dans laquelle il était.

Mais qu’est-ce qu’il a peint ? À quoi ressemblent les toiles ? ai-je insisté.

Il a de nouveau secoué la tête, j’avais la sensation qu’il cherchait à détourner la conversation, je le voyais presque inventer un ensemble d’œuvres plausibles, et plus j’y pensais, plus il semblait improbable que Said ait véritablement réorienté son travail, je le répète, il était très talentueux, mais il était aussi paresseux, satisfait de lui et trop accoutumé au cocon de louanges et d’opulence dans lequel il vivait. Le plus étonnant était que Tomas, pourtant expert dans la construction d’histoires, venait d’en créer une totalement transparente et facile à démonter.

C’est de l’art abstrait. Formes et couleurs.

Formes et couleurs ? ai-je répété.

Il ne m’a pas regardée, mais s’est levé pour retourner dans la cuisine. Si les termes formes et couleurs n’étaient pas une description insolite, ils l’étaient pour Tomas qui s’exprimait généralement avec précision, ses mots convoquant des images et des idées clairement définies, et je ne l’avais jamais entendu réduire un tableau à des formes et des couleurs. J’ai froncé les sourcils et l’ai suivi. Tout va bien ? ai-je demandé. Tu sembles…

Quoi donc ?

Le ton était brusque et, sans le vouloir, j’ai reculé d’un pas. Y avait-il un soupçon de reproche sur son visage ? Il m’a tendu un verre en demandant : Et toi, comment était ta journée ? Qu’est-ce que tu as fait ? Il a bu une gorgée, les yeux fixés sur les miens par-dessus le bord de son verre.

Bien ?

Seulement bien ? Avec un point d’interrogation ?

Je l’ai dévisagé. À quoi jouait-il ? S’il m’avait vue, pourquoi ne pas poser la question tout simplement ? Nous ne nous disputions pas souvent, nous n’étions pas le genre de couple à qui la confrontation réussissait, mais nous étions tout à fait capables de nous engueuler si nécessaire. En tout cas, je l’avais toujours pensé, mais soudain je n’en étais plus si sûre. J’avais du mal à déchiffrer son expression, ses traits semblaient s’adoucir, gagnés par la vulnérabilité et, honteuse, je me suis détournée. Mais quand j’ai relevé les yeux, c’était comme s’il avait revêtu une carapace défensive, son visage à nouveau impassible.

Il a posé son verre et a pris une olive avec précaution dans un ramequin qu’il avait dû préparer, il y avait des ramequins d’olives mais aussi de noix sur le plan de travail, et il a déclaré avoir très faim. Je n’ai quasiment rien avalé de la journée. Puis, comme pour devancer ma question, il a ajouté : Said voulait manger dans le Financial District, un de ces restaurants où les plats sont si minuscules que tu en ressors avec l’estomac vide. Il a continué de se gaver de noix et je me suis dit qu’il devait vraiment être affamé, il mangeait avec un plaisir qui, en soi, n’était pas répugnant, il ne faisait que se nourrir, et pourtant j’ai eu une réaction de dégoût, quelque chose dans le mouvement de sa mâchoire qui mastiquait m’était inconnu, c’était, un bref instant, le comportement de quelqu’un qui pensait être seul. Je n’avais pas mis les pieds là-bas depuis des années, a-t-il dit. Ça faisait bizarre d’être là. Quel quartier glacial, je ne sais pas pourquoi Said a choisi ce restaurant, même si je crois qu’il en possède des parts, je ne suis pas sûr, ce n’était pas clair.

Sa voix était désormais totalement naturelle. Il s’est tourné vers moi avec un sourire et a murmuré : Viens par là, et je me suis approchée. Il m’a prise dans ses bras, mes épaules collées à lui, et quand il m’a relâchée il a dit de cette voix toujours parfaitement naturelle : Ce restaurant ressemblait étrangement à tous les autres du quartier, jusque dans son nom, tu sais, avec un tas de voyelles – Aita, Elea, Amane –, d’ailleurs je me suis trompé d’endroit et j’allais m’asseoir quand je me suis rendu compte de mon erreur. Le sien était plein, si Said a investi dedans, c’est une bonne affaire.

J’ai acquiescé, et en l’écoutant, je me suis enfin détendue, l’explication de son apparition était tout à fait crédible, le restaurant portait bien un nom court plein de voyelles, il évoquait tous les autres établissements des environs, n’importe qui aurait pu se tromper. Et je me souvenais que Said était toujours en train d’investir ici ou là, contrairement à Tomas, et qu’il avait acheté une part d’un nouveau restaurant quelques années plus tôt, un projet qui avait sans doute fructifié, de sorte qu’il pouvait désormais aller déjeuner avec ses amis dans son restaurant, ça lui ressemblait bien.

Rassurée, ivre de soulagement presque, j’ai ri et demandé ce que nous allions faire pour le dîner. Il est trop tard pour cuisiner, est-ce qu’on sort ? J’ai posé les mains sur son visage, il les a embrassées et a souri, fidèle à lui-même. J’ai songé que cela faisait longtemps que nous ne nous étions pas regardés de si près et que je n’avais pas contemplé son visage avec une telle minutie, une telle attention. J’ai prolongé mon examen, assez pour qu’il demande si tout allait bien. J’ai dit que ce n’était rien, que je l’aimais, c’est tout. Il m’a embrassée et proposé d’aller au restaurant du coin de la rue, c’était le plus simple. J’ai acquiescé et dit que je serais prête d’ici dix minutes.

À la salle de bains, je me suis aspergé le visage. Je transpirais, il faisait trop chaud dans l’appartement en hiver malgré nos innombrables coups de fil au syndic. J’ai retiré mon pull et me suis tenue devant le miroir, j’avais la peau étrangement tachetée, elle était repoussante. La personne dans la glace me surprenait de plus en plus souvent, ce n’était pas tant les rides autour de la bouche ou les yeux creusés que le délai de la reconnaissance qui était très troublant, cette fraction de seconde où je me regardais et ne savais pas qui j’étais. Je me suis changée et j’ai retouché mon maquillage avant de retourner au salon. Tomas était assis dans son fauteuil préféré avec un autre verre, je me suis dit que nous étions en passe de devenir alcooliques. J’ai demandé s’il était prêt, il a grogné et vidé son verre avant de se lever.

À la porte, alors que j’enfilais mon manteau, il s’est avancé et m’a aidée à enrouler mon écharpe autour de mon cou, la même écharpe que je portais au déjeuner avec Xavier, et que Tomas m’avait offerte sur un coup de tête lors d’un voyage à Londres. Je me suis tournée pour lui faire face, il a refermé la main sur le tissu comme s’il se remémorait ce jour – comme si le souvenir avait gagné en signification même si je n’imaginais pas laquelle car je ne me rappelais pas bien ce séjour. Je lui ai adressé un regard étonné et il a chuchoté : Tu n’as pas recommencé à me tromper, dis-moi ? Non, ai-je aussitôt répondu, moi aussi tout bas, légèrement effrayée par le mot que je venais de prononcer. Il a hoché la tête et ajouté : Oublie ça, il m’a ouvert la porte et nous sommes sortis.

Katie Kitamura, L’Audition, traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, © Éditions Stock, 2026
En librairie le 19 août