La force d’une image raciste est toujours déconcertante. À plusieurs titres. Parce qu’elle donne forme à une agressivité même si celle-ci est encore larvée. Parce qu’elle recourt à des ressorts visuels et idéologiques dont on pensait qu’ils avaient été communément et définitivement enterrés. On – faudra-t-il désormais redéfinir cet « on » ? – pensait pourtant avoir aboli la caricature raciste.

En revanche, nous n’avions pas la naïveté de croire qu’elle ne circulait plus, ni qu’elle n’avait pas d’ardents supporters, ici ou là. Il semblait du moins que l’assentiment général convenait que la charge raciste, y compris sur un mode implicite ou indirect, ne pouvait plus s’afficher en public, précisément parce que l’espace public doit être pensé comme un bien commun, c’est-à-dire exempt d’intentions avilissantes à l’égard d’une partie d’entre nous. C’est sur cette base que la loi de 1881 sur la liberté de la presse, toujours applicable, garantit la sécurité civique et non raciste de l’espace public.
L’avenir nous dira si la caricature de Riss tombe sous le coup de la loi, dans le cas où Rokhaya Diallo ou les associations de lutte contre le racisme s’en saisiraient, mais il est manifeste que, du point de vue des images, l’inspiration et le schéma iconographiques relèvent de l’idéologie raciste. En ce sens, cette caricature partage – ce qui est assez consternant – le régime expressif auquel avait eu recours Valeurs actuelles dans le roman graphique de l’été 2020 consacré à la députée Danièle Obono, en l’occurrence réduite à un personnage d’esclave africaine. Elle fait aussi écho à un dessin de Charb publié en 2013, dotant Christiane Taubira, alors ministre de la justice à l’origine de la loi autorisant le mariage pour tous, d’un corps de singe, suivant en cela l’imagerie du bestiaire raciste qui s’était épanoui à l’ombre des Lumières, sans en neutraliser la charge visuelle, quand bien même l’intention caricaturale globale était dirigée à l’encontre du Front national.
Il va falloir s’habituer à affronter les idées et les visions du monde défendues par ces femmes noires, sans s’en prendre à leurs corps.
Qu’y a-t-il donc de raciste dans cette caricature de Rokhaya Diallo : la réactivation, sans distance, d’une imagerie coloniale, où les bananes, issues de la plantation, tiennent lieu de motif renvoyant à un ordre social qui hiérarchise les êtres humains par nature ; le sourire de la figure féminine qui laisse croire aux regardeurs qu’elle consent à son statut d’objet moqué ; le dispositif intégrant, à l’intérieur de l’image, le visage goguenard et l’index altérisant de cette petite troupe masculine comme une mise en abyme des auteurs et des spectateurs ; la coupure avec l’argument textuel sur la laïcité au profit d’une fiction sur le show, rapportant Rokhaya Diallo à une figure de divertissement, un corps en mouvement plutôt qu’un esprit critique…
L’image, dans son ensemble, s’avère une résurgence brute et brutale de l’imaginaire raciste de la colonisation comme prédation sexuelle et raciale. Elle salit le corps privé et la personnalité publique d’une intellectuelle d’aujourd’hui. Elle nie l’histoire noire et féminine, qui s’exprimait, jadis, sur la scène exoticisée des années folles, et se déploie désormais sur les pages du Washington Post et du Guardian.
Or, ce siècle d’émancipation a changé l’ordre social. Depuis longtemps, il n’est plus possible de fixer les femmes noires en un corps-objet subalterne. Pourtant, les ficelles sont connues et éculées : nombre d’entre elles, ici ou ailleurs, à l’instar de Michelle Obama aux États-Unis ou Cécile Kyenge en Italie, ont subi, à un moment ou à un autre de leurs carrières, le même traitement médiatique.
La raillerie de la petite meute figurée, qui fait office d’admoniteur, fonctionne comme un exutoire à l’inconfort des auteurs à la vue de cette scène occupée par une femme noire. À ce titre, l’histoire du féminisme et du racisme, non seulement, se croisent, mais se répètent. L’émancipation insupportable est toujours celle qui se réalise pleinement, autrement dit, celle qui fait advenir des figures publiques et politiques nouvelles, anciennement cantonnées à un espace invisible : l’intimité, la domesticité, l’assistanat…
Qu’il y ait des femmes savantes sans renommée, c’est une chose, mais des femmes savantes et puissantes, influentes, aguerries aux codes dominants mais les subvertissant néanmoins compte tenu de leur situation d’énonciation, c’est une autre affaire. Or, démontrer son attachement à l’égalité réalisée, et à l’émancipation réelle de toutes et tous, cela demande aux tenants traditionnels de l’autorité de faire preuve de désintéressement, et de partager la parole publique. Ces professionnels accomplis existent, assurément. Nous les connaissons. Mais manifestement ce ne sont pas eux qui ont conçu cette caricature.
Pourtant, Rokhaya Diallo et ses consœurs quarantenaires sont aujourd’hui journalistes, artistes, cinéastes, chercheuses, politiciennes, actrices… en plein déploiement professionnel, reconnues pour leurs savoirs et leurs compétences. Les pleins pouvoirs de penser, de décrire, d’analyser et même de dessiner l’avenir, ne sont plus l’exclusive de quelques-uns, et il va falloir s’habituer à affronter, si besoin, les idées et les visions du monde défendues par ces femmes noires, sans s’en prendre à leurs corps, et en les considérant comme des adversaires politiques qui peuvent en découdre sur le fond. L’intolérance que certains ont développée à l’égard de ce nouveau monde prend la forme d’un chant du cygne d’autant plus tonitruant qu’il est en total décalage avec la réalité contemporaine.
Aussi, pourquoi le journal satirique a-t-il préféré recourir à la forme pauvre de ce rictus visuel, qui s’autorise à phagocyter une personnalité noire d’aujourd’hui dans un corps-stigmate de l’entre-deux-guerres ?
Par cette reprise sans invention d’un stéréotype emprunté au temps et à l’idéologie de l’expansion coloniale, se révèlent la passion triste qu’est le racisme et l’échec idéologique qu’est le sarcasme en bande organisée. Pourtant, une alternative était possible car le répertoire visuel dans lequel on peut désormais puiser est riche et varié tandis que la question des corps, des voix et des figures noires a fait l’objet, depuis une dizaine d’années, d’un renouvellement puissant de la visualité : que l’on pense au film pionnier d’Amandine Gay Ouvrir la voix (2017) et, plus récemment, à deux œuvres en pendant d’Alice Diop : Fragments for Venus et Voyage de la Vénus noire (2025).
Le XXIe siècle s’énonce aussi, décidément, depuis cette subjectivité augmentée qu’est l’expérience féminine et noire – augmentée dans le sens que les obstacles à la construction crédible de cette énonciation publique ont été plus importants, non pas en comparaison de toutes les expériences, mais au regard de celles de nombreux tenants majoritaires du discours.
Alors qu’on aurait pu penser que l’engagement communautaire faisait courir le risque d’un verrouillage identitaire étouffant, réducteur, et même prompt à relayer l’assignation raciale, cette caricature a rendu évidente la persistance d’un racisme élémentaire, qui se combat donc, de manière tout aussi élémentaire, par une réponse unitaire à l’encontre de cette idéologie indigne, et ce, dès qu’une seule personne est ciblée.
Cet article a été publié pour la première fois le 5 janvier 2026 dans le quotidien AOC.


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