Les politiques culturelles sont confrontées à une situation d’urgence et le débat public ne s’en émeut guère[1]. Elles sont menacées politiquement, idéologiquement et budgétairement. Cette situation me conduit à poser quelques questions.

Avons-nous perdu la bataille culturelle ? Avons-nous des raisons d’espérer sortir de la situation actuelle ? Comment résister aux coups de boutoir incessants que subit la liberté d’expression et de création artistique et culturelle de la part de l’extrême droite et de la droite extrême ? À quelles conditions peut-on sauver ce que l’on appelle le service public culturel et au-delà une certaine idée de la culture comme foyer d’émancipation et matrice de lien social ? Y a-t-il une voie pour reprendre la main sur notre destin culturel ? Comment de nouveaux états généraux de la culture pourraient-ils y contribuer ?
Un contexte de grande transformation
Notre discussion se situe dans le contexte issu des élections municipales et intercommunales de mars 2026. Mais les difficultés auxquelles nous sommes confrontés viennent de plus loin dans le temps et dans l’espace géopolitique. Elles ont des résonances profondes à l’échelle européenne et mondiale. L’environnement dans lequel nous nous trouvons est celui d’une grande transformation. Sa caractéristique la plus menaçante prend la forme d’un changement climatique qui assaille l’espèce humaine et au-delà toute la chaîne du vivant, perturbant les équilibres écologiques et provoquant des événements catastrophiques. Il convient de relever que les populations du Sud paient le plus lourd tribut à ces phénomènes.
Un autre aspect majeur de la grande transformation en cours réside dans l’accélération et l’élargissement de l’emprise des industries numériques sur la vie individuelle et sociale. Une poignée de grandes entreprises — chacune plus puissante que bien des États — imposent des modèles algorithmiques qui participent à la mise en œuvre d’un contrôle social généralisé. Elles conditionnent les modèles de production économique sans que les compensations à l’automation et à l’Intelligence artificielle générative ne soient anticipées. Elles déterminent ainsi des formes d’acculturation qui imprègnent les modes de vie, influencent nos imaginaires sans le contrôle démocratique qu’il conviendrait d’appliquer à de tels empires.
Multiforme, cette grande transformation est profondément anthropologique et donc culturelle. Elle touche à tous les aspects de la vie sociale, aux modes de production et de consommation, à la santé, à l’éducation, à la culture. Elle incite à repenser l’espèce humaine en termes d’interdépendance au sein de la vie terrestre, et non plus en position de domination absolue sur celle-ci. Elle influe sur notre rapport à l’Autre de multiples manières. Cet « Autre » est bien entendu pluriel. Ce peuvent être les voisins de quartier que l’on méconnaît, les réfugié.e.s climatiques ou de guerre, celles et ceux qui frappent à nos portes tandis que notre « développement » dépend de ressources dont ils ne bénéficient pas dans leur propre pays. L’Autre est aussi la personne vivant ici et maintenant, que certaines représentations appréhendent avec méfiance par crainte de la différence… Tous ces changements dans les pratiques humaines, dans la vie économique et sociale, dans l’environnement quotidien, perturbent individus et sociétés dans leurs repères, tiraillés entre l’exigence de coopération d’un côté, et le confort illusoire du repli sur soi de l’autre.
Cette phase de l’histoire de l’humanité qui est la nôtre apparaît aussi comme l’heure de gloire des régimes autoritaires. La chute du mur de Berlin laissait espérer en une progression irrépressible de la démocratie, non seulement en Europe, mais aussi à travers le monde. Finalement, après avoir profité d’un bref moment d’enchantement de l’Histoire, elle ne cesse de donner des signes de faiblesse sur le vieux continent. Quant aux systèmes autocratiques, ils ont proliféré sur la planète au cours des dernières décennies et leur avancée est loin d’être jugulée. Ici et là, ils rognent sur l’État de droit, flattent habilement les peuples dont ils se réclament, pourfendent les « élites » démocrates tandis qu’ils installent des ploutocraties et des oligarchies au pouvoir, restreignent les libertés fondamentales, à commencer par la liberté d’expression (non sans s’en réclamer !), bafouent les droits humains, imposent leurs diktats, sèment la terreur.
Dans le même temps, l’espace des démocraties tend à se restreindre. Là où elles subsistent, elles sont fragilisées, combattues par des forces rétrogrades, adeptes d’un repli sur soi dont on oublie ce qu’il a systématiquement enfanté dans un passé pas si lointain : l’affrontement destructeur des intérêts particuliers. Bousculées par les transitions en cours, déséquilibrées par une mondialisation aux effets disruptifs, ces mêmes démocraties n’ont généralement pas su résister au creusement des inégalités, cette maladie structurelle d’un libéralisme sans bornes. De nombreux économistes ont mis en valeur le creusement inexorable des écarts de richesse depuis les années 1970, des États-Unis à l’Europe[2]. N’allons pas croire que les dictatures et autres régimes illibéraux font mieux : ils suivent la même pente, en bien pire, et sans les possibilités de recours que permet malgré tout l’État de droit. La déstabilisation du monde ne s’arrête pas là. Il faut aussi considérer le retour de guerres dévastatrices, notamment en Europe ou dans sa proximité géographique. Cette montée des tensions conduit bien des gouvernements de la planète, ceux du vieux continent en particulier, à contrecarrer ces nouvelles menaces en augmentant très sensiblement leur effort militaire, au détriment des autres politiques publiques.
Voici à grands traits la toile de fond devant laquelle nous nous trouvons. Quel rapport avec les enjeux culturels qui nous préoccupent ? En réalité, ils sont grandement tributaires de ces éléments de contexte. Ces derniers imprègnent l’idée contemporaine de culture, incitent notamment à contester le rapport d’extériorité qu’elle entretenait avec l’idée de nature dans sa conception classique. Ils posent aussi un défi aux politiques culturelles. Comment pourraient-elles ne pas faire écho à ces bouleversements et nous épauler dans la crise existentielle qu’ils inaugurent ? Nombreux sont les artistes qui se trouvent aux avant-postes du questionnement civilisationnel qu’ils nourrissent, aux côtés de scientifiques, de citoyennes et de citoyens du monde, de penseurs et autres chercheuses, d’actrices et d’acteurs de terrain qui abordent les problèmes de notre temps avec un nouveau regard.
De l’invention d’un service public culturel à sa fragilisation
Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est à une mise en cause de l’idée qui est au principe même des politiques culturelles contemporaines : celle de service public culturel qui permet de désigner les activités culturelles bénéficiant de subsides publics parce qu’elles contribuent à l’intérêt général. Cette notion est consacrée plus explicitement par le droit en 1959, à travers l’arrêt Dauphin, du nom d’un arrêt du Conseil d’État qui consacre l’expression de « service public culturel et touristique ». Cependant, il faut attendre 1983 pour que soit affermi de manière autonome le principe de « service public culturel[3] ». La première de ces décisions jurisprudentielles intervient au bout d’un combat culturel et juridique qui aura duré une cinquantaine d’années, jusqu’à la création du ministère Malraux. Cependant, il fallut attendre un quart de siècle de plus pour caler cette « pierre angulaire » des politiques culturelles. Du côté des acteurs culturels, cette bataille fut d’abord menée par des représentants du théâtre populaire et de l’éducation populaire dans la première partie du XXe siècle. Parmi les grandes figures qui ont œuvré dans cette perspective, on peut citer les noms de Léon Chancerel, Jacques Copeau, Jean Dasté, Jean Vilar. Ce dernier formalise en 1953 sa philosophie de l’action théâtrale dans une formule demeurée célèbre : « le TNP est […] au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l’eau, l’électricité. »
Après la Libération, les premiers centres dramatiques nationaux en région voient le jour. L’installation de ces nouvelles institutions, de 1946 à 1952, est redevable à une grande figure de la décentralisation théâtrale, Jeanne Laurent, sous-directrice des spectacles et de la musique à la Direction générale des Arts et lettres du ministère de l’Éducation nationale, et à la complicité bien comprise des édiles des villes d’accueil. Elle préfigure un mouvement qui va s’amplifier dans les années 1960 et suivantes. La création d’un ministère des Affaires culturelles confié à André Malraux en 1959 ouvre la voie à un formidable développement des politiques culturelles au niveau national, bien que ce ministère ait d’emblée tourné le dos à l’éducation populaire, se privant alors de compétences et de savoir-faire qu’il n’a jamais réellement su se réapproprier.
Quelles sont les règles de base de ce service public culturel ? D’une part « il se veut libre d’accès à tous ». D’autre part, il « relève du principe d’égalité devant son usage[4] ». Au fond, il met en avant la devise de la République : liberté, égalité, et partage des biens culturels dans un esprit de solidarité et de fraternité. Le service public culturel présente la particularité d’être assumé à la fois par l’État et les collectivités territoriales mais aussi par les acteurs culturels bénéficiant de financements publics, quand bien même ils n’agiraient pas à partir d’établissements relevant de la tutelle des collectivités. Ils participent ainsi du service public culturel de par les missions d’intérêt général qu’ils exercent contractuellement avec les pouvoirs publics qui les soutiennent.
L’arrivée de la gauche en 1981 redonne un élan de grande envergure aux politiques culturelles. On a souvent souligné à cet égard le doublement du budget du ministère Lang dès les premières années. On a moins mis en lumière que les collectivités territoriales ont consenti un effort supérieur pour la culture dans ces mêmes années, les communes en supportant l’essentiel. Des années 1980 au début des années 1990[5], Villes, départements et Régions de toute obédience républicaine ont multiplié par trois leurs budgets pour la culture. Cet effort se poursuit mais de façon inégale au cours de la décennie 2010. Ces moyens ont permis de soutenir non seulement l’aménagement culturel du territoire — c’est-à-dire la création de bibliothèques, de musées, de théâtres, d’écoles de musique, de centres d’art et autres lieux de culture, dans un grand nombre de villes — mais aussi une décentralisation culturelle conduisant à l’invention de politiques culturelles locales originales. Parallèlement, l’emploi artistique et culturel connaît une croissance exponentielle pour répondre aux besoins culturels des territoires. Elle traduit aussi l’appétence des nouvelles générations pour des métiers originaux et séduisants. Cependant, la progression des emplois artistiques dans les années 2000 et 2010 va de pair avec leur vulnérabilité économique croissante[6]. Pour prendre la mesure d’une telle fragilisation des métiers artistiques, il convient de souligner que le revenu mensuel moyen d’un intermittent du spectacle s’élève à 800 euros en 2025. Celui-ci a sensiblement baissé depuis 2019, c’est-à-dire avant la crise du Covid 19. Précisons cependant que cette moyenne masque des situations très hétérogènes.
À partir des années 2000, une nouvelle institution territoriale entre en scène : les EPCI, autrement dit les intercommunalités. Elles ont d’abord vocation à gérer des équipements plus qu’à imaginer des politiques territoriales dignes de ce nom. Leur part dans le partage des rôles budgétaires avec les communes progresse tout en conduisant à une différenciation notoire dans la manière de concevoir leur rôle culturel, d’un territoire intercommunal à l’autre. Contrairement aux communes qui interviennent dans la culture selon le principe de libre administration, les EPCI doivent définir précisément leurs compétences par un vote en assemblée. Le redécoupage intercommunal consécutif à la réforme territoriale de 2015 crée une situation nouvelle pour la culture. De nombreuses communautés de communes se voient confier de vastes territoires sur lesquels tout est à imaginer en matière culturelle. Compte tenu de leur géographie, la problématique d’entrée ne peut plus être celle d’équipements « de centralité ». Il faut donc faire preuve d’imagination, identifier des enjeux transversaux correspondant aux besoins de la population. Cependant, nombre de ces nouveaux EPCI manquent d’expertise, de savoir-faire et de moyens. C’est alors qu’ici et là dans diverses Régions, divers départements — institution que l’on promettait à une disparition prochaine — se mettent à jouer un rôle politique important pour aider les EPCI de leur territoire à se doter d’un projet culturel. Ceux qui se sont lancés dans cette démarche ont généralement mis en avant trois ou quatre priorités : la présence artistique dans les territoires, l’éducation artistique et culturelle et les pratiques artistiques en amateur, le patrimoine. Dans le contexte actuel d’essoufflement budgétaire et politique, il est à craindre que cette dynamique en souffre.
Symptômes d’un malaise croissant dans la culture : une coopération erratique, une ambition politique en déclin, une crise budgétaire
Depuis les années 1990, toutes les époques des politiques culturelles ont été marquées par des difficultés singulières. Cependant, si les changements de gouvernement pouvaient générer des inflexions sensibles en matière culturelle — la droite préférant donner la primeur au patrimoine, la gauche à la création artistique — cela ne compromettait pas, en général, une forme de continuité républicaine permettant de préserver les grands équilibres, nonobstant un centralisme persistant de l’action étatique.
Les choses se compliquent à partir de 2010, lorsque les départements se voient confier de nouvelles responsabilités en matière de politique sociale non compensées par les dotations de l’État. Une manière pour ce dernier de faire des économies sur le dos des collectivités territoriales. De nombreux départements se rebiffent en décidant de réduire, parfois très sensiblement, leurs budgets culturels et de se concentrer en priorité sur leurs « compétences obligatoires » (en matière de lecture publique et d’archives départementales). Or, s’il est vrai que cet épisode manifeste une manière pour l’État de se défausser de ses responsabilités, l’argument consistant à se retrancher derrière les « compétences obligatoires » est plutôt spécieux car il permet de faire passer aussi des décisions d’ordre politique sous couvert de contraintes budgétaires. En effet, la culture est un champ d’intervention publique fort peu régi par le principe de compétences obligatoires. C’est ainsi que les communes, qui consentent de loin le plus gros effort pour la culture, n’ont que peu d’obligations administratives à le faire. Leur engagement culturel relève donc d’un choix politique en premier lieu. Ce retrait de départements de l’effort culturel public va susciter des difficultés imprévues pour le spectacle vivant et la création artistique. Plus grave, il inaugure aussi un nouveau cycle dans les politiques culturelles dans lequel les responsabilités historiquement assumées jusqu’ici ne sont plus forcément garanties. C’est en recourant au même motif que diverses régions décident, après avoir pris leur place elles aussi dans le concert culturel public, de limiter ou réduire leur effort culturel.
Les années 2015-2020 sont symptomatiques de ce tango budgétaire. Certaines d’entre elles n’hésitent pas à aller plus loin dans leur retrait en invitant brutalement tels opérateurs à « changer de modèle économique » — c’est-à-dire à se priver du jour au lendemain des subventions de la région — ou en sanctionnant des opérateurs qui ne correspondraient pas à la ligne idéologique qu’elles souhaitent imprimer. Le comble de cette façon de procéder est atteint en 2025 par la Région des Pays de la Loire qui annonce alors, sans la moindre négociation, réduire son effort pour la culture de 73 % d’une année à l’autre, touchant en premier lieu les structures et les équipes dédiées à la création artistique dans les territoires. Le discours tenu aux professionnels de la culture par la présidente de région pourrait se résumer en une formule simple : « Circulez ! Il n’y a plus rien à faire ensemble ».
Quelles sont les bases réelles du financement public de la culture ? En 2023, les moyens affectés aux politiques culturelles de l’État et des collectivités territoriales s’élevaient à 14 933 millions d’euros. La répartition de l’effort entre les collectivités publiques s’établissant ainsi :
– régions : 5,3 %
– départements : 8,4 %
– EPCI : 16,3 %
– communes 42,9 %
– ministère de la Culture (mission Culture) : 27,1 %[7]
Précisons que ces chiffres ne prennent pas en compte le financement de l’audiovisuel public. À ces données, il faudrait ajouter la contribution d’autres ministères que celui de la culture. Mais cette addition est purement indicative. Ainsi le ministère des Affaires étrangères soutient des actions culturelles extraterritoriales via ses Instituts et Alliances. Elles sont très utiles pour le rayonnement d’un certain nombre d’artistes et plus globalement de la culture à la française, quoiqu’elles soient en déclin constant depuis deux décennies. Leurs retombées intérieures ne sauraient être négligées. Toutefois, elles sont secondaires dans l’économie générale du secteur.
Il apparaît ainsi que le bloc communal — communes et EPCI compris — contribue à près de 60 % au financement des politiques culturelles territoriales. Ces données sont insuffisantes si l’on ne précise leur mouvement. 2025 a ainsi enregistré une baisse de l’effort culturel de la moitié des collectivités territoriales[8]. Les budgets culturels réalisés en 2026 devraient aggraver ce tableau. Le ministère de la Culture suit la même tendance en 2026 avec un recul désormais acté de plus de 173 millions d’euros par rapport à l’année précédente. Un retrait relativement limité — près de 4 % — mais il convient d’en comprendre la portée. Tout d’abord depuis 1981, le ministère de la Culture a très rarement réduit sa contribution à l’effort culturel national. En dépit des aléas subis par les financements territoriaux depuis une quinzaine d’années, et bien que son apport demeurait minoritaire, il maintenait — sauf exception — un cap plutôt rassurant qui incitait les collectivités à bien mesurer leurs choix culturels, même par gros temps. Or, cette année, la contraction de la manne ministérielle est particulièrement sensible dans les budgets des services déconcentrés.
Ces baisses posent par ailleurs un sérieux problème pour les opérateurs artistiques et culturels, car elles sont fréquemment annoncées tardivement — alors que les activités de l’année sont déjà programmées — dans des proportions parfois sidérantes (des réductions de 30 %, voire plus sont annoncées à des opérateurs chevronnés). Ces baisses se conjuguant avec celles des collectivités territoriales, on assiste à l’épuisement jusqu’à la disparition à bas bruit, de compagnies artistiques, d’agences culturelles et même de projets et d’établissements culturels. Ce ne sont pas seulement des emplois qui se volatilisent. Ce sont des trajectoires personnelles et collectives qui sont interrompues — avec les drames humains qui s’y rattachent — et des actions qui n’auront plus lieu çà et là à travers le pays.
En abîmant les deux principes qui ont favorisé le développement culturel de la France — la coopération entre les collectivités publiques et la contractualisation entre elles et avec les opérateurs culturels —, ces épisodes témoignent d’une dégradation continue des politiques publiques territoriales. Ces principes exigeaient que les partenaires tiennent leurs engagements dans la durée, qu’ils assument leurs responsabilités conjointes, indépendamment de toute règle de compétence obligatoire, puisqu’ils sont fort peu contraints en la matière. La Loi NOTRe adoptée en 2015 insistait justement sur l’idée que la culture est « une compétence partagée entre les collectivités », sans pour autant définir un cadre normatif à cet égard, laissant le soin aux pouvoirs locaux de discuter et de négocier ensemble leurs engagements réciproques. C’est cette précieuse alliance qui ne cesse de s’éroder. La crise budgétaire ne saurait tout expliquer, même s’il faut la prendre en compte. Ce mouvement est aussi la traduction d’un affaissement de l’ambition politique pour la culture et d’une offensive idéologique réactionnaire de moins en moins masquée. Hélas, dans ce contexte l’État lui-même ne joue plus son rôle de pôle de stabilité à la hauteur des enjeux en cours. Après avoir légèrement revigoré ses services déconcentrés au cours de la deuxième moitié des années 2010, pour compenser partiellement l’inéquité historique de la répartition de ses moyens entre la capitale et le reste du pays, le ministère de la Culture n’a pas su réfréner sa tendance naturelle, qui le conduit à concentrer son effort sur Paris et la région parisienne qui bénéficient des 2/3 de son budget.
NDLR : la suite de cet article dans l’édition de demain.
[1] Ce texte est issu d’une conférence tenue lors d’une rencontre « Pour de Nouveaux états généraux de la culture, des arts, de la création de l’éducation populaire et des médias » à Chambray-Lès-Tours, Indre-et-Loire, le 26 avril 2026.
[2] Cf. « Un siècle d’inégalités de revenus : les super-riches regagnent le terrain perdu », L’Observatoire des inégalités, 8 février 2022 ; Abhijit V. Banerjee, Esther Duflo, Économie utile pour des temps difficiles, Seuil, 2020 ; Thomas Piketty, Michael J. Sandel, Ce que l’égalité veut dire, Seuil, 2025 ; Emmanuel Saez, Gabriel Zucman, Le triomphe de l’injustice. Richesse, évasion fiscale et démocratie, Seuil, 2020.
[3] Cf. l’arrêt du Conseil d’État du 21 janvier 1983 relatif à l’Association MJC de Saint-Maur. Cf. L’ artiste, l’administrateur et le juge : l’invention du service public culturel : le rôle de Conseil d’État, (collectif), Comité d’histoire du Ministère de la culture, la rumeur libre Éditions, 2023.
[4] Cf. Jean-Pierre Saez, « Service public et culture », dans Emmanuel de Waresquiel (dir.), Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959, Larousse / CNRS Éditions, 2001.
[5] Cf. Catherine Lephay-Merlin, avec la coll. d’Huguette Epinat, Les dépenses culturelles des communes. Analyse et évolution 1978-1987, La documentation française, 1991. Cf. également Développement culturel, Bulletin d’informations du ministère de la Culture, n°94 « En 1990, les grandes villes ont consacré 14 % de leur budget à la culture », n° 95, 1992, « Les départements, quatre milliards de francs pour la culture », 1992, n° 96, « Les dépenses culturelles des régions en 1990 », 1992 ; cf. également Catherine Bunel, Jean-Cédric Delvainquière, Dépenses culturelles des collectivités territoriales de 2015 à 2020, Culture Chiffres, ministère de la Culture, 2023 ; voir également la Note de conjoncture sur les dépenses culturelles des collectivités territoriales établie depuis 2015 par l’Observatoire des politiques culturelles, transformée en Baromètre sur les budgets et choix culturels des collectivités territoriales depuis 2023.
[6] Cf. Marie Gouyon, Frédérique Patureau, Vingt ans de l’évolution de l’emploi dans les professions culturelles, 1991-2011, DEPS/MCC, octobre 2014 ; cf. également Jean-Pierre Saez, « Emploi artistique et culturel et formations » in Philippe Poirrier, Politiques et pratiques de la culture, La documentation française, 2017.
[7] Chiffres reconstitués à partir des données des Statistiques culturelles. Tableau de bord annuel – édition 2025. « Les dépenses culturelles des collectivités territoriales en 2023 et leur évolution depuis 2019 » et des données de la Cour des Comptes. Analyse de l’exécution budgétaire 2023. Mission « Culture », Avril 2024.
[8] Une donnée issue de l’enquête 2026 de l’Observatoire des politiques culturelles. Parmi les collectivités de l’échantillon interrogé, le bloc communal résiste – relativement – mieux à cette tendance décroissante tandis que régions et départements reculent davantage (jusqu’à 70 % des départements de l’échantillon), Baromètre sur les budgets et choix culturels des collectivités territoriales : volet national 2025.


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