Quatre jours à peine après le début des frappes massives menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le 28 février 2026, la Maison Blanche publie un document intitulé The Iranian Regime’s Decades of Terrorism Against American Citizens. Présenté comme une synthèse historique objective destinée à justifier l’intervention militaire en cours, le texte entend démontrer que Washington ne ferait en réalité que solder un contentieux ancien, en « éliminant la menace une fois pour toutes ».

Mais ce document officiel s’est rapidement retrouvé au cœur d’une controverse embarrassante. À l’examen, il apparaît en effet comme une reprise quasi intégrale d’un rapport publié huit mois plus tôt par la Foundation for Defense of Democracies (FDD), un think tank néoconservateur américain notoirement aligné sur les positions israéliennes et engagé de longue date en faveur d’une ligne dure contre Téhéran.

Le texte diffusé par la Maison Blanche dresse la liste de 44 incidents attribués à l’Iran ou à ses relais depuis la révolution islamique de 1979. Bilan avancé : 992 Américains tués. Le document affirme que « plus d’Américains ont été tués par l’Iran que par n’importe quel autre régime terroriste sur Terre » et décrit une guerre « sanglante », continue et structurelle menée par Téhéran contre les États-Unis depuis près d’un demi-siècle. Aucune source n’y est pourtant explicitement mentionnée. Le texte est présenté comme un constat gouvernemental allant de soi, alors même qu’il sert à légitimer les opérations militaires lancées depuis le 28 février, avec pour objectifs affichés la destruction du programme nucléaire iranien, de ses capacités balistiques et d’une partie de sa puissance navale.


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Or plusieurs comparaisons textuelles, réalisées notamment par le journaliste indépendant Stephen McIntyre puis relayées par divers médias, montrent que ce document reprend presque à l’identique une analyse publiée le 19 juin 2025 par la FDD sous le titre Iranian and Iranian-Backed Attacks Against Americans (1979-Present). Les incidents recensés, les dates, les modes d’attribution, les formulations et jusqu’au nombre de victimes concordent dans l’immense majorité des cas. La structure générale est la même, la logique démonstrative aussi.

Les retouches apportées par la Maison Blanche sont limitées. Elles consistent principalement à renforcer le lien direct entre Téhéran et ses alliés ou supplétifs régionaux par l’ajout fréquent de l’expression “Iran-backed” devant les noms de groupes comme le Hezbollah, le Hamas ou certaines milices irakiennes. Autrement dit, là où le rapport initial pouvait encore laisser entrevoir des degrés de médiation, la version officielle tend à resserrer l’imputation sur l’État iranien lui-même. Le texte gouvernemental durcit également certaines accusations et accentue parfois certains rapprochements, notamment lorsqu’il s’agit des attentats du 11 septembre ou de la guerre en Irak.

L’auteur du rapport original n’est pas un universitaire isolé mais Tzvi Kahn, chercheur associé et rédacteur en chef au sein de la FDD. Il a auparavant occupé le poste de directeur adjoint des politiques et des affaires gouvernementales à l’AIPAC, le principal lobby pro-israélien aux États-Unis.

La FDD, un acteur central de la ligne dure anti-iranienne

La Foundation for Defense of Democracies n’est pas un organisme périphérique dans l’écosystème washingtonien. Fondée en 2001 avec l’objectif assumé d’améliorer l’image d’Israël en Amérique du Nord, elle s’est imposée au fil des années comme l’un des pôles les plus influents du courant néoconservateur sur les questions de sécurité au Moyen-Orient. Depuis longtemps, elle défend une politique de « pression maximale » contre l’Iran, y compris sous sa forme militaire. Lors de la première administration Trump, la FDD a participé à une initiative du département d’État, dotée de 1,5 million de dollars, visant à attaquer les critiques de la politique de « pression maximale » contre l’Iran.

Son rapport de juin 2025, rédigé dans le contexte de la guerre dite des douze jours, poursuivait déjà un objectif clair : inscrire l’affrontement avec Téhéran dans une continuité historique de près d’un demi-siècle, de manière à présenter l’escalade contemporaine non comme une rupture, mais comme l’aboutissement logique d’une guerre souterraine ancienne. En reprenant presque mot pour mot cette matrice argumentative, la Maison Blanche ne s’est donc pas contentée d’emprunter des données ou une chronologie. Elle a repris un cadrage politique.

Plusieurs enquêtes publiées par The GrayZone, Alternet et d’autres médias “alternatifs” soulignent précisément ce point. Le problème n’est pas seulement que la Maison Blanche se soit appuyée sur un document externe. C’est qu’elle ne l’a pas cité. Elle l’a transformé en argumentaire institutionnel, le recouvrant de l’autorité symbolique de l’État fédéral et d’une apparence de neutralité administrative. Ce glissement est politiquement majeur. Ce qui relevait d’une production idéologique issue d’un think tank militant est ainsi réintroduit dans l’espace public comme une synthèse officielle, supposément objective, des faits.

Il est difficile de ne pas voir là un cas manifeste de plagiat politique au service d’une guerre conduite en coordination étroite avec Israël. Le problème n’est pas seulement moral ou académique. Il touche au processus même de fabrication du consentement. Un texte partisan, émanant d’un organisme engagé, se retrouve blanchi par l’appareil d’État et mobilisé pour justifier une intervention militaire susceptible de bouleverser les grands équilibres mondiaux.

De son côté, la FDD n’a nullement pris ses distances avec cette séquence. Le think tank continue de publier des analyses soutenant les opérations américano-israéliennes et s’emploie à réfuter l’idée selon laquelle Israël aurait « entraîné » Washington dans le conflit. Sa ligne consiste au contraire à présenter l’alliance entre les deux pays comme la traduction naturelle d’un intérêt stratégique commun face à une même menace.

Au-delà du plagiat, des imputations contestées

La controverse ne porte d’ailleurs pas uniquement sur les similitudes textuelles. Plusieurs attributions contenues dans le document sont elles-mêmes contestées. C’est le cas, en particulier, des liens avancés entre l’Iran et les attentats du 11 septembre, du rôle exact attribué à Téhéran dans certaines attaques survenues en Irak ou au Liban, ou encore de la qualification de certaines victimes américaines comptabilisées dans le total global. Parmi elles figureraient des personnes ayant également servi dans l’armée israélienne, ce qui complique la présentation uniforme du bilan comme celui de simples civils ou ressortissants américains frappés sans autre contexte. Autrement dit, le texte repose aussi sur une série d’imputations historiquement et politiquement litigieuses.

L’affaire intervient alors que la guerre contre l’Iran entre dans sa quatrième semaine. Le bilan humain s’alourdit, tandis que les répercussions économiques se font déjà sentir à l’échelle mondiale, en particulier à travers les tensions provoquées par le blocage du détroit d’Ormuz. Dans ce contexte, la polémique ravive une question ancienne mais centrale : celle de l’influence exercée par les réseaux de lobbying pro-israéliens sur l’élaboration concrète de la politique étrangère américaine.